Valérie Gerval: récit bouleversant d’une «renaissance»

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Depuis toujours, Valérie Gerval n’a vu que d’un œil, sans que cela ne gêne sa vision générale. Mais une chute de son balcon à Rodrigues, qui aurait pu lui coûter la vie, l’a privée de son unique œil valide, la plongeant dans une quasi-obscurité pendant dix ans. Dix longues années au cours desquelles elle a farouchement lutté pour préserver son indépendance de mouvements. Une intervention chirurgicale récente est venue lui restituer un dixième de la vue d’une personne en pleine santé. Pour vous, cela peut paraître peu. Pour elle, cela tient du miracle et vaut de l’or. Histoire bouleversante d’une «renaissance».

Ceux qui ont connu Valérie Gerval de longue date savent à quel point le temps qui passe n’a pas eu de prise sur elle. Hormis les quelques fils d’argent qui parsèment sa chevelure coupée à la garçonne - le crâne rasé ayant longtemps été une obligation pour son traitement crânien post-chute -, cette femme, qui a pourtant 48 ans, a conservé son look d’adolescente. Rien, que ce soit dans sa démarche, dans ses allées et venues dans la maison de sa sœur, Marie-Christine Treebhoobun, dans sa façon de se préparer son petit déjeuner, n’indique qu’elle ne voit que d’un œil, le gauche et ça aussi rien qu’à un dixième de la vue d’une personne jouissant de toutes ses capacités physiques. Mais pour elle, cela déjà beaucoup, «énorme», précise-t-elle.

Il faut dire que sa vue n’a jamais été parfaite. «Depuis petite, j’ai un œil, le droit, qui ne voit pas. C’est quand j’ai eu huit ans et après une chute qui m’a laissé un coquard à cet œil, que mon entourage a réalisé que je ne voyais pas de cet œil-là et les examens médicaux ont confirmé que j’avais la rétine brûlée. On ne savait à quoi l’attribuer. Je ne l’avais même pas réalisé tant ma vue, telle qu’elle était, me paraissait naturelle», raconte Valérie Gerval, qui est mariée au Français André Rousseau.  

Cette femme au caractère bien trempée et à la personnalité enjouée, est installée avec son mari à Rodrigues depuis 2008. Excellant en pâtisserie, elle ouvre une pâtisserie-confiserie qu’elle nomme le Havre Gourmand, à Citronnelle, Rodrigues. Le couple vit à l’étage de leur commerce. Les gâteaux et confitures de Valérie Gerval étant très différents de ce qui se fait dans l’île, les Rodriguais et les touristes y adhèrent immédiatement. L’eau potable étant une denrée rare à Rodrigues, elle et son mari ont installé un système de collecte d’eau de pluie à l’étage de leur maison, qui est dépourvu de balustrade. Valérie Gerval s’assure régulièrement que les gouttières et sa réserve soient toujours bien nettoyées et propres. Un matin de la fin avril 2012, elle balaie les gouttières quand elle reçoit un appel de son frère. Elle décroche son portable et converse avec lui, tout en balayant. Elle oublie qu’une fenêtre est ouverte et se cogne avec. Son mouvement de recul la fait basculer dans le vide, trois mètres plus bas, devant la vitrine de sa pâtisserie. Son frère entend simplement un cri avant que l’appel ne soit abruptement interrompu. Pour Valérie Gerval, ce passage et tout ce qui suit est un trou noir.

Coma artificiel

André Rousseau la retrouve à terre inconsciente, saignant des yeux, du nez et des oreilles. Il pense immédiatement à une fracture du crâne et l’emmène rapidement à l’hôpital Queen Elisabeth. Le médecin qui l’ausculte réalise que son cas est grave et qu’il faut la rapatrier d’urgence à Maurice. Et là, comme par enchantement, tout concourt pour qu’elle puisse être sur le prochain avion partant à Maurice le lendemain. «Toutes les personnes qui m’apprécient et m’aiment ont agi pour que ce rapatriement sanitaire puisse s’effectuer», raconte-t-elle. Une fois rendue à Maurice, Valérie Gerval est acheminée vers l’hôpital le plus proche de l’aéroport SSRN, soit celui de Rose-Belle où une série d’examens préliminaires sont effectués sur sa personne en attendant l’arrivée du neurochirurgien Hemraz Boodhoo. A part le coup à la tête, elle n’a aucune fracture. Lorsque ce neurochirurgien réputé arrive et examine le scan, il voit un énorme hématome sur la cervelle de la jeune femme et dit à ses proches qu’il faut attendre que la pression diminue avant de tenter quoi que ce soit.

Mais comme les signes vitaux de Valérie Gerval se détériorent, le Dr Boodhoo prend la décision de l’opérer et de retirer la partie gauche de la calotte crânienne pour faire chuter la pression et laisser de la place pour que l’enflure se résorbe. Ce morceau de calotte crânienne est ensuite inséré sous la peau de l’abdomen pour le garder vivant en vue de sa réimplantation. L’intervention dure plusieurs heures au cours desquelles, le cœur de Valérie Gerval s’arrête à plusieurs reprises et l’anesthésiste, le Dr Appanah Seetapah, veille au grain et le refait démarrer. Elle est ensuite placée dans le département des soins intensifs. Le Dr Boodhoo confie à ses proches qu’elle revient de loin et demande 48 heures de patience avant d’être fixé sur son sort.  Il prévient toutefois qu’elle a de grands risques d’avoir des séquelles sur la locomotion et l’élocution.

Valérie Gerval, qui est toujours dans un coma artificiel, n’est pas tirée d’affaire pour autant. Le lendemain, elle fait une infection massive aux poumons, sans doute due à l’ingestion de sang et elle doit recevoir des doses massives d’antibiotiques car ses risques de septicémie sont élevés. Heureusement que son corps réagit bien aux médicaments. Elle passe plusieurs semaines dans le département des soins intensifs. La direction de l’hôpital prend toutefois la décision de la bouger en chambre normale quand des accidentés graves sont admis et qu’il faut leur faire de la place à l’Intensive Care Unit. Une décision qui ne plaît pas au Dr Boodhoo car son crâne est encore ouvert et elle risque une infection. La famille Gerval décide de la faire transférer à la clinique Darné et le neurochirurgien donne son aval. Au fil des jours, Valérie Gerval réagit bien et contre toute attente, elle peut bouger les mains et les pieds et entends. Pour le Dr Boodhoo, c’est du jamais vu. «Il m’a dit : ‘J’ai fait tout ce qui était humainement possible de faire pour vous. Mo pa kone ki Bondié ou prie me pa larg so lamin’.»

Lorsqu’elle se remet à parler, ses propos sont incohérents. Une analyse indique que son taux d’urée est supérieur à la normale et il faut le stabiliser. Quand c’est fait, elle recouvre ses esprits. Après plus de deux mois à la clinique et avant de la réopérer pour que le morceau de crâne dans son ventre soit remis à sa place originelle, le Dr Boodhoo sent qu’elle a besoin d’être réconfortée et l’autorise à passer quelques jours en famille. Là, bien qu’elle soit en fauteuil roulant, elle mène tout son petit monde à la baguette. Valérie Gerval repasse sur la table d’opération et le morceau de calotte crânienne qui était au chaud dans son abdomen est retiré et remis à sa place par le neurochirurgien. Deux jours après son réveil, elle n’a plus l’usage de la parole. «J’étais frustrée. J’avais des tas de mots qui se bousculaient dans ma tête mais ils ne franchissaient pas ma bouche.» Elle réalise que si son corps rejette le morceau de calotte crânienne, il faudra la réopérer et mettre cette fois une prothèse.  C’est au moment où sa filleule lui offre un bonbon quelques jours plus tard qu’elle parvient à articuler un «Merci» audible. Et retrouve la parole.

Ouïe hyper développée

Démarre alors des sessions quotidiennes de kinésithérapie à domicile. Le kiné lui promet qu’elle arrivera à valser au bout de deux semaines. Et c’est effectivement le cas mais au prix de gros efforts. Mais la jeune femme a encore du chemin à faire. Comme il y a du sang qui stagne derrière la rétine de l’œil gauche, elle doit aller le faire aspirer à l’hôpital Dr Agarwal Eye Hospital. Si elle souffre car cette aspiration se fait sans anesthésie, André Rousseau estime que le praticien dans cet établissement a fait un bon travail de cicatrisation de l’œil et de pose d’un implant en silicone pour soutenir la rétine. Après tout cela, Valérie Gerval n’est plus que l’ombre d’elle-même. De 60 kg qu’elle pesait, la balance affiche désormais 32 kg. Elle n’a plus de goût, ni d’odorat et ressent une insensibilité aux extrémités de ses membres. Par contre, son ouïe s’est hyper développée. Le moment arrive où elle doit rentrer à Rodrigues et elle qui était si indépendante, éprouve de la honte d’être vue dans cet état et refuse qu’on la prenne en pitié. Elle ne peut accepter l’idée d’avoir à dépendre des autres. «Bien que je connaissais mon commerce et ma maison par cœur et que je pouvais me déplacer les yeux fermés pour ainsi dire, j’avais envie de m’enfermer, de tout plaquer, de tout vendre

Ce sont les gestes d’amitié exprimés par les Rodriguais qui vont la sauver d’elle-même. On lui envoie des cartes de souhaits. On vient lui déposer du poisson frais et d’autres délicatesses. Une Allemande vivant à Rodrigues et qui s’approvisionne habituellement chez elle, créé un compte Facebook et demande aux Rodriguais de lui exprimer leur soutien. Et ils le font. «Tous ces petits gestes d’amour m’ont redonné confiance en moi». Elle se dit alors qu’elle doit poursuivre son entreprise pour eux. Son mari lui achète une balance parlante et son aide en cuisine, Lineda Edouard, devient son bras droit. Ses recettes étant dans sa tête, Valérie Gerval donne des instructions à cette dernière qui s’exécute. André Rousseau se charge des courses. Comme elle ne peut plus décorer ses gâteaux, elle opte pour la fabrication de brioches et de pains spéciaux. C’est ainsi que Le Havre Gourmand reprend de plus belle. Elle n’est ni triste, ni désespérée car sa foi en Dieu est solide. «Je me disais que si Dieu m’a donné ce sac à porter, c’est qu’il sait que j’en suis capable.»

Mais Valérie Gerval piétine d’impatience car elle a toujours été farouchement jalouse de son indépendance de mouvements et avoir à dépendre des autres lui pèse. Mgr Harel, l’Evêque de Rodrigues, lui rend visite un jour et après lui avoir parlé, il lui recommande d’avoir l’humilité de laisser les autres faire pour elle. En décembre 2012, elle, Lineda Edouard et André Rousseau font des bûches de Noël, qui se vendent comme des petits pains. Valérie Gerval doit se rendre régulièrement à La Réunion, plus précisément au Port, pour des vérifications médicales par l’ophtalmologue française Anne Pernot. Celle-ci réalise qu’un bout de rétine de la jeune femme est encore en état, qu’elle a une infime possibilité de voir un peu, un jour, et la recommande auprès de praticiens de la Fondation Rothschild à Paris. «Quand elle l’a dit, j’ai pleuré de joie. Je l’aurais plus facilement accepté si j’avais perdu l’usage de mes jambes mais je voulais retrouver la vue, même partielle et je me battais en l’espérant.» A Paris, elle est opérée par le Dr Caputo, qui fixe le bout de la rétine encore en état.  Elle doit garder la tête penchée pendant plusieurs jours et suivre ses instructions à la lettre. Elle s’y plie.

Elle pleure un matin quand son mari lui apporte un œuf au plat et qu’elle voit le jaune et le blanc dans l’assiette. «C’était magnifique. Je voyais les silhouettes des gens, les ombres comme celles que l’on voit dans la bande dessinée Lucky Luke et je voyais aussi la lumière. Mais pas plus. Mais pour moi, c’était déjà beaucoup car cela me donnait une certaine autonomie. J’étais remplie d’espoir quand le Dr Caputo m’a dit que dans cinq ans, la technologie allait davantage évoluer.»

Autonomie progressive

Valérie Gerval reprend sa vie à Rodrigues avec encore plus de plaisir et grignote progressivement des bouts d’indépendance. «Je suis entière et j’avais besoin de me prouver que je pouvais y arriver. De toutes les façons, il y a toujours eu un ‘ange gardien’ sur ma route pour m’aider quand j’avais besoin d’être guidée ou quand je le demandais.» C’est ainsi qu’elle fait, par exemple, fermement comprendre à une préposée d’Air Mauritius qu’elle peut très bien voyager seule de Rodrigues à Maurice et vice-versa et réussit même à embrigader deux de ses amies, Maudeline Gébert et Pamela Kwet Ön-Sooprayen, pour faire le trail avec elle à Rodrigues. Elle refuse le parcours pour personnes handicapées et s’attaque au petit parcours pour bien-portants, qui fait tout de même sept km. Elle le boucle avec ses amies, les encourageant à presser le pas.

Au bout de dix ans, l’implant en silicone s’opacifie et Valérie Gerval note des changements dans sa vue déjà réduite. Elle revoie le Dr Pernot à La Réunion et l’ophtalmologue la réfère cette fois à la clinique Jules Vernes à Nantes, qui est réputée pour les traitements de la rétine. Elle et son mari s’y rendent et elle consulte le Dr Frank Becquet, qui souhaite prendre un deuxième avis avant de lui dire que sa rétine est très abîmée et qu’il peut remplacer l’implant en silicone mais que si la rétine ne tient pas, au bout de deux ans, elle risque la cécité. L’intervention est risquée et n’a que 30 % de chances de réussite. La décision finale appartient à Valérie Gerval. «Je me suis dit que j’allais tenter l’opération. Je préférais être dans le noir total que de n’avoir pas essayé. On ne peut pas avoir constamment peur de vivre. Et je refusais de vivre ainsi à moitié. N’importe quoi peut me tuer, un accident, le Covid-19. Les risques sont partout autour de nous».

C’est ainsi que le 6 mai dernier, elle a été opérée à la clinique Jules Vernes. Le Dr Becquet la prévient que l’intervention va durer plusieurs heures. Il y a un moment de panique dans le bloc opératoire quand l’anesthésiste réalise que le produit injecté n’a pas eu l’effet escompté car il n’a pas été introduit dans une veine. Il faut tout stopper et recommencer. Valérie Gerval ferme alors les yeux et s’en remet à Dieu. «A un moment, j’ai vu la Vierge Marie qui me tenait la main du bras où l’anesthésiste essayait de trouver une veine et de l’autre côté, le Christ se tenait debout de profil. Je lui ai alors demandé de guider la main du chirurgien.» A son réveil, Valérie Gerval panique quand elle réalise que l’intervention n’a duré qu’une heure et demi. Sa première pensée est que l’opération a échoué. Le Dr Becquet vient la rassurer en lui posant une main sur l’épaule. Il précise que l’intervention a réussi au-delà de ses espérances car il a non seulement pu enlever l’implant en silicone mais le bout de rétine encore en bon état a tenu bon et il a ainsi pu replacer le cristallin. Elle doit garder une coquille sur son œil gauche pendant trois jours, se faire mettre des gouttes dans l’œil trois fois par jour et ne pas se laver les cheveux ni le visage pendant trois semaines.

Valérie Gerval se plie à ces directives de bonne grâce. Le jour où elle doit enlever la coquille, elle décide de le faire seule. «Je voulais vivre ce moment seule au cas où je ne voyais rien et assumer les conséquences de mon choix pour avoir le temps de préparer André à la mauvaise nouvelle.» Or, en enlevant la coquille, elle est émerveillée car elle voit d’abord la lumière, qui entre par la fenêtre. Puis, elle distingue le meuble dans lequel elle se cognait systématiquement dans l’appartement. «J’étais émerveillée. C’était trop beau.» Elle va vers son mari et la première chose qu’elle lui dit, c’est «Je te vois. Tu es super beau». Elle insiste, malgré l’interdit du médecin, pour faire un appel vidéo à sa famille car elle veut partager sa joie.

Vision affinée

Et au fur et à mesure que les jours s’écoulent, sa vision s’affine. Alors que le médecin lui avait dit qu’elle ne verrait pas au-delà de 30 cms, elle voit beaucoup plus loin. De passage à Maurice avant d’aller faire un check-up cette semaine à La Réunion, elle fait un saut à Baie-du-Tombeau où elle a passé toutes ses vacances et arrive à distinguer un bateau à l’horizon. «Je vois les couleurs alors qu’avant, c’était du blanc et du noir. Bien que le médecin ait dit que j’ai un dixième de la vue d’une personne en pleine santé, pour moi, JE VOIS. Certains détails m’échappent mais je vois les yeux de mes interlocuteurs, leur sourire et c’est merveilleux.» Ce qui va changer pour elle, c’est justement de voir les expressions et le langage corporel des gens. «Avant, je ne pouvais pas voir les sentiments que j’aurais pu susciter. Là, je verrais toutes les expressions sur les visages et cela m’enchante.» Chaque jour, Valérie Gerval acquiert un peu plus d’autonomie. Dimanche dernier, elle a pu aller communier seule lors de la messe et marcher normalement jusqu’à son banc. «Quand je mange, je vois ce qu’il y a dans mon assiette. Je n’ai plus besoin d’être collée à mon mari ou à ma sœur pour bouger. J’arrive à retrouver la voiture dans le parking, à lire la plaque minéralogique. Chaque jour, c’est un cadeau qui m’est donné et c’est énorme.»

Bien qu’elle ait encore des vérifications médicales régulières à faire, Valérie Gerval sait qu’elle a fait un pas de géant grâce aux personnes qui l’ont accompagnée, entourée et soignée tout au long de ce parcours. Son message à ceux vivant une épreuve lourde à porter est le suivant : «Il faut croire en soi et se faire confiance, il faut espérer le meilleur toujours, il faut avoir envie et Dieu fera le reste… »

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