Relations Maurice - Inde: au-delà des accords, la parole aux opérateurs

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Les relations commerciales entre Maurice et la Grande péninsule se sont retrouvées sous les feux des projecteurs la semaine dernière lors du «Comprehensive Economic Cooperation and Partnership Agreement» (CECPA) Forum, organisé par l’Economic Development Board (EDB), dans le cadre des célébrations des 75 ans des relations diplomatiques entre nos deux pays. Si cet accord ouvre la porte à un renforcement de nos échanges commerciaux, au-delà des dispositions de l’accord, il revient aux institutions responsables de la promotion de l’investissement et du commerce et aux opérateurs de faire connaître les produits et services du pays, de créer et maintenir la demande et de travailler à étendre notre présence sur le marché indien. Or, si cela prend du temps, des objectifs clairs doivent être établis. Nous avons donc sollicité quelques opérateurs.

Il n’est un secret pour personne que l’Inde entretient des relations commerciales solides avec l’Afrique subsaharienne. Selon les chiffres du ministère du Commerce indien, le commerce entre l’Afrique subsaharienne et l’Inde était de l’ordre d’USD 46,8 milliards entre 2020 et 2022, incluant des exportations d’USD 22,93 milliards et des importations d’USD 23,89 milliards. Selon Statistics Mauritius, pour nos importations du mois de juillet, l’Inde se positionne à la quatrième position derrière la Chine, Oman et l’Afrique du Sud, avec une note d’importation de Rs 1,6 milliard. Au niveau des exportations, nous en sommes à Rs 1,9 milliard pour 2021 contre Rs 1,3 milliard en 2020 et Rs 1,3 milliard aussi pour le premier semestre de 2022. Au chapitre des importations, notre note affiche Rs 33,5 milliards pour 2021, contre Rs 15,9 milliards en 2020 et Rs 15,2 milliards pour le premier semestre de 2022. 

Dans ce contexte, il faut aussi savoir que le CECPA est en vigueur depuis le 1er avril 2021. Cet accord prévoit des contingents tarifaires pour 112 produits, incluant 40 000 tonnes de sucres spéciaux au taux de 10 %, contre une duty de 100 % pour d’autres pays, 2 millions de litres de bière au taux de 25 %, comparé à 150 % pour d’autres pays, 1,5 million de litres de rhum au taux de 50 % comparé à 150% pour d’autres pays, 7,5 millions de pièces de produits textiles avec zéro droit de douane et 7 000 tonnes de thon en boîte avec zéro droit de douane. Quelles opportunités s’offrent donc à nous et comment exploiter cet énorme marché ? Les opérateurs nous en disent plus.

Stéphane Lefèvre, CEO Natec Medical 
«Continuer à développer de nouveaux produits à forte valeur ajoutée comblera ce déficit commercial avec l’Inde»

Le secteur pharmaceutique et des équipements médicaux est en avant-plan depuis le Covid-19. Natec Medical est présent sur le marché indien depuis quelques années déjà. Comment concrètement la mise en application du CECPA peut aider à faire grandir vos activités ? 
En effet, Natec est sur le marché indien depuis 25 ans et l’application du CECPA nous permettra de rendre non seulement nos produits plus compétitifs, mais nous permettra également de concevoir et de fabriquer encore plus de produits médicaux destinés à l’exportation. Dans un deuxième temps, l’assouplissement de cette barrière à l’entrée nous permettra de prolonger le cycle de vie de certaines de nos lignes de produits. Je pense également que le libre-échange entre nos deux pays nous permettra de trouver des partenaires en Inde pour fabriquer et distribuer d’autres produits médicaux. 

L’Inde est aussi un producteur mondial d’équipements médicaux, comment s’y faire une place ? 
À l’heure actuelle, l’Inde est en telle croissance qu’elle ne peut pas produire la grande majorité des produits dont elle a besoin ; la tendance est encore plus prononcée pour des cathéters complexes de qualité. Il est donc important pour Natec, si nous espérons continuer à croître en Inde, de viser la commercialisation de cathéters haut de gamme de technicité et qualité irréprochables. 

Nos exportations vers l’Inde ont, en général, augmenté mais nos importations restent largement supérieures. Dans quelle mesure à long terme, le segment des équipements médicaux peut-il contribuer à réduire ce déficit dans nos échanges commerciaux ? 
Je ne pense pas que le secteur médical à lui seul réduira ou inversera le déficit dans nos échanges commerciaux avec l’Inde. Cependant, continuer à développer de nouveaux produits techniques et à forte valeur ajoutée, comme un cathéter très haute pression ou un cathéter à technologie embarquée comme une sonde de pression, nous permettra de combler cet écart. Voilà la direction que Natec prendra sur les cinq prochaines années. Il est aussi important dans une balance de regarder les deux côtés – plus précisément la nature de nos importations – et d’adresser de façon judicieuse les points de plus forte consommation pour rechercher des alternatives. Je pense bien évidemment à la fois à une indépendance énergétique, mais aussi alimentaire.

Devesh Dukhira, CEO, Mauritius Sugar Syndicate 
«Nos quotas sont relativement faibles comparés à la taille de ces marchés»

À travers nos accords bilatéraux, nos sucres spéciaux sont envoyés en Chine et en Inde, deux énormes marchés. Au-delà de ce que prévoient ces accords, il nous faut aussi nous positionner sur ces marchés à moyen et long termes. Comment s’y prendre ? 
Une des avenues de coopération de ces deux accords comprend la promotion de l’exportation de nos sucres spéciaux. Évidemment, au-delà de l’accord, il faut développer la demande pour les sucres spéciaux dans ces marchés et il y a du potentiel. Il faut savoir que la consommation annuelle de sucre est de 15 millions de tonnes en Chine et pas moins de 27 millions de tonnes en Inde. Donc, les quotas que nous avons – 50 000 tonnes pour la Chine et 40 000 tonnes pour l’Inde – sont relativement faibles en comparaison à la taille de ces marchés, d’où l’importance de nous positionner. Il nous faut donc aller sur des marchés niches, en ciblant des industriels et consommateurs qui connaissent la différence entre les sucres spéciaux et le sucre blanc. Pour faire connaître et développer la demande pour les sucres spéciaux, il nous faut d’abord identifier des partenaires dans ces pays et travailler avec eux sur la distribution de nos produits dans les bons marchés. Nous avons commencé cette prospection et nous avons des partenaires potentiels ; maintenant à travers eux, une campagne doit se faire pour éduquer les consommateurs cibles à l’utilisation et la qualité de nos sucres spéciaux. 

En Chine ou même en Inde, l’utilisation du sucre est culturellement différente qu’en Europe, par exemple. Pour les sucres spéciaux, il faut donc cibler les bons clients. Est-ce une tâche difficile ? 
Certes, la consommation est différente dans ces deux pays, mais il y a une tendance vers la consommation occidentale. À titre d’exemple, en Chine, la population ne consommait pas trop de café avant ; maintenant ça a bien changé et qui dit café, dit aussi sucre. Le même constat s’applique aux pâtisseries et les sucres spéciaux sont idéaux comme ingrédients pour les pâtisseries, disons, plus sophistiquées. Ensuite, au niveau de la vente au détail, il y a évidemment, une demande pour des produits naturels. Finalement, je ne dirai pas que la tâche est difficile, mais plutôt qu’elle prend du temps. Il faut aussi convaincre nos partenaires dans ces marchés de faire l’effort nécessaire pour faire connaître le produit. Disons que c’est un investissement à long terme. 

Le CECPA peut faciliter l’entrée du sucre mauricien en Inde à de meilleurs tarifs, mais comment construire son image de marque sur place ? 
Il ne faut pas oublier que l’Inde est un gros producteur sucrier ; ils ont eux-mêmes beaucoup de sucre qu’ils exportent. Mais nous avons de quoi nous démarquer. Maurice produit 18 variétés de sucres spéciaux et en Inde, il y a une tendance vers la gastronomie, une forte clientèle pour des produits haut de gamme et de qualité que les consommateurs sont prêts à payer plus. Cette clientèle grandit et c’est là que repose un gros potentiel à exploiter pour nous. 

À long terme, quelles sont nos ambitions pour le sucre mauricien sur ces deux marchés ? 
Évidemment, l’objectif est d’atteindre ces marchés niches et de positionner notre produit sur le long terme. Il faut aussi fidéliser cette clientèle à long terme, comme nous l’avons fait en Europe il y a plus de 20 ans. Pour résumer, il faut créer la demande, nous assurer qu’elle perdurera et nous démarquer avec nos sucres spéciaux pour maintenir notre positionnement sur ces marchés.

Sen Ramsamy, «Managing Director» de Tourism Business Intelligence 
«Nous ne faisons pas assez d’efforts pour attirer des clients indiens très riches»

Autre que le commerce, l’Inde a un potentiel touristique. Pour le mois d’août, nous avons attiré 3 682 touristes de ce pays. Nos concurrents, les Maldives, ont atteint le chiffre de 16 375. L’Inde est-il un marché à exploiter pour Maurice aussi ? 
L’Inde reste un marché régional très important pour Maurice depuis plusieurs années déjà. En 2019, nous avions accueilli 75 000 touristes indiens, quoiqu’en 2018, il y en avait 86 000. De janvier à août de cette année, 22 819 Indiens ont foulé le sol mauricien alors que du 1er janvier au 14 septembre 2022, les Maldives ont déjà attiré 160 000 visiteurs de l’Inde. Ils sont pour la plupart des visiteurs très fortunés, y compris plusieurs vedettes du cinéma indien et cela contribue beaucoup à la notoriété de cette destination à travers le monde. L’Inde est un marché à fort potentiel pour Maurice, si seulement nous pouvions poser un regard plus positif sur ce pays qui prend une allure époustouflante dans le monde en termes d’avancées économique, culturelle et technologique, mais surtout au plan géopolitique. Aujourd’hui, des Indiens sont parmi les plus riches de la planète. 

Autre que le désavantage géographique, pourquoi nos chiffres d’arrivées de l’Inde sont-ils aussi faibles ? 
Je ne pense pas que nous soyons géographiquement désavantagés par rapport à l’Inde. Au contraire, c’est un marché régional très important, à environ six heures de vol, que nous exploitons depuis plusieurs années. Nos chiffres d’arrivées sont faibles parce que ce marché était fermé vers Maurice à cause du Covid-19. Mais malgré la réouverture de nos frontières, la croissance des arrivées touristiques de la Grande péninsule est lente pour plusieurs raisons. Il faut savoir que le marché indien suit la tendance et recherche des destinations à la mode. Les campagnes de marketing des Maldives visent beaucoup les vedettes du cinéma indien et c’est pour cela qu’un grand nombre de voyageurs de ce pays vont aux Maldives pour leur lune de miel, les vacances et aussi les affaires. Il faut noter que l’offre touristique des Maldives est diversifiée et qu’elle est faite pour tous les goûts. À part quelques opérateurs hôteliers mauriciens, notre offre touristique reste essentiellement euro-centrique et c’est à prendre ou à laisser. Le marché indien a ses propres caractéristiques et ses attentes qu’il nous faut satisfaire, comme nous le faisons pour d’autres marchés, surtout européens. Les voyageurs indiens sont sensibles à leur nourriture et ils adorent la night life, l’animation, la culture et le shopping où ils dépensent gros. Avec notre produit touristique classique, nous sommes loin de satisfaire ces demandes. Forcer les Indiens à manger des plats européens durant tout leur séjour est la meilleure façon de faire fuir cette clientèle. Si Maurice est visible sur ce marché, elle n’est pas pour autant attrayante sur le plan de l’offre touristique, surtout dans les milieux chics où les clients potentiels recherchent des destinations avec un grand choix d’activités. Ils partagent des informations sur leurs voyages et expériences, qui font le buzz sur les réseaux sociaux. Maurice perd beaucoup d’argent du tourisme en offrant un produit classique des années 70 et 80 à une clientèle vieillissante, alors que nos concurrents directs ont adapté leurs offres à une clientèle variée et fortunée. Le monde entier est leur marché. 

Outre le tourisme de luxe, nous avons des hôtels 3- et 4-étoiles et le marché indien, étant vaste, peut couvrir tous les segments. Comment adapter notre offre justement ? 
Les hôtels de la catégorie 3- et 4-étoiles sont déjà présents sur le marché indien pour une clientèle avec un pouvoir d’achat limité. Mais il est aussi important d’attirer la clientèle indienne haut de gamme, et je ne parle pas que des fat Indian weddings. Si nous avons donné des permis à des opérateurs de différentes catégories de prestations, il faut aussi les aider à travers nos campagnes de marketing en direct et sur les plateformes digitales en Inde et partout ailleurs. L’absence de dessertes aériennes par des compagnies indiennes est un indicateur que la demande pour la destination mauricienne dans ce grand marché est faible. Air India s’est retiré de cette route et les autres ne veulent pas desservir la destination par manque de demande et de masse critique pour voler profitablement vers Maurice. Nous ne faisons pas assez d’efforts pour attirer des clients indiens très riches provenant du Maharastra, Tamil Nadu, Gujerat, West Bengal, Karnataka etc. 

J’espère que MK 2.0 et la MTPA puissent saisir l’ampleur du marché indien pour Maurice et y investir gros en marketing et dans la durée. Mais le plus important demeure l’offre. La haute société indienne a une qualité de vie très sophistiquée et elle est prête à dépenser beaucoup si nous leur offrons un produit de grande qualité au bon prix, mais ils sont aussi particulièrement sensibles à une attitude professionnelle et un regard respectueux. Il ne faut surtout pas sous-estimer la clientèle indienne, qui est aujourd’hui très respectée en Europe, aux USA et partout ailleurs dans le monde. Cependant, la mauvaise mentalité de certains Mauriciens, avec un complexe de supériorité dépassé et un regard méprisant vis-à-vis des Indiens, mais aussi des Africains, est déplorable. Je suis tenté de dire que la clientèle, d’où qu’elle vienne, mérite notre plus grand respect. 

Or, l’Inde comprend aussi beaucoup de HNWI… 
Les High Net Worth Indians (HNWI) et les Non Resident Indians (NRI) sont parmi les plus fortunés de la planète et ils peuvent même faire pâlir les Mauriciens les plus riches. Ces Indiens hyper riches, avec leurs parents, familles et amis, font partie d’une clientèle très recherchée ailleurs, mais souvent ignorée par notre pays. Cette clientèle niche voyage non seulement pour les loisirs et la détente, mais aussi pour investir et explorer des opportunités d’affaires en jonglant avec des milliards en dollars. Le tourisme a cette capacité d’ouvrir des horizons économiques, sociaux et technologiques pour un pays, si seulement nous pouvions voir audelà de son simple aspect balnéaire et dolce farniente.

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