Eric Milazar, ancien athlète de haut niveau

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Après dix-neuf ans passés à écumer les pistes d’athlétisme du monde entier, Eric Milazar, 37 ans, a tiré sa révérence l’année dernière. Dans la discrétion la plus totale, fidèle à sa façon d’être. Le silence pour lui est synonyme d’humilité. L’inverse aussi est vrai, assure-t-il. Alors qu’il tournait la page des compétitions internationales, il ouvrait celle du préparateur physique, réussissant sa reconversion aussi bien qu’un dernier virage avant la ligne droite finale. Retour sur la carrière d’un des champions qui peut prétendre au titre de plus grand athlète et qui aura écrit pendant onze ans plusieurs des plus belles pages du sport mauricien.

Vous ne l’avez pas annoncé officiellement mais peut-on considérer qu’Eric Milazar a pris sa retraite sportive en cette année 2012 qui tire à sa fin ?

Oui, il n’est pas faux de l’affirmer. J’ai pris ma retraite l’année dernière en fait, au début du mois d’avril, quand j’ai commencé ma formation de préparateur physique à la Semmelweis University en Hongrie. J’ai été un peu discret à ce sujet, c’est vrai. C’est ma nature. Je fais tout tranquillement, humblement.

Comment expliquez-vous cette aptitude à durer, à traverser les années, à vous maintenir au top ?

C’est le fruit du sérieux et de la discipline. Et de l’encadrement de haut niveau dont j’ai bénéficié. J’ai eu la chance d’avoir des entraîneurs qui ont su me canaliser. Les folies en compétition étaient interdites. Il m’était imposé dix à douze courses par an, il y avait les compétitions à faire, celles à ne pas faire. C’est un conditionnement qui a porté ses fruits.

Revenons, si vous le voulez bien, sur vos débuts en athlétisme. Qu’est-ce qui vous prédisposait à Rodrigues à devenir un athlète de valeur ?

Comme tous les enfants, je rêvais de me voir un jour sur la scène internationale. Mon idole était Carl Lewis. Je l’avais vu courir à la télévision et je l’imitais à Rodrigues. J’ai entrevu l’opportunité qui pouvait s’offrir à moi quand mes amis allaient s’entraîner. L’un d’eux, un ami lanceur, reçut un jour un survêtement dans le cadre des Jeux de Rodrigues en 1990. Je me suis dit alors : « Pourquoi pas moi un jour ? »

Fernando Augustin, Florèse Raphaël faisaient déjà le va-et-vient entre Rodrigues et Maurice pour les Jeux de l’Avenir. Je fréquentais le même collège qu’eux, le collège Maréchal. Je me suis intéressé sérieusement à l’athlétisme le jour où Jacques Dudal a fait le déplacement à Rodrigues en compagnie de Joël Sévère. C’était vers 1991. Ils ont fait une petite opération détection et ils ont vu que j’avais des qualités.

Mais je jouais au football aussi et Daniel André m’a demandé de choisir entre l’athlétisme et le football. Ma famille n’était pas vraiment d’accord que je fasse de l’athlétisme, ma mère surtout. Le transport en commun était un véritable problème. C’était difficile de se rendre à Port-Mathurin pour s’y entraîner. J’économisais mon argent de poche pour payer le bus. Et quand je le ratais, il me fallait rentrer à pied à Maréchal. Port-Mathurin-Maréchal, c’est l’équivalent à Maurice de Curepipe-Beau-Bassin.


&nbspA quelle occasion vous ferez-vous remarquer ?

Lors des Jeux de la Zone 7 en 1992. J’ai été sélectionné et j’ai fait le déplacement à Maurice. Je n’ai pas eu ma place toutefois en sélection et je ne me suis pas rendu à La Réunion. J’ai attendu le retour des sélectionnés puis je suis rentré à Rodrigues. C’est alors que mes parents ont compris l’opportunité que représentaient l’athlétisme et les entraînements.

A la même époque, j’ai obtenu une bourse de Rodrigues, ce qui m’a permis de retourner à Maurice et d’y poursuivre ma préparation. J’ai débarqué ici en 1992. J’ai intégré le collège Mauritius. Je m’entraînais alors au stade de Réduit sous la direction de Jacques Dudal. Je faisais le 100 et le 200 m. Jusqu’au jour où Jacques m’a dit : « Essayons le 400 m. » Le premier 400 m fut terriblement éprouvant !

Le chemin vers le haut niveau débute en 1992 donc quand vous vous installez à Maurice pour y poursuivre votre préparation…

Oui. Mes premiers pas à Maurice n’ont pas été faciles du tout. L’île était plus grande, j’étais loin de ma famille. Je commençais une nouvelle vie. Il me fallait m’adapter. Ce n’était pas facile. Je courais alors le 100 et le 200 m. A la demande de Jacques, qui se fiait à son flair, je me suis tourné vers le 400 m. C’est vrai que j’étais un peu lent au départ sur 100 m. Sur 200 m, ça allait. J’avais essayé les haies aussi mais j’ai refusé de continuer car c’était trop douloureux.

Quand débutera votre spécialisation sur 400 m ?

Il faut dire que j’effectuais beaucoup de tests sur 250 et 300 m. Jacques Dudal avait analysé mes chronos et compris que j’avais du potentiel sur 400 m.

Etait-ce facile alors de faire face à autant de défis : vivre dans un autre pays, loin de sa famille, étudier, s’entraîner ? Qu’est-ce qui vous motivait ?

Non, ce n’était pas facile. Tout était nouveau pour moi. A mon arrivée, j’habitais loin, à Grand Bois, dans le Sud. Ce n’était pas évident pour un jeune de sortir de Grand Bois et d’aller au collège Mauritius à Curepipe puis de se rendre à Réduit pour les entraînements. Le dernier bus, de la gare de Curepipe pour Grand Bois, démarrait à 18h. C’était le « rush » tout le temps.

Ma situation a changé heureusement quand j’ai connu la famille Pauhalawon chez laquelle j’ai habité pendant plusieurs années à Quatre-Bornes. Je me suis retrouvé alors comme chez moi. La distance d’avec le stade était plus facile à gérer. J’étais bien entouré.

Quand aurez-vous confirmation que vous possédiez les qualités pour aller plus loin, pour sortir le 400 m des sentiers battus ?

En 1993, j’ai obtenu ma première sélection en équipe nationale à l’occasion des 4es Jeux des îles aux Seychelles. J’étais encore junior et j’étais sélectionné après avoir devancé quelques seniors. Il ne m’avait pas fallu franchir beaucoup d’étapes pour courir le 400 m en 47 secondes. J’avais dû batailler ferme par contre pour obtenir ma place en sélection. J’étais réserve dans les deux relais, 4x100 et 4x400 m. Et puis tout d’un coup tout s’est enchaîné rapidement.

J’ai eu la chance d’effectuer plusieurs stages Confejes. En 1994, par exemple, j’étais au Sénégal. En 1995, je prenais part aux Jeux africains au Zimbabwe. En 1996, j’étais aux Jeux Olympiques d’Atlanta. J’avais été aussi médaillé de bronze des championnats d’Afrique au 4x400 m.

Le plus grand changement interviendra en 1997 quand j’enlève le bronze aux Jeux de la Francophonie. Je termine en 46 et des poussières. J’améliore mon record à Madagascar. Jacques Dudal voulait que je bouge quand il a entendu que le Centre international de Dakar avait ouvert ses portes. J’intègre cette structure après l’obtention d’une bourse en octobre. J’y resterai jusqu’en 2004.

Je courais déjà en 47 secondes quand j’étais junior. Vers 1995, je battais des athlètes mauriciens boursiers qui s’entraînaient aux USA. Je me suis vraiment senti en confiance aux Jeux de la Francophonie où j’ai côtoyé des coureurs qui valaient 44 et 45 secondes. Je n’étais pas loin d’eux.

Et puis il y a eu Sydney en 2000, puis Ottawa au Canada en 2001…

Avant Sydney, il y avait eu Atlanta, le 4x400 m. A Sydney, j’ai atteint les quarts de finale. La même année, j’ai obtenu mon premier titre au championnat d’Afrique en Algérie. C’est l’année de mes grands débuts. Le déclic international surviendra en 2001. C’était une année exceptionnelle. Je porte alors le record de Maurice à 44.69 lors d’un meeting international à Madrid.

Quelles sont les exigences en termes de perfectionnement physique et technique sur 400 m ?

Du travail, du travail sans arrêt. Travail cardiaque, musculaire. De la discipline, il faut de la rigueur. Il faut être fort dans la tête. Le mental joue un grand rôle. L’entraînement était très dur mais tout reposait sur le moral. Il fallait aussi beaucoup de repos. La récupération est essentielle. Il faut être en mesure d’assimiler les efforts successifs, être en mesure d’enchaîner trois 400 m de suite dans une grande compétition.

Les aviez-vous atteintes quand vous portez le record national à 44.69 le 7 juillet 2001 à Madrid en Espagne ?

Oui. Je maîtrisais déjà ces facteurs. J’avais pu m’en rendre compte aux championnats de France. J’y avais battu le record de Maurice par deux fois en 1998 après être passé par les séries. J’avais réalisé 45.47 en demi-finale puis 45.31 en finale. Le niveau était déjà élevé et j’étais en mesure d’assimiler deux courses.

J’ai enchaîné alors avec des chronos de 45 secondes, 45.01 dans les meetings avant de réussir 44.69 en Espagne. J’étais régulièrement dans la fourchette des 45 secondes.

Avez-vous des regrets de n’avoir pu abaisser ce record de quelques centièmes encore ?

Non, pas du tout. Je sais que tout le monde aurait voulu que je fasse mieux. Je me suis contenté de ce que j’ai fait et il n’est pas donné à tout le monde de faire ce que j’ai fait.

J’ai pris part à toutes les compétitions planétaires. Mon nom est gravé sur beaucoup de pistes du monde, surtout en Italie. Ç’aurait été mieux, c’est vrai, si ce parcours avait été couronné par une médaille aux mondiaux ou aux Jeux Olympiques. Mais je n’éprouve aucun chagrin. J’ai décroché trois titres africains d’affilée. Personne ne l’a fait au niveau africain. J’ai été médaillé à la Coupe du monde avec l’Afrique. Non, je n’ai aucun regret.

Votre rencontre avec un moustique porteur du chikungunya en 2006 aura eu raison de votre détermination…

C’est une année qui aurait pu être mon année à moi… Je m’étais rendu en France pour la saison en salle. Je valais 46.18 en salle, ce qui était équivalent à un gros chrono en plein air. J’ai enlevé l’or aux championnats de France. J’étais en top forme.

Mais j’ai fait le mauvais choix au moment de choisir entre les championnats du monde en salle et les Jeux du Commonwealth à Melbourne. Un autre mauvais choix a été la décision de transiter par Maurice pour rejoindre l’équipe. Je me suis fait piquer par un moustique ici. Les séquelles se feront sentir par la suite. J’étais K.-O. à Melbourne.

J’ai rapidement perdu 8 kg de muscles. Et puis après deux semaines, j’ai dit : « Non ! » Je me suis battu pour retrouver mon niveau et les 45 secondes. J’ai décroché l’or sur 400 m aux Jeux des îles de 2007 à Madagascar et l’argent sur 200 m. Je me suis qualifié pour les mondiaux d’Osaka. En 2008, je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer Beijing ? » Je me suis qualifié pour les Jeux. Je voulais goûter à une médaille et pousser jusqu’aux Jeux des îles.

Ce qui importait à mes yeux était d’ôter ce poids que j’avais sur le cœur. Le chik m’a fait mal pendant trois ans. Je voulais durer jusqu’en 2009, montrer que j’étais toujours là, que j’étais encore vivant. Je suis retourné des Jeux de la Francophonie au Liban avec trois médailles : l’or sur 400 m, l’argent au 4x100 m et le bronze au 4x400 m.

Vous vous êtes accroché malgré tout. Est-ce facile de lutter contre les séquelles de la maladie et le passage du temps ?

Non, ce n’est pas facile. J’étais bien entouré, j’ai pu me surpasser. Mais au début, ce n’était pas facile du tout.

Un mois après que j’ai contracté le chikungunya, je me suis rendu en stage en France. Le Dr Hervé Stéphan, qui est un entraîneur de calibre et qui plus est médecin, m’a donné des conseils. Je l’ai écouté et j’ai remonté la pente petit à petit.

Votre médaille d’or aux Jeux de la Francophonie à Beyrouth et le titre de sportif de l’année 2009 ont dû être des récompenses à la saveur particulière…

Oui, ce fut extraordinaire ! J’étais tenaillé par cette envie d’effacer la série noire qui avait débuté en 2006. Je savais qu’il restait 2010 et 2011 mais je n’étais pas trop focalisé sur ces années. J’aurais dû raccrocher les pointes en 2009 après les grands championnats mais quand j’ai vu que j’avais encore des qualités, que j’étais encore en vie, je suis resté. Jusqu’en 2011.

Quand avez-vous compris que l’heure était venue de préparer votre reconversion ?

En fait, je n’y ai pas pensé du tout. Je savais juste que cela viendrait un jour. J’ai essayé de prendre du recul à partir de 2009. Je me suis préparé pour aller aux Seychelles en 2011 vu les dispositions qui étaient les miennes en 2009. Les Seychelles, c’est là où j’avais débuté en 1993 alors que j’étais junior. Je voulais boucler la boucle.

C’est ce que j’avais en tête. Il est difficile de passer du sommet au niveau zéro tout d’un coup.

Etre préparateur physique, c’était un choix naturel pour vous ?

Oui, naturel dans le sens que j’aime cela. Je suis au contact de toutes les disciplines. Grâce à ce que j’ai vécu au niveau international, grâce aux expériences que j’ai eues avec les entraîneurs que j’ai côtoyés, j’ai compris qu’être préparateur physique est un métier qui est hors du commun.

J’ai pris goût à cela quand Akbar Patel, le sélectionneur national de football, m’a demandé un coup de main. Philippe Pascal, le directeur national de natation, a fait appel à moi aussi. J’ai vu que c’est un métier d’avenir.

Où vous êtes-vous formé dans ce domaine ?

J’ai suivi une formation pendant trois mois à la Semmelweis University en Hongrie.

Avec qui partagez-vous vos connaissances aujourd’hui ?

Avec les jeunes principalement. Avec les athlètes mais aussi avec des disciplines autres que l’athlétisme. J’aide le Trust Fund for Excellence in Sports également. Ce partage ne s’arrête pas à la préparation physique. Je suis entraîneur de sprint aussi.

Le départ à la retraite de Stéphan Buckland en 2010, le vôtre l’année dernière closent un cycle de grande réussite pour l’athlétisme mauricien. Ne trouvez-vous pas dommage qu’il n’y ait pas d’héritiers finalement pour l’héritage que vous laissez ?

Dommage ? Je crois que le problème se situe dans le fait qu’on ne s’attendait pas à ce que nous arrivions au niveau international. C’est pour cela que l’avenir n’a pas été préparé. Notre éclosion puis notre ascension jusqu’aux mondiaux et aux Jeux olympiques n’avait pas été préparée. Cela a eu l’effet d’une bombe. L’athlétisme est resté figé dans ce succès.

Personne n’est éternel. Mais ne faudrait-il pas quelqu’un de la trempe de Jacques Dudal aujourd’hui – un Mauricien ou un étranger - pour aider les talents à éclore et les emmener jusqu’au bout de leurs possibilités ?

Oui, il faut quelqu’un à la tête, quelqu’un qui soit au stade à cent pour cent, qui fasse de la détection, qui découvre le potentiel et planifie l’avenir année après année. Ceux qui l’ont côtoyé savent que Jacques Dudal préparait son programme sur plusieurs années et rédigeait des plans de travail sur dix, quinze ans. Il faut que nous puissions compter sur quelqu’un qui détecte les jeunes et fasse le suivi. C’est la condition sine qua non pour obtenir des résultats au plus haut niveau.

Propos recueillis par Robert D’Argent

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