Enfant de bohême

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C?EST LE SYNDROME BANIAN. On passe à côté des milliers de fois, sans le remarquer, tandis qu?il grandit dans l?ombre, sans bruit, s?enracine, se déploie, tisse son enchevêtrement de racines et de branches comme s?il voulait s?emprisonner lui-même. Puis, un jour, presque par hasard, parce qu?il a donné de l?ombre, parce que les moineaux qui s?y cachent piaillent à n?en plus finir, parce qu?on s?est assis sur une de ses racines, on se plaît à admirer ce majestueux multipliant qui a grandi sans qu?on lui demande quoi que ce soit. C?est ce qui arrive à la littérature francophone mauricienne. Elle ne s?arrête plus à ces quelques auteurs célèbres et célébrés mais se nourrit d?autres, de plus en plus nombreux, avec une production croissante. Il y a dix ans, la revue Notre Librairie consacrait un numéro à la littérature mauricienne. Déjà, la diversité des auteurs cités, la richesse des textes, les références multiples, les perspectives de langues, d?éducation, de génération, de contexte faisaient de cette littérature une sorte de chaudron bouillant dont on ne savait pas s?il fallait s?en éloigner parce que cette mixture allait péter à la gueule ou se rapprocher parce qu?il allait en sortir un alliage solide et reconnaissable en tout. Entre la candeur d?un Jean-Georges Prosper qui prédisait que la littérature mauricienne apporterait «une halte dans la course vers la véritable apocalypse» et la sévérité d?un Harris Rambhujun qui demandait «pourquoi la plupart de nos écrivains se contentent-ils de mettre en valeur les traits folkloriques et superficiels du pays tout en reléguant les réalités médiocres du petit peuple au deuxième plan ?», tous les goûts étaient permis. Allons donc, qu?est-ce qui se passe à Maurice depuis quelques années? Si ce n?est pas un passage à la quatrième vitesse, ça y ressemble : quatre auteurs cette année en lice pour le prix RFO, un nom qui revient régulièrement en sélection du Renaudot, des romans qui récoltent des critiques élogieuses en France, des adaptations théâtrales, cinématographiques, une production grandissante (rien que pour 2003 : trois sorties chez Gallimard et deux à l?Olivier), d?autres romans annoncés l?année prochaine? Se seraient-ils donné le mot, tous ces auteurs ? Pourquoi, comment, par qui, où, quand et bla bla bla. Voilà que sont organisés colloques, rencontres, débats. Voilà qu?on nous observe comme on a observé la littéraire francophone haïtienne (à la réputation bien installée désormais avec Dany Laferrière, Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert ou encore Gary Victor). Comme on dirait en créole : toi qui toi ? Mais jusqu?à preuve du contraire, nous ne sommes pas là pour plaire aux universitaires, aux africanistes, aux indo-océanistes, aux spécialistes de la francophonie et autres théoriciens de la littérature. Nous n?écrivons pas pour leur fournir des sujets d?études, dieu merci. Nous écrivons. Point. Barre. Est-ce que cela ferait du bien à notre littérature d?être estampillée « littérature mauricienne » ? Est-ce que ça servirait à la littérature mauricienne d?être décortiquée, analysée avec moult références, renversée sens dessus dessous pour voir sous sa jupe quel est son sexe. Ou encore définie, catégorisée, définitivement classée dans un tiroir ? Enfin, est-ce que ça ferait avancer notre littérature qu?on lui dise une bonne fois pour toutes son «identité» ? Ah, l?identité. Intouchable, sacrée. Elle est nécessaire parce qu?elle permet d?avoir des repères dans l?espace des hommes. Pourtant, elle est dangereuse parce qu?elle se définit en opposition à une autre. Négritude, créolité, indo-océanité, coolitude. Autant d?identités littéraires théorisées, créées par besoin certes mais par opposition à d?autres. Autant d?identités qui, forcément, en excluent d?autres. Ces exclus s?en vont créer d?autres courants littéraires, d?autres identités. L?histoire est sans fin. Courant contre courant. Littérature contre littérature. L?identité est souvent perçue, à tort, comme un état statique, une définition qu?on trouverait inchangée dans les dictionnaires à chaque édition. Il y a vingt ans, Jean-Louis Joubert écrivait dans Les Littératures francophones de l?océan indien que « la littérature mauricienne commence vraiment quand les Mauriciens réagissent aux images de leur île et d?eux-mêmes qu?on leur propose». Depuis, il ne se passe pas un ouvrage sur la littérature mauricienne sans qu?on cite cette phrase, bien faite certes, intelligente à n?en pas douter. Donc, la littérature mauricienne serait une réaction aux images qu?on donne de nous. Voilà qu?on nous a identifiés, photographiés il y a plus de vingt ans, de face, de profil. Mais l?identité est tout sauf statique. Elle est faite de son passé, se nourrit de son présent, se construit avec ses rêves, ses rencontres, ses illusions, ses bonheurs et ses désillusions. Si l?on doit aujourd?hui définir la littérature mauricienne, ce serait une définition dans un instant donné, par rapport à une ?uvre précise ou un écrivain précis. La généraliser serait une erreur. En faire un courant serait un carcan pour ceux qui écrivent encore dans leurs cahiers d?écoliers. Car ce serait imposer un mode de pensée unique. Ce qu?il y a de nouveau aujourd?hui dans la littérature francophone mauricienne, c?est bien le lien particulier entre l?écrivain et son public. Un rapport intime. La voix de l?auteur et de lui seul. Pas celui d?une communauté ni d?un courant ou d?une pensée. Son univers, ses ambiances rencontrent un public. Prenons Bénarès de Barlen Pyamootoo et Sensitive de Shenaz Patel. Le premier est un panorama en travelling. On voit défiler Maurice de nuit, Barlen Pyamootoo s?arrête à peine sur les choses et c?est dans cette évanescence qu?on retrouve une atmosphère. Sensitive est aussi comme un travelling de la terrible vie d?une petite fille. Celle-ci raconte son monde dramatique comme elle raconterait une histoire qui ne lui arriverait pas à elle, avec l?innocence de son âge. Dans les deux cas, l?arrière-plan de l?île est là, elle est intéressante d?un point de vue sociologique ? l?alcoolisme, la prostitution, l?éducation, le dés?uvrement d?une frange de la population ? mais les questions littéraires sont ailleurs. Dans L?homme qui penche de Bertrand de Robillard, le décor mauricien est important mais c?est le décor, comme au théâtre. C?est l?errance de ce personnage qui domine dans le roman. Quand Pyamootoo, Patel, De Souza, Nirsimooloo ou de Robillard écrivent, ce n?est pas Maurice qui écrit, ce sont eux et eux seuls, avec leurs fantômes, leurs histoires, leurs imaginaires. Ce n?est pas le lieu uniquement qui crée l?imaginaire mais la personne aussi. L?imaginaire mauricien est donc pluriel. Cette « nouvelle » littérature francophone mauricienne a peut-être une chance : celle d?être lue sans a priori idéologique, politique, historique, sociologique. Elle n?est plus une littérature de l?exil ? la plupart des écrivains de cette nouvelle génération vivent et travaillent à Maurice ? mais une littérature de création où le terme fiction prend toute sa mesure. C?est un Maurice à eux, pour eux, un peu de vrai, un peu d?imaginaire, un peu d?eux aussi. Et si l?image du pays est sans concessions, à l?opposé des cartes postales, et des clichés, qu?importe ! Les écrivains mauriciens ne sont pas payés par le ministère du Tourisme. Et si l?image du pays est tordue, fausse, qu?importe ! Ces auteurs font de la fiction. Cette «nouvelle» littérature a un espoir aussi : celui d?être lue sans qu?on sache d?où elle vient, sans qu?elle soit féminine ou masculine. Mais l?art est enfant de bohème. Si un auteur se veut engagé, qu?il le soit. S?il revendique un je-ne-sais-quoi, qu?il le fasse. S?il veut écrire sur un particularisme très précis, bravo. Il faut accepter que les auteurs mauriciens ne se ressemblent pas sous le prétexte qu?ils sont nés sur la même terre. Qu?on nous épargne les discours de l?unité dans la diversité, si chers à notre patrie. Eloignons-nous des grands discours sur la «communion », la «pluralité», le «métissage». Faisons appel au non-conformisme culturel. Cette liberté de l?écrivain est essentielle. Parce que dans chaque mot, dans chaque thème, il est des cloisonnements non suspectés. La francophonie, par exemple. Voilà un élément fédérateur, des millions de personnes sous sa coupe, sans discrimination de couleur, de sexe, de race. Un espace de liberté où l?on peut s?exprimer, toucher un public large et divers, un lieu où nous pouvons survivre. Mais les disparités au sein même de cette soi-disant grande communauté se font sentir. Un auteur francophone est un auteur qui n?est pas de nationalité française et qui publie en français. Mais dans les nombreuses tables rondes et autres rencontres littéraires, on est obligé de remarquer qu?il y a francophones et francophones. Comme s?il y avait des niveaux de crédibilité. Un Chinois qui écrirait en français (Shan Sa, François Cheng) est pris très au sérieux. Les ?uvres d?un Canadien, d?un Suisse ou d?un Belge qui publient en France sont considérées comme des ?uvres françaises. Un Roumain qui écrit en français, c?est un honneur pour la langue française. Une Amélie Nothomb, un Jorge Semprun ne sont jamais mentionnés comme des écrivains francophones. Mais l?écrivain du Sud, francophone, lui, c?est un poil en dessous. Demanderait-on à Milan Kundera pourquoi il n?écrit plus en tchèque, pourquoi son français est à ce point «français», sans influence ou mot tchèque ? Ou comment il fait pour enrichir la langue française ? Non, personne n?oserait. Pourtant, à chaque occasion, nous, auteurs du Sud, devons répondre à ces questions. Souvent à un public qui n?a pas lu nos livres. Nous ne sommes pas là pour enrichir la langue française, Céline l?a fait bien avant et bien mieux que nous. Nous devons être respectés pour ce que nous écrivons et pas à cause du lieu d?où l?on vient ou de la langue dans laquelle nous nous exprimons. Dans chaque brèche où nous pensons entrer pour que nos livres puissent être lus, pour que nous ayons plus de liberté, ces mêmes brèches où nous nous engouffrons avec espoir, se révèlent souvent, malheureusement, des pièges. Bien sûr, ce serait bien de définir la littérature mauricienne pour qu?elle puisse trouver sa place au soleil mais ce serait, une fois de plus, une prison dorée. Parce que de l?intérieur de cette définition où l?on serait cantonné, nous n?aurions plus de regard, plus de recul pour dire notre monde. Cette contradiction de tous les jours que nous vivons est notre réalité. Comme si la couleur de notre peau était intimement liée à nos livres, à leur contenu. Comme si être nés dans un si petit pays, écrivant dans une langue qui n?est pas notre vecteur maternel, ferait de nous des auteurs avec des « messages » à faire passer. Mais si on commençait par lire nos livres tout simplement ? Cette nouvelle génération d?écrivains dira certainement encore le monde dans lequel il vit. Avec ses mots et la liberté de ne laisser à personne dire ce qu?elle est. Mais elle dira aussi un monde imaginaire, fait de réel et de rêvé, de soi et d?autre. La meilleure chose qui puisse arriver à cette « nouvelle » littérature francophone mauricienne, c?est qu?on lui fiche la paix avec son identité. Qu?on ne lui demande qu?une chose : d?y aller franco, sans se regarder constamment le nombril, de prendre des risques, de se mettre en danger, de travailler encore et toujours.
Quand Pyamootoo, Patel, De Souza, Nirsimooloo ou de Robillard écrivent, ce n?est pas Maurice qui écrit, ce sont eux et eux seuls, avec leurs fantômes, leurs histoires, leurs imaginaires. Ce n?est pas le lieu uniquement qui crée l?imaginaire mais la personne aussi. Nathacha Appanah-Mouriquard
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