Patrimoine: l’histoire si poignante des détenus juifs qui reposent à St-Martin

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Kate Goonraz et Kavita Smith sont les deux guides du Jewish Detainees Memorial Information Centre à St-Martin.

Kate Goonraz et Kavita Smith sont les deux guides du Jewish Detainees Memorial Information Centre à St-Martin.

Hier matin, il n’y avait pas d’électricité au Beau-Bassin Jewish Detainees Memorial and Information Centre. La faute à des vandales qui ont coupé les fils électriques (en emportant d’autres menues affaires), sans doute pour récupérer du cuivre. Même le mémorial situé au cimetière de St-Martin n’a pas échappé à leur rapacité. Mais cela n’empêche pas de se souvenir qu’il y a 77 ans, le 11 août 1945, les quelque 1 500 juifs détenus pendant cinq ans à la prison de Beau-Bassin ont quitté Maurice.

Un mémorial en marche

La visite commence au cimetière. Dans ce carré où sont enterrés 126 hommes, femmes et six enfants. Fuyant la Seconde Guerre mondiale, ces Autrichiens, Tchécoslovaques, Polonais, Allemands, Russes, Roumains, Hongrois, Lettons, Turcs et même pour certains, sans nationalité, ont été détenus à la prison de Beau-Bassin. Ils avaient en commun la religion juive.

Kavita Smith, l’une des deux guides du Jewish Detainees Memorial depuis 2015 (le mémorial a ouvert en novembre 2014) répond à l’une des questions les plus fréquemment posées. Pourquoi y a-t-il des cailloux sur les tombes ? «Dans la tradition juive, les fleurs s’envolent, alors que les pierres restent, c’est pour cela qu’on ne dépose pas de fleurs, mais des pierres sur les tombes.»

La tombe la plus ornée de pierres est celle du petit Kiraly, un enfant mort-né le 13 juin 1943. A force d’accompagner leur maman le dimanche au cimetière St-Martin (le Jewish Detainees Memorial est ouvert le mercredi, le vendredi et le dimanche) les enfants des guides ont développé un lien avec le petit Kiraly). Ils ont peint des galets pour lui rendre hommage. Plus loin, il y a aussi la tombe de Fritz Haendel. Kavita Smith raconte : «Il voulait vraiment partir de Maurice. Il s’est donné la mort le jour même où sa femme devait lui annoncer qu’il allait être papa.» Fritz Haendel avait des talents de caricaturistes. Plusieurs de ses dessins sont exposés au mémorial.

Pour perpétuer la mémoire des détenus, l’Island Hebrew Congregation s’est associée à l’ONG Friends of the Environment pour animer le mémorial. Gill La Hausse, Executive Secretary de Friends of the Environment, est aussi la coordinatrice de l’éducation au mémorial. «C’est Friends of the Environment qui fournit les guides», explique-t-elle. L’ONG qui existe depuis 25 ans s’occupe aussi du musée de la Tour Martello de La Preneuse, ainsi que de la reforestation du côté nord de La Citadelle. Sans oublier le travail d’inventaire au Cimetière de l’Ouest.

Sur le bureau en face de l’entrée du mémorial, deux livres attirent. Il y a Le Shekel mauricien L’histoire des détenus juifs à l’île Maurice 1940-1945 de Geneviève Pitot. «Ce livre, ce n’est pas la fin de l’histoire», affirme Gill La Hausse. «Nous continuons les recherches, le collectage du patrimoine oral.» Avant la pandémie, le mémorial accueillait des proches des détenus juifs qui faisaient escale à Maurice à bord des bateaux de croisière. «Nous en profitions pour poursuivre la collecte d’informations.» Mais le Covid-19 a tari le flot. La commémoration du 75e anniversaire du départ des détenus qui est tombée durant le confinement a d’ailleurs été faite virtuellement.

«La moitié des visiteurs sont des Mauriciens, l’autre moitié c’est des touristes. Nous avons eu des visites des écoles françaises, maintenant, nous comptons nous tourner vers les écoles publiques. Un bon point c’est que le roman Le dernier frère de Nathacha Appanah est au programme d’étude de littérature française. Ce roman qui parle des détenus juifs peut aider à attirer des collégiens au mémorial. La visite est gratuite», ajoute Gill La Hausse.

Parmi les projets du mémorial : retrouver le maximum de personnes ayant eu un contact avec ces détenus juifs de la prison de Beau-Bassin, pour recueillir leurs souvenirs ou ceux que leurs proches leur ont racontés. «C’est un travail qui est urgent, parce que plus le temps passe, plus les gens meurent», constate Gill La Hausse.

Dès sa création en 2014, le mémorial a des liens avec le Johannesburg Holocaust & Genocide Centre. La directrice, Tali Nates, est venue à St-Martin pour des formations. «Elle nous a aidé à mettre en place les plateformes sur les réseaux sociaux.» Quant à la chercheuse Roni Mikel-Arieli, elle poursuit des travaux sur les juifs à Maurice. «Elle a pris contact avec des parents de ceux qui étaient détenus à Beau-Bassin.» Le mémorial est également en lien avec le Jewish Ghetto Fighters Museum en Israël, qui a collecté les effets personnels, les documents, les photos des détenus. «La plupart des photos exposées au mémorial viennent de ce centre.»

Oliver Pulsinger, le regard d’un volontaire Autrichien

Oliver Pulsinger, Autrichien de 24 ans, termine son service volontaire obligatoire au Jewish Detainees Memorial Information Centre. Il est avec Gill La Hausse, coordinatrice de l’éducation au mémorial.

Trois mois comme volontaire à Maurice. C’est l’aventure d’Oliver Pulsinger, Autrichien de 24 ans. Arrivé en juin, son service auprès du Jewish Detainees Memorial à St-Martin s’achève ce mois-ci.

«Dans mon pays, quand un garçon atteint la majorité, il doit faire le service volontaire pendant au moins 10 mois.» Soit c’est l’armée, soit c’est au sein de la Croix Rouge ou alors c’est un «service au nom de l’Autriche, à l’étranger». Contrairement à d’autres jeunes de son pays, ce n’est pas après le collège, mais après avoir étudié le droit qu’Oliver Pulsinger effectue son service volontaire. Parmi les activités où le volontaire peut s’engager : celles liées à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Hitler étant né en Autriche, ce service volontaire est un devoir de mémoire du pays.

Avant Maurice, Oliver Pulsinger a passé sept mois comme lobbyiste au sein d’une ONG luttant contre l’antisémitisme à Bruxelles. «Je ne suis pas juif», précise-t-il. Par la suite, il a suivi une formation au Johannesburg Holocaust & Genocide Centre avant d’atterrir à Maurice. «J’y ai appris comment guider les visites au mémorial.»

La tombe d’un enfant mort-né, au cimetière juif de St-Martin. Dans la tradition, pas de fleurs parce qu’elles s’envolent, mais des cailloux, parce qu’ils restent. La tombe de Kiraly est la plus ornée de cailloux du cimetière.

Le coup de pouce du ministère des Arts et du patrimoine culturel

Le Jewish Detainees Memorial Centre fait partie des musées privés ayant obtenu une subvention de Rs 200 000 du ministère des Arts et du Patrimoine culturel, lors de la précédente année financière, 2021-2022. Ce qui a permis au mémorial d’acheter du mobilier de bureau pour améliorer le confort des deux guides. Les lieux se sont aussi dotés d’un ordinateur, avec une connexion internet. «Avant, on disait aux visiteurs d’aller voir sur le site web. Maintenant, on le fait sur place», explique Gill La Hausse.

Des QR codes déjà préparés attendent d’être installés. Une fois scannés, ils donnent accès à la documentation visible au musée uniquement en anglais, dans trois autres langues: français, allemand, hébreu. «Le créole viendra», assure Gill La Hausse.

Un banc a aussi été acheté, pour plus de confort pour les visiteurs. «Parfois, une personne s’arrête sur une tombe. Elle est submergée par l’émotion, parce que c’est peut-être la tombe de quelqu’un de la famille. Dans ces cas-là, je laisse la personne se recueillir au cimetière et je reviens au mémorial. C’est au visiteur de décider s’il veut poursuivre la visite, nous raconter son histoire ou pas. Nous respectons son intimité», explique la guide Kavita Smith.

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