Fouilles archéologiques: ce que la terre nous a appris sur le quotidien des travailleurs engagés

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Fondé en 1867, le cimetière de Bois-Marchand est créé suite aux épidémies de malaria qui ont emporté près de 10 % de la population cette année-là. L’analyse des restes humains montre des signes de malnutrition. «Quand l’engagé se décidait à aller à l’hôpital, c’était souvent trop tard, parce que s’il prenait un congé maladie, c’était coupé de son salaire.»

Fondé en 1867, le cimetière de Bois-Marchand est créé suite aux épidémies de malaria qui ont emporté près de 10 % de la population cette année-là. L’analyse des restes humains montre des signes de malnutrition. «Quand l’engagé se décidait à aller à l’hôpital, c’était souvent trop tard, parce que s’il prenait un congé maladie, c’était coupé de son salaire.»

L’engagisme – et l’Indentured Labour Route – était au cœur de deux conférences au cours de la semaine écoulée. Que nous ont appris les campagnes de fouilles archéologiques menées dans une série de lieux associés à l’engagisme comme le lieu de débarquement à l’Aapravasi Ghat, les anciens baraquements de Trianon, la partie historique du cimetière de Bois-Marchand, le parc national de Bras-d’Eau, l’ancienne station de quarantaine de l’île Plate, entre autres. Krish Seetah, «Associate professor» à l'université de Stanford, initiateur du «Mauritius Archaeology Project» depuis 2008, fait le point sur 14 ans de recherches en «archéologie de l’engagisme». Incursion dans le quotidien des engagés, entre malnutrition, maladies et «douleurs psychologiques».

«Est-ce qu’un descendant d’engagé ou de personne réduite en esclavage veut creuser la terre encore ? Bien sûr que non. Il a fallu changer les mentalités. Expliquer que l’archéologie est un procédé scientifique. Ce changement a eu lieu à Maurice. Creuser la terre, quelque chose qui était d’abord perçu comme négatif, est aujourd’hui vu comme important pour mieux comprendre le passé.» Krish Seetah, Associate professor à Stanford University, initiateur du Mauritius Archaelogy Project en 2008, résume ainsi le chemin parcouru en 14 ans, par ce programme de recherches.

L’archéologie à Maurice est un terrain inexploré en 2008. Krish Seetah affirme qu’il n’y avait eu aucune fouille avant que ne se nouent des «relations fructueuses» avec l’Aapravasi Ghat Trust Fund, le ministère des Arts et du patrimoine culturel, le ministère de la Santé et d’autres autorités. Ce qui a permis d’étudier l’engagisme «de façon plus globale». En sondant de nombreux sites historiques, qu’ils soient liés à l’esclavage – comme l’ancien cimetière du Morne – ou à l’engagisme. D’autres pays ayant en commun ce système de travail ont une «histoire de l’engagisme. Mais Maurice a développé une archéologie de l’engagisme».

Aspects psychologiques : L’incidence du suicide

Ce fer a été découvert à Trianon. Une découverte qui «rappelle la dimension d’oppression des conditions de travail sur la plantation». C’est un «indice de violence».

Dans une étude scientifique à paraître, les analyses reposent sur le rapport de 1870 de Beaugeard. Il y compare le taux d’incidence du suicide à Maurice avec ceux de la Grande-Bretagne. «En Angleterre, pour chaque million d’habitants, il y avait 70 suicides. À Maurice, parmi la population générale, il y avait 67 suicides par million d’habitants. Alors que parmi les travailleurs engagés, le chiffre était de quatre fois plus, soit de 280 par million.»

Krish Seetah cite Early colonial health developments in Mauritius (Parahoo, 1986) : «Neither the alcohol or gandia [marijuana] could prevent the psychological or physical suffering of the Indians. Tragically, for too many of them, suicide was the only way out of their miseries.»

L’ancienne sucrerie située dans le parc national de Bras-d’Eau a aussi fait l’objet de fouilles. «De 1835 à 1838, la propriété disposait de 150 travailleurs sous contrat. Dans cet intervalle, plus de 60 retournèrent en Inde, 40 quittèrent le domaine et 55 furent réengagés. En 1841, la propriété employait également dix Chinois de Penang. En 1864, un nouveau propriétaire-exploitant, Charles Grivot, fait travailler 141 nouveaux embauchés, 50 réengagés et 60 femmes.»
Vestiges de l’hôpital dans l’ancienne station de quarantaine de l’île Plate.

Vie quotidienne : L’alcool et autres substances pour «atténuer la douleur»

Sonder la terre a permis d’en savoir plus sur la vie quotidienne des travailleurs engagés. Un travail de terrain couplé à une étude des taux de mortalité parmi les engagés, par les data scientists.

Dans l’engagisme, ce système de travail mis en place par le colonisateur britannique, «on a encouragé la consommation et donné de l’alcool, notamment du rhum, d’abord pour tromper l’ennui d’un travail dur et monotone. Or, l’alcool est la cause d’autres perturbations sociales». Ces conclusions sont à paraître dans un article scientifique rédigé par Krish Seetah et ses collaborateurs.

Parmi les artefacts retrouvés, figurent aussi des fragments de pipes. Les engagés pouvaient se tourner vers le tabac, mais aussi d’autres substances. «Il existe des indications que cela serait de la marijuana», indique le spécialiste. «Pour les Britanniques, c’était aux engagés eux-mêmes et aux propriétaires d’établissements sucriers de gérer ces situations. Ils n’étaient pas responsables du bien-être des travailleurs comme cela avait été le cas pour les personnes réduites en esclavage, quand le Code Noir était encore en vigueur. Les Anglais ne voyaient pas la situation comme le résultat des conditions extrêmement difficiles du système colonial, de l’arrachement à la cellule familiale, surtout dans les premiers temps de l’engagisme où la majorité des travailleurs étaient des hommes.» Ces conclusions reposent aussi sur l’étude de Early colonial health developments in Mauritius (Parahoo, 1986).

En 2010, l’étude menée à Trianon s’interroge sur une anomalie : 15 familles seulement utilisaient les baraquements alors que l’établissement sucrier comprenait quelque 1 500 individus. Les recherches montrent qu’en 1960, après le passage du cyclone Carol, les 15 chambres ont été restaurées et des cuisines ont été ajoutées dans huit d’entre elles, pour accommoder des sinistrés du cyclone.

«Il faut se rappeler que l’on est dans un contexte où les seuls 'loisirs', c’est boire, fumer et aller au temple, qui était positionné de sorte à être un passage obligé. Les engagés n’avaient pas de liberté de mouvement.» Pour Krish Seetah, «au final, le travailleur engagé se faisait du mal pour pouvoir continuer à travailler».

Vestiges des baraquements retrouvés lors des récentes études à l’île Plate.
Camp sucrier à Trianon dans les années 1940.

Santé : Aller à l’hôpital, c’est perdre une partie du salaire

La partie historique du cimetière de Bois-Marchand est un site «intriguant» à plus d’un titre parce que l’on «sait que ce sont des victimes de la malaria qui y reposent». Les tombes n’avaient jamais été ouvertes depuis que des victimes de malaria y avaient été enterrées. Ce cimetière a été créé en 1867, à la suite des épidémies.

«Nous avons littéralement effectué un travail de pionnier avec le Globe Institute de l’université de Copenhague, au Danemark», s’enthousiasme Krish Seetah. «Les analyses sont en cours. Le processus a été retardé par la pandémie.» Une collaboration avec un laboratoire d’analyse d’ADN ancien à l’université de La Laguna, Ténérife, en Espagne, a aussi été établie. Le but est d’étudier la démographie correspondant à l’époque des épidémies du milieu du XIXe siècle. «D’où venaient les gens, est-ce qu’ils ont apporté la malaria avec eux ? Ont-ils été davantage affectés par la malaria quand ils sont arrivés à Maurice ?»

Les changements environnementaux sont aussi passés à la loupe. «L’étude du corail cerveau permet de comprendre le type d’agriculture pratiquée dans l’île. Grâce à l’intelligence artificielle, toutes ces données sont recoupées.»

Mais déjà, souligne Krish Seetah, une découverte «que nous n’aurions jamais envisagée» a été faite par les data scientists. «Vers 1868, si vous avez la malaria et que vous vous rendez à l’hôpital, vous avez plus de chances de mourir», affirme-t-il. «Si le travailleur engagé prend un jour de congé maladie, c’est coupé de son salaire.» Le contrat de l’engagé prévoit déjà qu’une partie de son salaire soit retranchée pour payer le voyage retour à la fin du contrat de cinq ans. Il est donc endetté au début du contrat. «Pour éviter d’être encore plus endetté, l’engagé ne prend pas de congé maladie, même s’il souffre de malaria. Quand le travailleur se décide à aller à l’hôpital, il est au bord de la mort. Cela peut arriver que ce travailleur a déjà attrapé la malaria une ou deux fois auparavant.» Ce qui a fragilisé son organisme.

Les études ont aussi montré, ajoute le scientifique que ces personnes souffraient de malnutrition, «ce qui était le cas avec les engagés. Ils avaient par exemple de gros problèmes dentaires». En cas de malnutrition, «la malaria devient latente parce que la température du corps baisse. Quand vous vous alimentez mieux, la maladie repart. L’état du patient peut alors empirer jusqu’au décès». L’archéologue souligne : «C’est difficile d’écrire sur la souffrance des gens, mais quand vous exhumez des ossements, ils montrent des signes évidents d’infections.»

Photo d'archives des baraquements des engagés sur l’île Plate ( Balfour, 1921).

Équipes cosmopolites

Depuis 2008, de nombreux scientifiques de plusieurs universités étrangères ont sondé les sites liés à l’esclavage et l’engagisme. Outre Krish Seetah, citons Diego Calaon, Sasa Caval, Julia Haines. Les équipes comprenaient aussi bien des professeurs que des étudiants de Ca’Foscari University, du Slovenian Scientific Research Centre et de l’université de Ljubljana, de Reading University, de l’université de Central Lancashire et de Stanford University. Les data scientists sont Jochen Kumm et Satvik Dasariraju.

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