Afsar Ebrahim : « Il faut des efforts plus concertés entre la BoM, la FSC et la FIU face au système de Ponzi »

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Afsar Ebrahim, «Deputy Managing Partner» à la BDO, s’inquiète de l’importance de l’argent au noir dans le pays. Il déplore le fait que les agents des compagnies opérant sous le système de Ponzi soient des personnes qui assurent l’ordre et la loi. Selon lui, dans le court terme, il faudrait intensifier les campagnes de sensibilisation et nommer un médiateur.

«Whitedot», «Sunkai», «Hélène & Partners», «Je T’Aime Marketing»... Autant de sociétés fonctionnant sous le système de Ponzi qui polluent l’environnement financier du pays. Etes-vous inquiet des dimensions que prennent actuellement ces scandales financiers ?

Ce qui est le plus inquiétant est que le phénomène de fonds illégaux semble très répandu et ceux qui y investissent viennent de presque toutes les strates de la société. Pire, de nombreux agents sont des personnes à qui on a confié l’obligation d’assurer la loi et l’ordre dans le pays. Est-ce un signe que le système formel, le secteur bancaire ou les organismes de placement réglementés sont devenus trop sophistiqués ou est-ce que la corruption, l’argent facile et les fonds de trafics illicites sont devenus un mode de vie, voire quelque chose d’acceptable aux yeux de la société ? Cet état des choses choque l’immense majorité des citoyens honnêtes, respectueux des lois et du pays. L’importance de l’argent au noir est vraiment inquiétante, et en particulier ses tentacules sur le plan local et à l’étranger. Chaque société dans cette chaîne de Ponzi semble avoir des ramifications à l’étranger. De même, les sommes d’argent déposées par certains étaient assez conséquentes. Ce qui est également inquiétant, c’est la confiance évidente que tous ces investisseurs Ponzi ont placé dans ces agents alors que c’est clair que ces derniers n’avaient pas de credentials. Le milieu des affaires et la population, en général, doivent être rassurés que toutes les institutions concernées travaillent désormais main dans la main pour éradiquer ce fléau au lieu de faire du «pa mwa sa li sa».

Ne pensez-vous pas que la prolifération des systèmes de Ponzi démontre les faiblesses de nos institutions ?

La Banque de Maurice (BoM) a été la première à créer  une prise de conscience des dangers qui se profilaient. Et la Financial Services Commission(FSC) a été, après des plaintes, rapide à nommer les administrateurs des sociétés qu’elle réglemente. Il existe clairement une zone floue où les entreprises non réglementées ont fonctionné. Les régulateurs ne peuvent agir que lorsque des personnes se présentent et font des plaintes formelles car nous sommes dans un Etat de droit. Nous savons aussi que tous ne se sont pas avancés quant à la source des fonds investis car, dans certains cas, ils voudraient clairement la dissimuler. C’est du vol, pur et simple ! Et c’est du ressort de la police de réagir en conséquence. En me basant sur des articles de presse, j’ai compris que la plupart des fonds impliqués ne pouvaient transiter via le secteur bancaire ou des organismes de placement approuvés car ceux-ci sont bien réglementés. La question que nous devons nous poser est, pourquoi la sonnette d’alarme n’a pas été déclenchée plus tôt ? Et si c’était le cas, pourquoi les mesures n’ont pas été prises ?

D’autres questions qui suscitent l’intérêt concernent ce que disent les médias à l’effet que des Suspected Transaction Reportsont été déposés par les banques. La Financial Intelligence Unit(FIU) doit fournir des explications aux opérateurs sur ces rapports. Ainsi, les enseignements tirés permettront de combler les lacunes dans le cadre réglementaire et aussi d’avoir des efforts plus concertés de la BoM, de la FSC et de la FIU. Les campagnes de sensibilisation à l’égard du public doivent continuer pour prévenir d’éventuelles arnaques. Il y a aussi la nécessité d’un médiateur pour que les membres du public puissent porter plainte contre les fausses déclarations ou des cas suspects.

Dans quelle mesure ces fraudes financières ont terni l’image de la juridiction mauricienne ?

C’est du vol résultant d’un effritement de valeurs et de l’avarice. Nous ne sommes pas en Chypre. Madoff n’a pas terni Wall Street et l’Inde reste un partenaire attrayant pour les investisseurs étrangers. Même si chaque jour il y a une arnaque de quelque sorte et qu’on a tous reçu des courriels non sollicités d’escroqueries, le Nigeria demeure un centre financier puissant.

Par contre, l’interview du ministre des Finances de l’Inde, Palaniappan Chidambaram, tel que rapporté dans The EconomicTimes la semaine dernière, fait plus de dégâts. Idem quand des appels d’offres sont faits auprès des investisseurs internationaux et qu’aucune explication n’est fournie sur le rejet des propositions reçues. Ce sont des choses qui nuisent énormément à l’image du pays.

Quelle évaluation faites-vous de l’économie du pays. Etes-vous confiant, comme certains, que la croissance dépassera 4 % cette année ?

Nous sommes une petite économie insulaire qui est régie par les exportations et dépendante des perspectives économiques mondiales. Nous n’avons pas un grand marché intérieur où la consommation pourrait avoir été un facteur de croissance important. Nous ne pouvons pas faire mieux si nos marchés d’exportation suivent une tendance à la baisse. La diversification des marchés et des offres de services prend du temps. Il y a eu diverses estimations de croissance. Notamment 3,2 % de MCB Focus, 3,5% de Statistics Mauritius, 3,7 % du FMI. Quant à la BoM, elle a donné une fourchette de 3,4 à 3,9 %. Nous devons aller dans le sens de la dernière estimation car il y a tellement de variables qui peuvent influer sur notre taux de croissance à court terme. La force de l’euro et du dollar américain pourrait avoir un impact majeur sur les prix des produits de base tels que l’essence, la vitesse d’exécution des programmes d’infrastructure ainsi que la vitesse à laquelle l’approbation est donnée aux projets du secteur privé. Nous avons mieux fait de nous concentrer sur le principal problème qui est le déficit du compte courant. C’est surtout là où nos décideurs doivent faire gaffe. Il y a aussi le fait que l’inflation devrait augmenter, impliquant une augmentation des taux d’intérêts pouvant nuire aux entreprises qui sont déjà dans une situation précaire. Nous avons de sérieuses difficultés qui entravent la compétitivité de Maurice, et si rien n’est fait, je prévois des difficultés encore plus importantes à venir. Nous devons aussi traduire la croissance économique au niveau de la création d’emplois. Nous ne créons pas suffisamment d’emplois, ce qui est déjà source de préoccupation.

Certains investisseurs se plaignent des longues procédures avant l’approbation des projets d’investissement. Partagez-vous ce constat ?

C’est un fait que de nombreux projets sont indûment retardés pour des raisons qui ne sont pas connues des investisseurs. Il y a de bonnes intentions certes. Le Board of Investment(BOI) fait un travail fantastique pour amener les investisseurs et essaie de créer les conditions générales sur papier. Toutefois, on rencontre des obstacles invisibles à l’entrée et à différents niveaux. Il y a une volonté de faire avancer les choses, notamment des ministres et des institutions gouvernementales comme EnterpriseMauritius et le BOI. Mais les barrages subsistent. Il est frustrant pour les investisseurs et un goût amer reste forcément. Cela dit, nous avons aussi des exemples de réussite avec notamment le nouveau terminal de l’aéroport qui est un modèle d’exécution réussi et en temps opportun. J’estime qu’il doit être répété.

Vous êtes en contact régulier avec des investisseurs et autres opérateurs économiques. Comment voyez-vous le «mood» des affaires à Maurice ?

Tout gouvernement créé les conditions propices à l’investissement. Il y a une volonté d’investir. Mais il est également vrai qu’il n’est pas facile de concrétiser de grands projets. Il y a beaucoup de zones d’ombre et c’est toujours une bataille. La conversion des terres reste un point sensible. Le principe de la réforme du sucre, à titre d’exemple, repose sur le fait que les frais encourus seraient récupérés alors qu’aujourd’hui, les approbations permettant cette récupération prennent énormément de temps. Il n’y a pas de lumière verte lorsque l’on souhaite investir. C’est un scénario STOP, GO et l’investisseur reste souvent sur le jaune ! Il y a aussi la question de la prévisibilité qui est un principe cardinal dans toutes les relations d’affaires et c’est un élément central dans le système commercial multilatéral de l’Organisation mondiale du commerce.

On connaît votre intérêt, voire votre passion, pour l’Afrique comme une zone d’opportunités et de croissance. Estimez-vous que les opérateurs économiques prennent suffisamment avantage de l’ouverture de ce continent ?

Le message est bien passé à la communauté des affaires et il est très clair. Oui, nos clients partagent notre vision pour l’Afrique. Nous les aidons à façonner leur stratégie en conséquence et des plans d’actions seront exécutés dans un avenir proche. Il y a des possibilités mais il faut être prudent car cela implique des risques. Nous ne pouvons pas reproduire le modèle mauricien partout car chaque pays est différent et chacun a ses propres besoins spécifiques. La clé est de trouver le bon partenaire stratégique et une entreprise comme la nôtre.

Avec notre présence sur le terrain à Madagascar, aux Seychelles, au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda, et bientôt en Ethiopie, on ne peut que faciliter ce processus. Le marché africain est difficile à pénétrer et nécessite beaucoup de travail de terrain. Nous avons plusieurs cartes à jouer. Celui de l’investissement à travers l’île et l’investissement transitant par Maurice. Le principal défi restera d’avoir les bonnes personnes avec le bon état d’esprit pour être en mesure d’aider les entreprises à Maurice en profitant des opportunités offertes.

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