Chagos : chronique d?un drame humanitaire annoncé

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L?exclusion des Chagossiens de leurs îles natales continue à susciter une sympathie internationale. Mais cette fois, cette sympathie a pour origine une histoire insolite et, surtout, des retombées fascinantes? David Vine était étudiant d?anthropologie à la City University de New York quand son professeur lui a parlé d?un sujet qui l?a tout de suite intéressé. Des avocats représentant une communauté d?un archipel de l?océan Indien dans une affaire contre le gouvernement américain cherchaient un étudiant diplômé pour entreprendre des recherches. Son travail serait d?enquêter et de se documenter sur les préjudices infligés à cette communauté depuis leur expulsion. Comme la majorité des Américains, David avait vaguement entendu parler d?une base militaire à Diego Garcia mais ne connaissait rien au sujet des Chagossiens. Il s?est rapidement mis au travail, interviewant plus de 325 Chagossiens à Maurice et aux Seychelles, ainsi que d?anciens responsables militaires. C?était il y a trois ans. Le brillant Mr Vine a, hier, présenté les premières trouvailles de sa thèse doctorale intitulée ?B52s et Lamizer : La vie des Chagossiens depuis le déracinement?. Ayant appris le créole, il a expliqué que les mots qui revenaient le plus souvent dans ses interviews étaient ?lamizer?, ?latristes? et ?sagrin?. Il s?est référé au cas d?une femme d?une trentaine d?années, qui est arrivée, avec sa famille, sur le Norbert quand elle était encore enfant. Cette dernière lui a confié qu?à leur débarquement, ils avaient été mis à la rue sans eau ni nourriture, avant de finalement trouver refuge à Roche-Bois. David Vine se souvient de sa visite, en 2001, à cette femme qui habitait une maison minuscule à Grande-Rivière-Nord-Ouest, avec deux autres adultes et neuf enfants. Les vitres étaient brisées et des bouteilles de soda utilisées pour la collecte d?eau à la rivière étaient entassées contre le mur. Trois membres de sa famille étaient morts depuis leur arrivée. Ce n?est pas par hasard que David Vine introduit sa thèse par cette triste rencontre. Il vise ainsi à démontrer le contraste frappant entre la vie des Chagossiens à Maurice et celle qu?ils menaient dans leurs îles. Le peuplement des Chagos a débuté en 1783. Diego Garcia est vite devenue l?île avec la plus grande population (incluant esclaves et laboureurs) et la plus importante activité économique, suivie de Peros Banhos et Salomon. Ces îles isolées étaient liées par le créole chagossien et des traditions culturelles et sociales similaires. Chaque Chagossien était sûr d?avoir de l?emploi dans les plantations de copra, guano et miel, entre autres. Leur salaire était certes modeste, mais ces travailleurs recevaient des rations de farine, de légumes, de sel et d?huile de coco. Ils avaient également droit à des terres, matériaux de construction, passages à Maurice, soins médicaux, éducation et pension. Tout cela, gratuitement. ?Je ne cherche pas à idéaliser la vie aux Chagos. C?était une société de plantation où le pouvoir résidait dans les mains d?un homme d?origine européenne. Néanmoins, les conditions étaient très bonnes et il est crucial de tenir compte de cela?, explique David Vine. Neuf types de préjudice Idée importante qui se dégage de ?B52s et Lamizer? : David Vine affirme que, dans le but de dominer l?océan Indien, le gouvernement américain savait d?emblée qu?il aurait à déplacer un peuple. Il l?avait déjà fait au Puerto Rico, au Groenland, aux îles Marshall et à Okinawa, au Japon. Pour cela, la marine américaine a cherché des îles peu peuplées. ?L?intérêt américain pour l?archipel a débuté pendant la Seconde Guerre mondiale.? La vie paisible aux Chagos prit fin en 1965 avec l?excision de l?archipel et la création de la British Indian Ocean Territory (BIOT). Cela, en violation directe de deux résolutions des Nations unies. La Grande-Bretagne empocha $14 millions pour sa peine. ?Je pense que le blâme accordé aux gouvernements mauricien et britannique est exagéré. Le responsable principal était le gouvernement américain. La Grande-Bretagne a fait le sale travail cependant.? A partir du début des années 1960, les Chagossiens en vacances à Maurice furent interdits de retour dans leurs îles où les fournitures de nourriture et de médicaments avaient, comme par magie, commencé à diminuer. La population restante fut expulsée par les Britanniques en 1972 et 1973. ?Les raisons pour lesquelles la Grande-Bretagne a pu le faire sont simples. Les Chagossiens étaient noirs, peu nombreux et manquaient de soutien financier et politique.? David Vine explique aussi que l?expulsion forcée et l?exil continu constituent un type de pauvreté unique. Le mal infligé au peuple chagossien n?était pas seulement matériel mais aussi social, psychologique et culturel. Pour évaluer ses découvertes, David Vine a utilisé ?Le modèle des risques de l?appauvrissement et de la reconstruction?. Ce modèle scientifique inventé à partir de l?expérience de personnes exclues de force de par le monde, cherche à comprendre et à aider les victimes. Selon lui, la pauvreté des Chagossiens n?a rien de surprenant. Ils ont subi neuf types de préjudice bien définis. Le troisième type de préjudice est ?Le préjudice causé par le chômage?. Celui-ci met en avant le fait que les Chagossiens étaient mal préparés à profiter des développements économiques mauricien et seychellois. L?absence de plantations de copra et le boom de l?industrie touristique, pour laquelle ils n?avaient pas étés formés, ont contribué à la marginalisation des ?îlois?. Les autres types de préjudice sont liés à l?enlèvement de leurs terres, leur santé, des systèmes éducatifs différents, la désarticulation socio culturelle, la discrimination, le fait qu?ils n?avaient pas de domicile fixe et pas la même nourriture. Pour David Vine, les Chagossiens de Maurice ont eu la vie plus dure que ceux qui se sont retrouvés aux Seychelles. C?est pourquoi, souligne-t-il, 99 % des Chagossiens Mauriciens retourneraient volontiers dans leur archipel. Faisant écho à ses dires, une femme qui assistait à la présentation a expliqué cet état de choses ainsi : ?Quand j?étais jeune, on m?avait mise en garde contre les Chagossiens. On m?avait dit qu?ils étaient des bêtes.?
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