Catherine Boudet et Jeff Lingaya : « On s’est regardés, on a éclaté de rire et on a dit ‘ça nous va’ »

Avec le soutien de

Elle : journaliste réunionnaise et poétesse maudite par les services de l’immigration. Lui : troubadour humaniste expert en grève de la faim. Eux : mariés depuis dix jours. Le couple de l’année, forcément. Interview lune de miel.

 
Catherine Boudet, consentez-vous à répondre à cette interview pour le meilleur et pour le pire ? 
C.B. : Oui ! (rire) 
 
Jeffrey Lingaya, consentez-vous à répondre à cette interview pour le meilleur et pour le pire ? 
J.L. : J’y consens.
 
Je nous déclare unis par les liens de l’interview.
J.L. : J’attends impatiemment les questions.
 
Votre union est-elle un mariage blanc pour éviter à Catherine d’être expulsée du pays ? 
C.B. : Non. J’ai obtenu un permis de travail en novembre, j’enseigne le journalisme dans un institut privé de la capitale. Depuis, je ne suis plus expulsable. Notre union est un mariage d’amour (Il approuve de la tête).
J.L : Je n’avais pas l’intention de me marier, les paperasseries de l’amour ne m’ont jamais intéressé. Les problèmes de Catherine avec les services de l’immigration ont certes précipité les choses (elle approuve de la tête), mais un mariage blanc, certainement pas. J’ai rencontré Catherine pour la première fois en janvier, pendant ma grève de la faim…
C.B. : Dès le premier jour, j’étais venue te voir.
J.L : J’attendais tes visites, elles me faisaient du bien. 
C.B. : On s’est revus en mai, pendant une autre grève de la faim, tiens...   
J.F. : Celle des employés du foyer Namasté. Ça a été le coup de foudre, je l’ai senti battre à l’intérieur de moi. Au troisième jour, je lui ai dit des choses. Depuis, on ne s’est presque plus quittés, ça fait six mois qu’on vit ensemble. 
 
D’où l’équation : passion +  immigration = union ?
J.F. : C’est exactement ça. Pour moi, il n’y a pas de contradiction. Quand tu aimes une personne, tu veux la protéger, tu veux qu’elle puisse rester à tes côtés. 
C.B. : Il a voulu me protéger, en fait.
 
Quand un couple né entre deux grèves de la faim, de quoi nourrit-il ensuite son quotidien ? 
C.B. : Nous faisons de la cuisine dégagiste, c’est une cuisine qui… dégage ! 
J.L. : C’est un hommage au « Manifeste du dégagisme » [un essai politique à la gloire du dégagement arabo-printanier et de la politique de la chaise vidée, ndlr]. 
C.B. : Puisque Jeff est végétarien, on dégage tout ce qu’on peut. Mais on mange très bien, on innove. J’adapte des recettes réunionnaises à la sauce veg, c’est de la cuisine expérimentale. 
J.L : Parfois on se dégage nous-mêmes de la cuisine (rire).
 
Est-ce que vous prenez les mêmes drogues ? 
C.B. : Nous sommes la drogue l’un de l’autre, rien d’autre, même pas de cigarettes. 
J.L. : Cette femme possède en elle des choses transcendantales par rapport à ce monde banal.
 
Comment ça s’est passé avec les officiers de l’état-civil ?
C.B. : C’est allé très vite, j’étais surprise. Deux semaines après le dépôt du dossier, nous étions mariés. L’officier qui nous a reçus nous connaissait, il lisait la presse. Il a regardé son calendrier et nous as dit : « Vendredi 13 décembre 2013 à 13h30, ça vous va ? ». On s’est regardé, on a éclaté de rire et on a dit « ça nous va ! ».
J.L. : L’humour de cet homme, Wahid Lalloo, nous a séduits. Le jour du mariage, il a fait un petit discours, c’était parfait. 
 
Puisque ce mariage n’est pas blanc, de quelle couleur est-il ? 
J.L. : Couleur de feu comme la passion. 
C.B. : Bleu comme les laves. 
J.L. : Multicolore, parfois. Dans une relation avec moi, on en voit de toutes les couleurs. Il y a des moments roses, d’autres bleus foncés, voire carrément noirs ou transparents. 
C.B. : C’est aussi un mariage des esprits, une union spirituelle et artistique. La musique de Jeff et ma poésie ont des choses à se dire. 
J.L. : Et puis il y a le kamapuja (rire)…
C.B. : C’est notre spiritualité à nous… Arrête Jeff, on va se faire excommunier ! 
 
En parlant d’ex-communion, revenons sur votre affaire. En avril 2011, vous portez plainte contre un archiviste français. Une semaine plus tard, vous vous retrouvez en cellule…
C.B. : Lors d’une enquête journalistique, je découvre que cet homme a volé des documents aux archives du musée du Château de Labourdonnais et qu’il s’apprête à quitter le pays. Je découvre aussi qu’il imite la signature du Premier ministre pour avoir accès aux archives des musées. Mais à son tour, il m’accuse de dénonciation fausse et calomnieuse. Je suis arrêtée et incarcérée. Je passe une nuit en cellule avant d’être libérée sous caution. C’est le cauchemar, je n’ai plus ni passeport ni permis de travail. Le procès va de report en report. Finalement, en août dernier, soit deux ans et demi après mon arrestation, je suis acquittée.  
J.L. : L’important, c’est le jugement.
C.B. : C’est ça. Je savais que j’allais être acquittée. Le plus important était de montrer que je n’avais pas menti, et c’est ce que dit le jugement. 
 
Dans la foulée, vous réclamez Rs 50 millions à l’Etat pour arrestation abusive et détention illégale...
C.B. : L’idée n’était pas de gagner de l’argent sur le dos du contribuable mauricien, mais d’obtenir une réparation pour le préjudice moral. Ce sont les aspects symboliques et pédagogiques qui comptent ici, pas l’aspect financier, Jeff m’a mis le doigt là-dessus. J’ai donc décidé d’oublier les 50 millions et de réclamer une roupie symbolique. C’est ce que je vais faire.  
 
Une semaine après le jugement, vous partez récupérer votre passeport. Et là, on vous annonce que vous avez 24 heures pour disparaître… 
C.B. : C’est ça, je dois quitter Maurice. Quand l’Etat me poursuit, je n’ai pas le droit de sortir du pays, mais quand c’est moi qui le poursuis, je suis expulsable ; c’est formidable. Etre déportée aurait été une catastrophe. Après quatre ans et demi à Maurice, ma vie est ici : j’y ai mes amis, la personne que j’aime et toutes mes recherches [elle est titulaire d’une thèse de doctorat sur les Franco-Mauriciens, ndlr]. 
 
Finalement, tout est bien qui finit bien, Boudet n’est plus un boulet… 
C.B. : Je ne pense pas que l’Etat ait encore envie de me mettre dehors. Mais si Jeff n’avait pas été là, j’aurais été déportée. Sa capacité de mobilisation a tout changé. 
 
Il a été moins efficace avec CT Power. Finalement, à quoi a-t-elle servi cette grève de la faim ? 
J.L. : A plein de choses ! La commission Manraj a été instaurée. Elle a publié un rapport qui penche en notre faveur. Mais surtout, un débat d’intérêt public est né. Petit à petit, les questions écologiques se hissent au rang des préoccupations des Mauriciens.    
 
N’empêche que le gouvernement vient de confirmer la réalisation du projet…
J.L. : La bataille contre CT Power est perdue si on décide qu’elle l’est. Moi, j’estime que rien n’est joué. J’espère vraiment que je n’aurai pas à refaire une grève de la faim, mais s’il faut des actions-chocs pour se faire entendre, on le fera. 
 
L’indignation, la colère, la révolte, c’est ce qui vous porte tous les deux ? 
C.B. : L’indignation, pour moi, c’est du pipi de chat. C’est facile, on se trouve une petite cause, on s’indigne et après on se rassoit devant la télé. 
J.L. : Ces notions sont trop guerrières pour moi. Je suis très Howard Gardner, je crois dans les intelligences multiples. Les Mauriciens ont un potentiel de créativité considérable et ils se contentent de faire des choses médiocres, c’est du gâchis. Faire émerger le meilleur des hommes, voilà ce qui me porte. Croyons en nos intelligences ! Elles peuvent soulever des montagnes, beaucoup plus que la colère ou la révolte. 
C.B. : Moi aussi, je ne suis ni révoltée ni en colère. J’ai juste envie de redonner confiance aux autres, leur dire qu’un monde plus juste est possible. Je sens du découragement face aux abus, de la résignation face aux injustices, « je suis trop petit, je ne peux rien faire contre le système ». L’idée n’est pas de faire quelque chose pour ou contre le système. Dans tous les pays, à toutes les époques, il y a toujours eu des injustices. Il faut juste savoir où l’on se place : je subis ou je me bats ? Je me suis fait incendier l’an dernier pour avoir dit qu’à Maurice, les leaders spirituels et politiques mènent chacun leur troupeau de moutons... 
J.L. : Je ne crois pas que la résignation ou l’absence d’engagement cristallisent l’air du temps. Les journalistes et les universitaires se trompent, ils se contentent d’analyses de surface. Les vieux MMM sont également très forts pour ça. Ils vivent dans la nostalgie d’un âge d’or et pour eux tout est mort aujourd’hui. Des jeunes engagés, il y en a partout. Mais à force de dire que personne ne s’engage, on va finir par le croire. Cessez de nous dire qu’il ne se passe rien dans ce pays, qu’il n’y a que cette merde consumériste, c’est un mensonge. Plein de gens font plein de choses, sauf qu’ils ne sont pas médiatisés. 
 
Vous avez des projets ? 
C.B : Le couple, en soi, est un projet. On en parle beaucoup ensemble. L’amour est quelque chose qui demande une attention quotidienne. 
J.L. : Nous apprenons à nous connaître, on se rencontre tous les jours depuis six mois. J’ai l’intuition que nos routes ne se rejoindront pas tout le temps.
C.B. : Le couple n’est pas une autoroute, Jeff.
J.L. : On fréquente des milieux radicalement différents, mais il y a une intersection.
C.B. : Des intersections. 
J.L. : (Ton grave) Ça ne se passe pas toujours bien entre nous, souvent ça se passe même très mal. 
C.B. : Je ne le vois pas comme ça, Jeff. Savoir s’aimer, ça s’apprend. Les gens ne savent tellement plus s’aimer. On prend l’autre pour une cannette de Coca, on boit, on jette. Les relations sociales et amoureuses se vivent sur le mode consumériste.
 J.L. : Nous ne sommes pas de ce monde-là.
 
Vous n’avez pas fait votre lettre au Père Noël ? 
C.B : Si. Cher Père Noël, casse-toi ! 
J. L. : Ça fait des années que je ne fête plus Noël en famille. A la place, je monte des équipes de musiciens qui vont chanter dans les homes. On appelle ça « Christmas Krapo », parce que même si tu chantes comme un pot, tu peux partager l’esprit de Noël. L’idée, encore une fois, est de valoriser l’humain, de croire au potentiel des sans-voix. Ne pas y croire fait des victimes au quotidien. 
 
Si ça se passait vraiment mal entre vous, ça se réglerait à coup de dénonciation calomnieuse ou de grève de la faim ? 
C.B. : Ou de grève d’autre chose…
J.L : Cette grève-là, je n’y survivrais pas ! (rire)
 
 
Faire émerger le meilleur des hommes, voilà ce qui me porte. Croyons en nos intelligences ! Elles peuvent soulever des montagnes, beaucoup plus que la colère ou la révolte. 
 
Moi aussi, je ne suis ni révoltée ni en colère. J’ai juste envie de redonner confiance aux autres, leur dire qu’un monde plus juste est possible.
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