Drogue : Permettre aux jeunes... de décrocher

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Les jeunes plaident pour plus de centres de traitement et de campagnes ciblant les toxicomanes pour en finir avec la drogue.

Les jeunes plaident pour plus de centres de traitement et de campagnes ciblant les toxicomanes pour en finir avec la drogue.

Deux recherches de l’université de Maurice et du «National Drugs Secretariat», diffusées dans la semaine, réaffirment la dépendance des jeunes aux drogues. Et le cannabis semble regagner du terrain. Parallèlement, le projet de «Drug Offenders’ Administrative Panel» entrera en vigueur en 2023 et privilégiera des traitements plutôt que des sanctions pour les consommateurs. Quelles solutions préconise la nouvelle génération, prisonnière de cette dépendance ? Pourquoi une telle emprise ? Tour d’horizon.

«Mo senti mwa enn dimoun meyer. Mo pe viv. Mo enn lot kalité. Aster mo kapav koz avek tou dimounn. Zot nepli mefie mwa. Kan fini tir sa doulerla, lerla konba la koumanse. Se enn konba avi», confie un jeune de 23 ans. Depuis trois mois, il a pu renoncer à la drogue. Il en consommait depuis décembre 2021. «J’étais avec des amis et ils m’en proposaient. Au départ, je refusais puis un jour, j’ai été tenté. J’ai alors pris de l’héroïne. Au départ, je n’en consommais pas tous les jours. Puis, c’est devenu une addiction», poursuit-il. Travaillant comme plombier, il utilise ses gains du jour pour s’approvisionner. Le moindre centime y était consacré.

Se focalisant sur le présent, ce jeune raconte n’avoir pas eu vraiment le souhait d’en sortir. Mais ses véritables amis l’y encouragent. «Je cachais le fait que je me droguais à mon entourage mais à un certain moment, c’est impossible de le dissimuler aux siens. Toute ma famille m’a tourné le dos, excepté ma maman et ma grand-mère», explique ce dernier qui vivait chez son père quand son addiction a commencé. Également accro aux drogues, ce dernier a pu se désintoxiquer. «Le soutien de ma maman et de ma grand-mère a été le déclic. J’ai consulté un médecin et cela m’a ouvert les yeux. La drogue change tout. Cela modifie votre cerveau. Je regrettais ce que je devenais et je voulais redevenir comme avant. Alors j’ai suivi des traitements.»

D’après lui, toute personne sujette à cette dépendance veut en sortir mais ce chemin s’avère compliqué. «Les douleurs qu’on ressent face au manque peuvent sembler insurmontables. Prendre des médicaments aussi, ce n’est pas évident. Il faut être encore plus fort et camper sur sa volonté pour ne pas replonger.» Se droguer, rétorque-t-il, est une grosse erreur. Car on y perd tout ce qu’on possède.

Cet enfer, d’autres Mauriciens l’ont aussi connu. À l’instar d’un autre jeune homme de 34 ans. Il y a six ans, il subissait des pressions pour décrocher un emploi et a basculé dans la consommation de la marijuana sous l’influence de ses amis. En- suite, il a bifurqué sur l’héroïne. Comme il avait passé cinq ans à travailler à l’étranger, il avait pu cumuler quelques économies. Face à sa dépendance, celles-ci se sont épuisées rapidement. «Après quelques années, j’ai débuté un emploi à Ebène. Mais dans cette localité, c’était de la drogue à gogo. Beaucoup de jeunes filles sont tombées dans cette dépendance face à l’accessibilité des stupéfiants. Cela se vend littéralement à chaque coin de rue. Ou gagn zis tou. Au départ, je me droguais une fois par semaine. Puis la fréquence augmente et on ne se rend même pas compte qu’on est déjà dépendant.»

Marié depuis deux ans, il cumule les mensonges et finit par tout avouer à son épouse, qui l’encourage alors à se désintoxiquer. Adhérent à un centre de traitement depuis un mois, il désigne plusieurs impératifs pour que d’autres jeunes comme lui puissent en sortir. Premièrement, sans volonté du toxicomane, tout traitement sera un échec. «Il faut que la personne ait cette motivation et s’aime pour aimer l’autre. Le monde de la drogue nous mène à un précipice. Deuxièmement, il faut s’orienter vers la spiritualité. Il faut y croire et cultiver sa foi. J’ai réfléchi. Je suis marié et si je continue avec la drogue, je n’aurai ni avenir, ni la possibilité de fonder une famille.»

Vulnérabilité des ados

Troisièmement, le soutien de l’entourage est vital. À ce titre, avoue-t-il, les proches ne doivent pas négliger les effets ressentis par les toxicomanes. Parfois, ceux-ci sont minimisés ou associés à des fabulations. Or, dit-il, les souffrances sont réelles et méritent une pleine considération. Enfin, il évoque le besoin de plus de centres de traitement pour remettre les toxicomanes sur les rails. Ensuite, les campagnes de sensibilisation doivent être repensées. Notre interlocuteur plaide en faveur d’actions centrées sur les moyens de se désintoxiquer plutôt que de véhiculer des messages s’opposant à la drogue.

Hélas, au fil des années, ce fléau cible de plus en plus de jeunes, comme réaffirmé par deux récentes études. À l’exemple de celle du National Drugs Secretariat (NDS) présentée le 26 juin dans le cadre de la journée mondiale contre l’abus et le trafic de drogue. Selon les résultats, 75 % des 602 usagers de drogues sondés ont entre 18 et 39 ans; 87,6 % affirment avoir déjà consommé du cannabis ; et 203 usagers en ont consommé une première fois entre 15 et 17 ans. Chez les adolescents de 12 à 14 ans, ce nombre est de 90, indiquant la forte vulnérabilité des jeunes à ce fléau.

La recherche de VerenaTandrayen-Ragoobur, Deepa Gokulsing, Jason Narsoo, Harshana Kasseeah et Asrani Gopaul, des départements Economics and Statistics et Social Studies de l’université de Maurice, reconfirme que notre jeunesse est accro aux drogues synthétiques, au cannabis et à l’héroïne. Cette étude dont les résultats ont été publiés mardi dernier, décortique les pratiques de 400 Mauriciens et 250 Rodriguais de 18 à 34 ans. Un taux de prévalence de 11,5 % est observé chez les jeunes Mauriciens. Dans l’île, les jeunes favorisent à 65 % le cannabis, à 25% les drogues synthétiques et à 7 % l’héroïne tandis qu’à Rodrigues, le cannabis est privilégié et l’héroïne tisse son chemin. Globalement, la montée des drogues synthétiques est constatée. Parallèlement, la pression des pairs comme facteur d’influence a la dent dure.

La fréquence de consommation est considérable. 53,5 % des Mauriciens consomment n’importe quel type de drogue à la mi-journée ; 34,9 % aussitôt qu’ils se réveillent; 91,7 % n’ont pas réussi à décrocher; 32 % n’ont pu se défaire de cette dépendance à cause de la pression de leurs pairs; et 52 % n’ont pu y parvenir à cause de problèmes personnels. Les lieux d’ingestion des stupéfiants sont à 48,4 % à la maison ; 30,6 % au domicile de leurs amis; 8,1 % à la plage ; 4,8 % dans des random places,; 3,2 % à l’école ou l’université ; et 3,2 % dans des bars. 36 % des participants ont commencé à se droguer entre 10 et 15 ans; 50 % entre 16 et 20 ans; et 14 % entre 21 et 25 ans. À Rodrigues, 75 % des jeunes ont consommé de la drogue une première fois entre 18 et 20 ans.

Selon Verena Tandrayen-Ragoobur, 51 % d’entre eux dépensent jusqu’à Rs 1 999 par mois en drogues; 16 % entre Rs 2 000 et Rs 2 999 ; 9 % entre Rs 3 000 et Rs 3 999 ; 12 % entre Rs 4 000 et Rs 4 999 ; et 12 %, au-delà de Rs 4,999. Parallèlement, 62 % des Rodriguais dépensent entre Rs 500 et Rs 1 000 par mois en achat de drogues. «Nous avons aussi mesuré l’impact socio-économique de l’usage des drogues sur cette jeune génération. Celui-ci est de 0,1 % du Produit intérieur brut (PIB). D’autres pays comme le Canada affichent un taux de 0,2 %. Dans notre cas, nous avons étudié le phénomène auprès de jeunes adultes. L’indice aurait été plus élevé si nous avions considéré l’ensemble de la population, indépendamment de l’âge», déclare-t-elle.

L’accessibilité aux drogues ne se limite pas uniquement aux prix abordables pour le synthétique mais aussi au fait que des parents de ces jeunes en consomment également. Sur le plan social, poursuit-elle, exit le cliché des jeunes toxicomanes en échec scolaire après le Certificate of Primary Education. D’ailleurs, d’après le sondage du NDS, presque 15 % des usagers sont des universitaires. Certes, le profil du toxicomane change et s’infiltre dans toutes les couches sociales. D’après notre interlocutrice, bien qu’il y ait beaucoup d’awareness, il manque des initiatives pour les jeunes. «Cette génération a d’autres besoins. On ne peut pas généraliser. Par exemple, il faut intégrer plus de sports pour ces jeunes. Je pense qu’il faut en parler davantage dans les écoles. Cela ne doit pas rester tabou. Il faut aussi que d’autres jeunes qui ont basculé dans cet enfer puissent venir partager leur vécu à leurs pairs. Ainsi, on pourra mieux les toucher», conclut-elle.

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