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Cannabis: le piège du communalisme et des préjugés

6 novembre 2022, 20:00

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Cannabis: le piège du communalisme et des préjugés

Entre 100 000 et 200 000 consommateurs à Maurice

• Reggae/Dreads/Cannabis : amalgames faciles

• Dépénalisation de la possession : «so close, and yet so far»

Des représentants de la communauté rastafari ont manifesté cette semaine devant l’hôtel du gouvernement pour revendiquer la liberté d’utiliser le cannabis pour leurs rites religieux. S’ensuivirent un communiqué mal-inspiré de Linion Pep Morisien sur «la liberté accordée lors des cérémonies religieuses hindoues», des réactions, et un débat totalement faussé. Or le cannabis est un sujet national – entre 100 000 et 200 000 Mauriciens en sont des consommateurs – et seule une approche laïque sur des fondements sociaux, médicaux, scientifiques et économiques peut réconcilier tous les points de vue.

«An Act to provide for a person who is an adherent of the Rastafarian religion and for Rastafarian congregations to use cannabis as a sacrament in worship at a place of worship or at a public place, and for related purposes.» Cette phrase se lit dans la gazette officielle du gouvernement de la Barbade comme description officielle de la Sacramental Cannabis Act, votée en novembre 2019. Cette loi permet ainsi aux dévots rastafaris de ce pays d’obtenir une licence pour l’utilisation du cannabis lors de certains événements, qui seraient étroitement régis par les autorités.

«Nou pe dimann enn lalwa parey pou ki nou dan moris, kot deza rekonet rastafari lor nou lact de nesans, nou kapav pratik nou la relizion», demandait Wendy Ambroise, assis à même le sol devant le Parlement mercredi soir. Dreadlocks bien en vue, barbe bien fournie, l’homme, aussi connu comme Jahfazon, est un des porte-parole des rastafaris qui ont passé la nuit de mercredi à jeudi devant l’hôtel du gouvernement avant d’être embarqués aux petites heures du matin. Pour la petite histoire, quatre jours après leur manif, le Premier ministre n’a pas donné suite à la demande pour une rencontre avec leurs associations – Zanfan Zion et Kolektif Lavwa Rasta.

«C’est bien là le problème», analyse Amit Bakhirta. L’opérateur de services financiers, spécialiste de la finance, de l’investissement et des banques, s’est fait l’auteur d’un plaidoyer chiffré et documenté pour la légalisation du cannabis dans un article publié par le Charles Telfair Centre l’année dernière. «Autant la liberté religieuse est un droit constitutionnel et je suis solidaire du rastafarisme, autant les intellectuels pro-cannabis ont du mal à s’identifier et à rallier le combat puisqu’il part d’une demande religieuse formulée par un groupe religieux, dans une communication approximative ; et la demande elle-même ne concerne pas la majorité des usagers de cannabis

«Résultat, une déferlante de commentaires, et tout le débat sur le cannabis se retrouve noyé dans un tourbillon communaliste, alors que les enjeux sont énormes.»

En effet, cette demande a eu un effet inverse. Dans le sillage de cette manifestation, Linion Pep Morisien a émis un communiqué pour prévenir de l’arrestation des manifestants. «We all know that the use of cannabis is tolerated during Hindu ceremonies and we do not accept discriminatoion on that matter.» Résultat, une déferlante de commentaires, et tout le débat sur le cannabis se retrouve noyé dans un tourbillon communaliste, alors que les enjeux sont énormes.

Kunal Naik, psychologue addictologue, les situe d’abord au niveau social. «La loi actuellement débattue au Parlement (NdlR : se retrouver en possession de drogue ne sera plus forcément une affaire criminelle, l’État voulant privilégier la réhabilitation), est une petite avancée, mais elle reste en même temps tellement éloignée des réalités», avance-t-il. En analysant deux études, l’une publiée en début d’année par le National Drug Secretariat et les Nations unies, et l’autre réalisée par TNS et commanditée par PILS, Kunal Naik dit observer que ces rapports démontrent qu’il y a environ 100 000 consommateurs de cannabis à Maurice. «Mais le chiffre réel est sans doute beaucoup plus conséquent. J’estimerais autour de 200 000», dit-il. «Or en mettant un usager de cannabis à but récréatif dans le même panier qu’un héroïnomane, en lui proposant une réhabilitation, cela n’aide pas. L’usager à but récréatif, fonctionnel, qui travaille sérieusement durant la semaine et fume un joint le week-end, ne doit suivre aucune réhabilitation», contraste l’addictologue.

Le cannabis n’est-il donc pas dangereux ? «Ce n’est pas ce que je dis. L’alcool et la cigarette sont nocifs pour la santé, voire plus addictifs, que le cannabis. Étant un produit psychoactif, le cannabis n’est pas un produit à encourager. Il doit être absolument interdit aux moins de 21 ans. Mais légaliser son usage récréatif chez les plus de 25 ans serait tellement plus avantageux que le statu quo.» (Voir tableau des risques et bénéfices). Or, les risques sont beaucoup plus faciles à contrôler. Parmi, le fait que le cannabis, considéré comme une gateway drug par les farouches opposants à la légalisation, ouvre la voie à la consommation à d’autres drogues dites plus dures. «Il n’y a rien de plus faux», fulmine l’addictologue.

«Il y a aujourd’hui entre 6 000 et 8 000 usagers d’héroïne et, au minimum 75 000 à 100 000 usagers de cannabis. Si le cannabis était une gateway drug, tous ces usagers auraient franchi le Rubicon vers l’héroïne. Il faut voir la réalité en face, comme l’ont fait d’autres pays : l’illégalité du cannabis n’a ni diminué sa consommation, ni celle d’autres drogues. Par contre, juste légaliser sans garde-fous serait effectivement dangereux. Il faut tout un système social autour. Le monde, de l’Uruguay au Portugal, de l’Allemagne à la Thaïlande, regorge de modèles. Avec un peu de volonté, nous pouvons créer un système mauricien. Il n’y a rien à inventer. Il faut juste se réinventer.»

L’enjeu économique

Au-delà de l’aspect sociosanitaire – occulté par le débat religieux qui a marqué la semaine – il y a le potentiel économique du cannabis récréationnel. Dans son analyse publiée par le Charles Telfair Centre en juin 2021, Amit Bakhirta, CEO de la firme Anneau, avance des chiffres mirobolants. «Le cannabis constituait USD 14,2 milliards du PIB canadien en 2020, l’industrie mondiale va vendre pour USD 166 milliards en 2025.» Aujourd’hui, il estime que Maurice, qui n’arrive pas à lancer de nouvelles industries, se retrouve devant une manne à exploiter. «Le potentiel n’est pas qu’agricole. Il est touristique et technologique.»

Mais avant tout, observe Amit Bakhirta, il y a le potentiel de réguler un marché qui opère déjà illégalement. L’État, en crise, ne peut plus se permettre de perdre autant d’argent à travers des taxes qui ne sont pas collectées parce que les ventes ne sont pas régulées. Il assure que dans le milieu des affaires, beaucoup d’entreprises, tant la bourgeoisie traditionnelle que des start-ups, sont déjà dans les starting blocks et n’attendent qu’un changement philosophique du gouvernement pour se lancer. Cela va-t-il arriver de sitôt ? «Je suis un optimiste. La décriminalisation de la possession de drogue que propose le gouvernement n’est pas forcément une énorme avancée vers une cannabis economy. Mais elle démontre que le changement est bien la seule constante.»

«Il y a aujourd’hui entre 6 000 et 8 000 usagers d’héroïne et, au minimum 75 000 à 100 000 usagers de cannabis. Si le cannabis était une gateway drug, tous ces usagers auraient franchi le rubicon vers l’héroïne.»

Linion Pep Morisien, en soutenant la cause rastafari, semble commettre l’erreur de ramener la question du cannabis à la religion. Ce qui a provoqué une vague de réactions chez les internautes.

Linion Pep Morisien, en soutenant la cause rastafari, semble commettre l’erreur de ramener la question du cannabis à la religion. Ce qui a provoqué une vague de réactions chez les internautes.

 

Self Quiz

<p>Faites-vous, à tort, l&rsquo;amalgame entre reggae, dreadlocks et rastafarisme ? <em>&laquo;Dimann rasta ki bon reggae pou ekoute ek kot pou gayn enn mas&raquo;</em> est une phrase porteuse d&rsquo;énormes préjugés (rasta ici voulant dire un homme avec des dreadlocks) partant de l&rsquo;association rastafarismecannabis. Voici neuf questions qui vous aideront à cerner votre point de vue : l Un individu peut-il porter des dreads comme phénomène de mode, ou juste pour le look, sans pour autant être un fidèle du rastafarisme (végétarien, consommation de cannabis et son utilisation pour des rites religieux) ?</p>

<p>&nbsp;Un individu sans dreads peut-il être expert en reggae music et ne pas fumer de joints ?</p>

<p>&nbsp;Y a-t-il de très bons musiciens reggae de la scène locale &ndash; avec de magnifiques dreads ou sans dreads &ndash; qui ne fument pas de joints ?</p>

<p>Un gros fumeur de cannabis peut-il avoir le look geek ?</p>

<p>Un individu qui écoute exclusivement de la &laquo;house music&raquo; peut-il être un fumeur de cannabis ?</p>

<p>&nbsp;Un individu bien coiffé, bien rasé, travaillant en costume-cravate, peut-il être un fumeur de cannabis ?</p>

<p>Un non-fumeur de cannabis peut-il porter un T-shirt à l&rsquo;effigie de Bob Marley ?</p>

<p>Existe-t-il au sein même du rastafarisme un courant qui veut qu&rsquo;un rasta n&rsquo;a pas forcément besoin de porter des dreads pour être un fidèle ? (Écoutez : Don&rsquo;t Haffi Dread To Be Rasta de Morgan Heritage)</p>

<p>Un homme en dreadlocks, porte un T-shirt rouge, jaune et vert, vous jure qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais fumé de cannabis. Vous le croyez ? Réponses : Plus vous avez de &laquo;non&raquo; comme réponses, plus vous avez un sérieux problème de préjugés autour des questions du cannabis, du rastafarisme, et de la musique reggae.</p>