Dialyse : l?État rattrape le temps perdu

Avec le soutien de
L?épisode est difficile à oublier. Hemanjali Paupiah n?avait que 17 ans. Cette jeune fille avait succombé à sa maladie, n?ayant pu réunir la somme de Rs 1 300 pour une session de dialyse, disponible à l?époque uniquement dans le privé. Sa mort en février 1995 avait provoqué un sursaut d?indignation dans tout le pays. Un déclic pour la mise en place d?un service de traitement gratuit pour ceux souffrant d?insuffisance rénale... Neuf ans après cette tragédie, l?Etat se rattrape avec un service moderne et prend le dessus sur le privé. La dialyse est disponible aujourd?hui dans les cinq hôpitaux régionaux de l?île. Cependant, pour l?heure, l?Etat ne peut prendre en charge que 300 des 580 malades dialysés à ses frais. Mais selon le ministre de la Santé, Ashok Jugnauth, d?ici l?année prochaine, le service de dialyse publique va pouvoir absorber les autres patients. Ces derniers sont traités dans le privé contre une subvention. A chaque dialyse, l?Etat débourse Rs 800 par patient dans le privé à raison de trois traitements par semaine. Pour ces 280 patients du privé, le coût s?élève à plus de Rs 600 000 par semaine sans compter le kit of consumables donné gratuitement pour chaque traitement. Un kit coûte environ Rs 900. Grâce à une entreprise commune, plusieurs centaines de patients ont pu être dialysés. Mais le gouvernement est bien décidé à mettre fin à ce système. Est-ce à dire qu?il n?est pas satisfait de ce partenariat ? « Nous n?avons jamais dit cela. Il avait été convenu dès le départ que c?était une mesure temporaire en attendant que l?Etat mette en place son service », explique le ministre de la Santé. De plus, cette décision permet au gouvernement de faire quelques économies non négligeables. Ces derniers jours, un groupe de patients dialysés à la Clinique Darné a protesté énergiquement contre leur transfert vers les hôpitaux. Il n?est un secret pour personne que cette clinique qualifiée de «cinq-étoiles » offre un confort physique de première classe. Ces patients hésitent à bouger car ils doutent de la qualité du service disponible dans le service public. Ils ont peut-être raison de s?angoisser puisqu?ils ont développé, au fil des années, une relation spéciale avec le médecin traitant. En revanche, leurs critiques ne correspondent pas à la réalité. Après avoir démarré dans un encadrement peu attrayant et avec cinq appareils de seconde main en 1996, le centre de dialyse de l?Hôpital Victoria a évolué vers un dispositif impressionnant, méconnu du grand public. D?abord, le centre se distingue par ses équipements high-tech. Il est doté de vingt machines réparties dans trois salles. Cette unité permet de traiter jusqu?à 120 patients. Pour y arriver, trois sessions de dialyse avec une vingtaine de patients par session ont lieu quotidiennement. « Fier du service hospitalier » ?Techniquement nous sommes les meilleurs », dit sur un ton catégorique le Dr Shyam Sunkur, Chief Medical Officer. Les infirmiers rencontrés sur place acquiescent. «L?Etat s?est bien rattrapé. On peut être fier du service qui existe à Maurice », dit Vijay Nuckchady, le Charge Nurse à l?unité de dialyse de Victoria. Même éloge du service public du côté des infirmiers de l?hôpital Nehru et Jeetoo. « J?ai eu l?occasion de voir ce qui se passe ailleurs et nos centres sont comparables à ceux des grands pays », ajoute Govindnass Nathoo, secrétaire de la Nursing Association. La capacité de donner de tels soins ou de manipuler ces machines hautement sophistiquées n?est pas chose facile. Le service est soutenu par un personnel infirmier qualifié. Ils ont tous plusieurs années de métier. «Nous avons aussi reçu une formation spécialisée », souligne une infirmière de l?unité de Victoria. Dès sept heures, les infirmiers sont à pied d??uvre et y restent jusqu?à la dernière session de dialyse, soit à neuf heures du soir. En raison du manque d?infirmiers, ceux attachés au service sont obligés de faire des heures supplémentaires. Tout est vérifié dans les moindres détails avant le début de chaque session : les appareils, les draps et le nombre de kits. Les patients peuvent ensuite prendre place sur les lits. Eux aussi connaissent la routine. Ils tendent l?avant-bras pour fixer la fistule qui agit en quelque sorte de porte d?entrée et de sortie du sang. Les visages de ces patients sont désormais familiers au Dr Abdool Rachid Mohungoo, responsable du centre de l?hôpital Victoria, et à son équipe. Certains, à l?instar de Ramjawan, un patient de 68 ans, et le jeune Rajiv Molaye, âgé de 19 ans, rencontrés mercredi dernier, reçoivent leur traitement depuis 1996. La conversation s?engage facilement avec les plus bavards et les infirmiers connaissent à présent leurs petits soucis. Dans la mesure du possible, ils les conseillent et les réconfortent. Avec ces nouveaux moyens techniques, les patients se font soigner dans le confort et la sécurité. Il y a suffisamment d?espace entre les lits, et la salle est bien éclairée. La propreté est impeccable. Si certains d?entre eux prennent sommeil, d?autres préfèrent regarder la télé ou écouter de la musique pendant les quatre heures que dure le traitement. Une petite collation comprenant du pain et une tasse de thé leur est également servie. Les huit infirmiers font le va-et-vient dans les trois salles, veillant constamment à la tension artérielle et à l?état général de chaque patient. Au moindre problème, une machine déclenche l?alarme et les infirmiers accourent. « Même si les patients sont habitués au traitement, ils ne sont pas tous dans de bonnes dispositions physiques à chaque fois. Quelquefois, certains ne résistent pas au traitement. On demande alors l?avis du médecin », explique Vijay Nuckchady, Charge Nurse. Si la session se passe sans complications graves, l?équipe peut souffler un peu. «Mais personne ne s?assoit ici », lâche un infirmier. Beaucoup ignorent que cette prise en charge de l?Etat comprend également un service de transport gratuit du domicile du patient à l?hôpital de même que pour le trajet retour. Ils n?ont qu?à faire une requête. La sécurité sociale rembourse également ceux qui préfèrent prendre l?autobus pour éviter les longues virées dans les ambulances. Hormis les griefs concernant la longue attente pour le transport du retour, les patients dialysés à l?hôpital sont dans l?ensemble très satisfaits du service reçu. «Tout se passe bien et je n?ai pas eu besoin jusqu?ici de me plaindre », dit le jeune Rajiv Molaye qui se souvient de quelques fâcheuses expériences lors de ses premières dialyses dans une clinique alors qu?il était encore enfant. « Sauf sa problème transport ki agaçant parseki nou envie rentre cote nou vite, tout corek », renchérit M. Ramjawan. Le patient Chew, un octogénaire, est arrivé pour sa part à Candos il y a tout juste un mois. Pendant plusieurs années, il se faisait traiter à ses propres frais dans une clinique privée. « Je payais Rs 2700 pour une session de dialyse », nous confie-t-il. Ce sont ses enfants qui ont préféré le faire admettre à l?hôpital. «Ici tehnique pli bon. Banne infirmiers là bon. » admission aux petites heures du matin Les patients protestataires de la clinique Darné de même que certains médecins dans le privé reprochent au service public de ne pas avoir un service de garde. Le personnel du centre de Candos s?en défend. « Totalement faux. On ne peut laisser mourir les gens », réfute le Dr Mohungoo. Si les dialyses de routine prennent fin chaque jour à vingt heures, en revanche, le centre opère 24 heures sur 24 pendant toute la semaine. Le Charge Nurse nous montre le log book certifiant l?admission d?urgence d?un patient à 5 heures du matin et d?un autre recommandé par une clinique privée, il y a quelque temps aux alentours de trois heures du matin. Le néphrologue du centre de l?hôpital Victoria souligne que les cliniques ne traitent pas des cas lourds et difficiles. « Elles assurent généralement les dialyses de routine. Dès qu?il y a complications, elles nous envoient les malades. » Si le service offert dans le public est uniforme, en revanche, derrière les murs des centres de dialyse privés, sept au total dont certains gérés par des Trusts ou des ONG, se cachent des disparités importantes. Le contraste est saisissant que ce soit au niveau du matériel disponible, de l?environnement physique ou du personnel de service. De grandes pièces confortables et bien équipées côtoient de petites salles aménagées à la va-vite. Lors d?une visite jeudi dernier au Centre de dialyse Auram situé dans la cour de l?hôpital du Nord, les traitements de dialyse en cours étaient exposés à la vue de tout passant. Les portes des salles étaient grandes ouvertes. Personne ne se souciait de la forte brise qui soulevait, ce jour-là, la poussière et les feuilles sèches. Le processus des transferts des dialysés vers l?hôpital va s?accélérer dans les mois à venir. S?il y a agitation, c?est parce que certains ont investi gros dans l?acquisition de nouveaux appareils. L?arrêt des subventions est certainement un manque à gagner important dans les caisses des centres privés. Le National Dialysis Centre de Phoenix géré par la Vacoas Islamic Mission vient de faire l?acquision de dix nouvelles machines qui sont toujours à la douane. Ce centre se défend d?être une profit-making organisation. « Dans les moments difficiles, nous avons été là et nous avons donné satisfaction. Le gouvernement aurait dû organiser une table ronde avec les parties concernées pour expliquer sa politique », déplore Obeidullah Khan Wahedally, le directeur du centre. Avec la décision de l?Etat, l?organisation a un autre projet pour l?utilisation de ces nouvelles machines. Mais pour l?heure, le directeur ne veut pas en parler. Le Dr Chui Wan Cheong, directeur de la City Clinic, pionnier dans le traitement de dialyse, est beaucoup plus pessimiste. « Peut-être qu?il faudra fermer le département à l?avenir. » La transition devrait se faire dans une ambiance sereine pour éviter d?incommoder les malades. Une centaine de nouveaux cas par an Le ministère de la Santé prévoit une augmentation de 80 à 100 cas de dialyse par an. « Cela va se stabiliser ensuite avec un plafond d?un millier des dialysés dans cinq ans», indique le Dr S. Sunkur, Chief Medical Officer. Une infime partie des cas actuels est génétique. La grande majorité résulte des complications liées au diabète et à l?hypertension. D?où la raison pour laquelle les autorités misent sur un programme de prévention des maladies non transmissibles pour empêcher les cas d?insuffisance rénale. Les reins ont pour fonction d?éliminer les déchets et l?eau de notre sang. Ils sont en quelque sorte des « filtreurs ». Quand ces derniers sont en panne, le malade souffre d?une insuffisance rénale. Sans l?intervention d?un dialyseur (rein artificiel), c?est la mort assurée. Le dialyseur permet de retirer les déchets et l?excès d?eau. Le patient se fait installer une fistule dans son avant-bras. Le sang du patient sort du corps par cet accès, passe dans une machine munie d?un filtre et le sang revient ensuite dans le corps nettoyé de toutes ses impuretés. Le traitement dure en moyenne quatre heures et se fait trois fois par semaine. Il est certain que cela provoque plusieurs inconvénients dans une vie normale. En raison de ses absences fréquentes à l?école, Rajiv Molaye a interrompu ses études primaires. Il a dû faire une croix sur les activités physiques. En guise d?explication, il montre son bras où traverse la fistule. Lorsqu?il n?est pas à l?hôpital, il donne un coup de main dans le business de son frère. Une transplantation rénale mettrait fin à ce traitement de dialyse. Ainsi, Rajiv attend ardemment cette lueur au bout du tunnel.
Publicité
Publicité
Lexpress deals logo

Retrouvez les meilleurs deals de vos enseignes préférées.

Lexpress deals brochure
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
Suivez le meilleur de
l'actualité à l'île Maurice

Inscrivez-vous à la newsletter pour le meilleur de l'info

OK
Pour prévenir tout abus, nous exigeons que vous confirmiez votre abonnement

Plus tardNe plus afficher

x