Jaya Patten, financier basé en Grande-Bretagne: «J’ai peur pour Maurice»

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Il fait partie de ces Mauriciens de la diaspora qui sont restés en permanence en contact avec leur pays d’origine, dont les saveurs les forcent à revenir régulièrement à la maison. Il était dans le pays au moment où la pandémie de Covid-19 semait la terreur partout dans le monde. Sa dernière visite, qui a pris fin il y a quelques jours, a pour toile de fond la situation dangereuse pour l’équilibre du monde que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a occasionnée. Il livre ses appréhensions mais donne des pistes pour s’en sortir, dont une possible réorientation du modèle de croissance économique du pays.

La situation dans le monde s’est offert une transformation à haut risque. Quelles sont les réflexions qui ont fait surface lorsque vous êtes, physiquement, entré en contact avec l’état de situation économique de votre pays ?

Je suis arrivé durant la période de la présentation du Budget 2022-2023. Donc, le focus de différents acteurs économiques se construisait autour de ce Budget. Malheureusement, on savait très bien que le ministre des Finances avait une marge très réduite. Le fait que le marché touristique mauricien était fermé depuis deux ans a impliqué une forte baisse du niveau des réserves. On a dû consommer. Donc, le problème de réserve reste pour moi le souci principal pour l’économie mauricienne.

Lorsque je suis arrivé, deux facteurs ont retenu mon attention. Il y a d’abord mon interrogation par rapport à la capacité de l’économie mauricienne à rebondir compte tenu du fait que le coût de la vie, un phénomène global qui affecte à la fois les pays développés et les pays en voie de développement, ait pris de l’ampleur. Dans le cas de Maurice, vu l’importance de l’importation, le coût de la vie va augmenter considérablement. L’autre volet de cette observation, c’est que, malheureusement, cette augmentation du coût de la vie va affecter les couches les plus défavorisées de la population. Globalement, selon les recherches effectuées tant auprès du Fonds monétaire international (FMI) que de la Banque mondiale, la pandémie de Covid-19 a provoqué un basculement de l’équivalent de 75 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté. C’est énorme. Maurice en fera l’amère expérience. Il y a d’abord un problème de nature économique mais dans le cas de Maurice, compte tenu du tissu social du pays, cela va mettre plus de pression sur les politiciens de tous bords.

La pandémie et l’invasion de l’Ukraine ont-elles imposé à tous les pays de revoir leur modèle de développement et leur croissance économique ?

C’est effectivement la conclusion à laquelle je suis arrivé dans les contacts et les conversations que j’ai pu avoir avec un certain nombre de personnes influentes du pays. Le temps est arrivé pour revoir le modèle de croissance du pays et de ré-axer la tendance en direction des investissements plutôt qu’en direction de la consommation.

Quelles pourraient en être les implications ?

Si cette tendance est retenue comme option d’orientation économique, va se poser la question de l’identification des sources potentielles de fonds d’investissement. Avec la contrainte exercée par le FMI et les agences de notation, il n’y a aucune marge devant permettre au gouvernement d’emprunter davantage. Le défi consiste par conséquent à repérer les sources potentielles de financement qui ne vont pas affecter davantage le niveau d’endettement du pays.

Le deuxième défi qui se pose à l’économie mauricienne va se situer au niveau des projets dont la réalisation va se faire à l’aide de ces sources de financement. Associé à la nécessité de relever ce défi de choix de projets, celle de constituer la liste de projets auxquels le gouvernement devrait accorder priorité. Cela, en tenant compte du fait que la sélection de ces projets devrait pouvoir permettre de récolter le plus d’impact positif possible sur l’évolution de l’économie. Une démarche compliquée car il s’agit de repérer les projets susceptibles d’avoir le plus d’impact durable sur l’économie. Ensuite, les projets identifiés devraient être en mesure de soulager le fardeau qui affecte, de façon disproportionnée, les couches les moins favorisées. Et, enfin, la démarche la plus difficile à engager consiste à restructurer la machine économique.

«Le temps est venu pour revoir le modèle de croissance du pays et de ré-axer la tendance vers les investissements plutôt que la consommation.»

Sur quel front spécifique une restructuration de la machine économique est susceptible de donner des sueurs froides aux décideurs ?

Il s’agit d’une démarche qui implique l’élaboration d’une stratégie susceptible de recentrer l’économie afin de pouvoir résoudre ce problème de «twin deficit», autrement du déficit budgétaire et du déficit de la balance de paiement. Je suis le premier à reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un exercice banal et simple. Cependant, mon souhait est que les échanges autour de ces facteurs d’intérêt national puissent se faire de façon franche, ouverte, pondérée, car il est question d’effectuer des choix difficiles.

En un mot, il s’agit de faire le choix de société dans la- quelle on voudrait bien évoluer. Le fardeau doit être redistribué. Il faut s’assurer que le travail nourrit bien son homme. Il s’agit aussi de donner la garantie que les gens qui disposent d’un travail aient la possibilité de progresser dans tous les secteurs de leur existence. Ce n’est pas un exercice facile à faire. C’est complexe.

Comment parvenir à une éventuelle refonte du modèle actuel de croissance?

Il est souhaitable de réunir les têtes pensantes du pays afin de revoir le mode d’opération entre le privé et le public pour, entre autres démarches, créer des structures à but non lucratif certes mais profitables en fin de compte. Comment s’assurer que ce dialogue entre le privé et le public se fasse avec des institutions qui ont pour vocation d’être profitables mais qui vont tout faire pour éviter que leur principale mission tourne autour de la recherche du profit maximal ?

L’autre aspect concerne un domaine où je souhaite voir l’émergence de plus d’initiatives possibles. Il y a une carence dans les compétences. Une situation qui résulte du déficit d’une politique de formation capable de repérer ces lacunes pour les régler avant qu’elles n’affectent pas le système économique. Cette carence dans le domaine de la formation professionnelle, base indispensable pour combler son déficit en termes de compétence, n’épargne aucun secteur d’activités économiques notamment le système de distribution ou encore les secteurs de pointe, en particulier les services financiers. Il n’y aura pas de carence lorsque des secteurs aussi importants que les services financiers et les technologies seront en mesure d’apporter à l’économie nationale les moyens dont elle a besoin pour progresser selon les exigences de la situation mondiale dont elle dépend.

Sur quoi devrait reposer cette approche qui a pour but de corriger toutes les situations susceptibles de ralentir la progression et l’évolution de l’économie nationale dans le concert des économies mondiales ?

Pour y parvenir, trois conditions ou états d’esprit sont indispensables. Premièrement, il faut être pragmatique. Deuxièmement, il faut être opportuniste. Et finalement, il faut vouloir. Car vouloir, c’est pouvoir.

Il ne faut pas tenter d’inventer la roue lorsqu’elle existe déjà. Les exemples ne manquent pas. Prenons le cas de Dubaï et celui de Singapour. Un pays dont l’évolution retient mon attention est le Rwanda. Qu’est-ce qui a changé la donne dans ce pays ? Cela relève principalement du choix des compétences vers lesquelles ce pays s’est tourné. Le network, c’est-à-dire le réseau et la qualité des contacts, est indispensable pour s’attirer les investissements appropriés qui, à leur tour, contribuent à enrichir, à renforcer et à consolider le réseau et la qualité des contacts. Autrement dit : tu as les contacts, tu as l’argent et si tu as l’argent tu as le network. Concrètement cela veut dire qu’il faut repérer pour les amener dans le pays des gens qui ont non seulement le savoir-faire mais également des gens qui disposent d’un réseau de contacts non négligeable. Dans le cas du Rwanda, il s’agit de Tidjane Thiam, ancien homme politique ivoiro-français.

Maurice est-il en mesure ou a-t-il les moyens d’envisager sérieusement un changement de son modèle économique et de sa stratégie de croissance ?

J’ai du souci par rapport à Maurice. J’ai l’impression que les gens sont en train de «somnambuler». J’ai eu des entretiens avec certaines personnes, qui sont très proches de la société mais qui ont une vue qui est, de manière prédominante, en autarcie. Ce sont des gens qui ne côtoient pas constamment les étrangers, qui sont conscients de ce qui se passe dans le monde mais qui ont toujours un regard tourné vers l’intérieur. Ils sont très optimistes. Mais ils le sont parce qu’ils n’arrivent pas à apprécier dans leur véritable perspective le coût de l’inaction. Autrement dit, ce qui va se passer si on s’abs- tient de poser un acte à un moment précis. J’ai l’impression qu’il faut qu’on leur présente les choses de manière objective.

Je prendrai volontiers l’exemple de deux pays, le Sri Lanka et la Turquie, pour indiquer comment l’économie peut déraper et comment la société va en ressentir les effets. Au Sri Lanka, pendant des décennies, il y a eu cette guerre larvée entre les Tamouls et les Cingalais. Cela a toujours constitué un problème de taille pour les Sri Lankais. Le gouvernement du Premier ministre Raja Pak est parvenu à unir ces deux communautés et arriver à la conclusion que l’origine de tous ces problèmes qui affectent le pays n’est pas le conflit entre les membres de ces deux communautés mais que la mauvaise performance a pour origine la mauvaise gouvernance. Ce qu’ils ne sont pas parvenus à faire avec les armes, ils y sont parvenus avec la mauvaise gouvernance. J’ai peur pour Maurice. On a hérité d’une situation sociale très fragile. Il y a des coins où le niveau de pauvreté et d’appauvrissement est impressionnant et on se dit que l’existence d’une telle situation est inacceptable.

Un des soucis que bon nombre de modèles économiques ne parviennent toujours pas à éliminer, c’est la pauvreté. Sur quoi cela peut-il déboucher ?

Il y a un biais structurel qui fait que ces gens estiment que les dés sont pipés. C’est une situation susceptible d’être une source potentielle de troubles sociaux, bombe à retardement. Lorsque tout le monde est sur un pied d’égalité par rapport à une situation de pauvreté, on peut se comprendre voire s’entraider. Mais lorsque la pauvreté côtoie constamment une étonnante manifestation de richesse, cela peut aboutir à des révoltes sociales et le non-respect des biens des gens aisés. Le défavorisé pourrait conclure à tort sans doute que s’il est dans une mauvaise passe, cela est dû au propriétaire de la Porsche d’à côté.

La responsabilité d’un gouvernement consiste à s’assurer que chacun ait l’opportunité égale à la chance. Il lui faut constamment faire la démonstration qu’il existe dans les faits une politique de répartition réelle par rapport aux fruits de la croissance.

Il y a forcément des facteurs sensibles dont il faut tenir compte lorsque des projets de développement économique sont envisagés. Quels sont-ils ?

La création ou la conception des projets de développement économique ne sont pas du ressort du gouvernement. Il fixe la règle du jeu qui devrait favoriser l’opportunité et la croissance. Il faut reconnaître l’existence de ceux qui se trouvent au bas de l’échelle salariale et la nécessité de mettre en place des facilités pouvant potentiellement les tirer vers le haut. Il ne s’agit pas d’entreprendre une distribution généreuse des fonds publics mais il faut au moins démontrer dans les faits que tout un chacun a la possibilité de réussir sa vie en société.

Il y a un élément déterminant pour qu’un organisme atteigne avec succès les objectifs qu’il s’est fixés. C’est la possibilité de se donner les moyens de développer davantage. L’évolution de chacun ne va certainement pas suivre une tendance linéaire ou égale et c’est tant mieux car c’est la dynamique qui est en marche qui va fixer les règles du jeu. Cependant, il faut créer la structure qui va permettre à chacun d’être en mesure de saisir la chance lorsque celle-ci va se manifester, par exemple le recours à un système d’éducation gratuite. Faudrait-il encore s’assurer que les gens qui ne parviennent pas à terminer avec réussite leur programme scolaire puissent bénéficier de la formation appropriée de manière à être en mesure de saisir les opportunités lorsque celles-ci vont se manifester.

Quel est votre constat au niveau du pays sur ce plan spécifique ?

Ce qui me chagrine fortement est le fait que la plupart des personnes chargées de prendre des décisions de nature stratégique que j’ai rencontrées, avouent qu’elles ont les mains liées. C’est une situation que j’ai du mal à cerner.

Comment ces situations de mains liées se manifestent concrètement ?

Prenons la situation de quelqu’un qui doit effectuer une opération de lancement d’un appel d’offres pour avoir le service d’experts ou de consultants ou l’approvisionnement de certains produits et n’a aucune marge de manœuvre pour jouer la carte de l’opportuniste, posture indispensable pour réaliser les meilleurs deals en affaire. Le pire scénario qui pourrait se manifester interviendra lorsque quelqu’un se trouve face à une situation où il est possible de jouer cette carte d’opportuniste pour le bien du pays et ne peut passer à l’action.

Comment mieux gérer les facteurs associés à ces situations opportunistes ?

Avoir la possibilité de jouer cette carte de l’opportuniste présuppose que le preneur de décisions soit en mesure de saisir des opportunités d’affaires qui comportent certes des risques mais des risques calculés, c’est-à-dire des risques dont tant l’émergence que les répercussions auront déjà fait l’objet d’un exercice de simulation en interne. Le développement de telles capacités découle des échanges francs et honnêtes qui peuvent avoir lieu entre les secteurs privé et public dans le cadre d’un exercice dont le but consiste à identifier la nature d’un problème à résoudre, à énumérer les solutions potentielles et la stratégie à laquelle il faut avoir recours pour y parvenir pour ensuite prendre la décision de se jeter à l’eau. Sans la prise de risques, calculés et réfléchis, il est difficile de parvenir à ses fins.

C’est une philosophie qui peut s’appliquer dans toutes les sphères de l’existence humaine. Ce qui sans doute ralentit cet élan de prendre des risques calculés, c’est la peur de ne pas y parvenir du premier coup. Si du premier coup, le but tant désiré et convoité n’est pas atteint, on serait alors en position de mesurer le parcours qu’il faut entreprendre pour atteindre le but raté de l’opération. Il faut oser. Si on a deux ou trois chantiers en route et qu’on peut expliquer ce que l’on veut dire, ce qu’on veut faire, les trois chantiers n’ont pas besoin d’être hyper profitables et d’être en pole position pour atteindre les objectifs escomptés. C’est une situation on ne peut plus normale. Les situations de toutes les sphères de la vie d’un pays doivent être perçues comme les différentes branches de l’école de la vie où on ne cesse de tirer les leçons des expériences vécues pour mieux faire à l’avenir. Cela présuppose qu’on soit proactif et change de cap lorsque les choses ne progressent pas selon le plan établi.

Quelles prédispositions sont indispensables pour s’aligner sur la posture que vous venez de décrire ?

Il faut s’armer de flexibilité. Il s’agit d’une posture qui permet de changer de cap lorsque l’analyse de la situation le suggère avec force. Bref, de se situer dans la posture d’un opportuniste et d’un preneur de risques calculés qui est la manifestation d’une volonté à avancer. Lorsque John Kennedy est arrivé au pouvoir et face à la performance de l’ex-Union Soviétique en ce qui concerne la course spatiale et plus particulièrement vers la Lune, il demande à son conseiller en matière de politique spatiale Von Braun ce que cela va impliquer pour les États-Unis de réaliser un aller/retour vers la Lune en donnant la garantie que celui qui osera tenter l’aventure retournera sain et sauf sur la terre. Son conseiller a tout simplement répondu «la volonté». Il n’a pas fait allusion au budget qu’une telle aventure implique. Autrement dit : si la volonté est là, le reste suivra. Le reste, c’est de l’histoire. C’est ce qui manque dans le pays à mon humble avis. Il y a certes de la bonne volonté. Mais cela ne suffit pas.

Quels sont ces ingrédients qui font défaut au pays ?

Ce qu’il faut également accepter, c’est que la responsabilité de prendre des décisions est partagée. Ce qui veut dire que ni le gouvernement, ni les décideurs du privé ou les représentants de la classe des travailleurs ne devraient avoir l’impression qu’ils agissent en solitaire. C’est bien le résultat d’un effort concerté qui va permettre d’aboutir à la prise de décisions difficiles en termes de coûts de salaires, de la capacité du gouvernement d’assumer les implications de décisions stratégiques de haute importance par rapport aux dépenses au niveau de son budget consacré au social, du choix des ménages ou encore des décisions qui doivent être accompagnées d’une prédisposition à travailler davantage.

Bref, des décisions qui vont imposer un changement au niveau de l’éthique. Le Mauricien a adopté toutes les mœurs d’un adepte d’une société de consommation. Ce qui est tout à fait normal. Il veut de belles choses. Je suis impressionné de voir tant le nombre que la qualité des voitures qui décorent la surface des routes que ce soit les routes principales ou les routes secondaires. C’est un fait que les gens qui ont ces voitures ont les moyens de s’en procurer. Ils sont en mesure de convertir leur rêve en réalité en y mettant les moyens que cela exige. C’est positif. C’est un dynamisme qui est susceptible de contribuer à l’émergence ou à la consolidation de certains segments de la vie économique du pays. L’existence d’une telle dynamique permet de changer de cap et d’adopter de nouvelles stratégies de croissance.

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