Jacqueline Forget: «Ce qui se passe à l’École des sourds est un traumatisme national»

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Jacqueline Forget, fondatrice et membre exécutif de la Special Educational Needs Society (SENS), qui milite pour l’inclusion des enfants à besoins spéciaux.

  Jacqueline Forget, fondatrice et membre exécutif de la Special Educational Needs Society (SENS), qui milite pour l’inclusion des enfants à besoins spéciaux.  

Les accusations d’attouchements sur des élèves de l’École des sourds, contre un orthophoniste, font toujours débat. Cela remet surtout en question le mécanisme de protection des enfants les plus vulnérables. Comment procéder ? Quels protocoles établir en cas de soupçons d’abus sexuels ?

Quels moyens doit-on mettre en place pour protéger des enfants à risque ?
Il s’agit de revoir la protection de tous les enfants contre les abus, et en particulier celle des petits les plus vulnérables. Premièrement, cela passe par l’éducation sexuelle. Chez SENS, quand il s’agit d’éducation sexuelle, nous avons une approche un peu différente. Par exemple, nous pensons que le devoir des parents est d’informer leurs enfants de ce qu’est la sexualité, des risques et surtout des interdits. C’est une valeur, un héritage que la famille leur transmet. La sexualité est-elle conçue comme une communion, un acte d’amour lié de façon responsable, respectueuse et sacrée à la reproduction ou est-elle corrompue par une approche jouissive ou perverse ? Si le corps est pris comme un objet exploitable et commercial, alors, la sexualité n’a pas la même valeur. Elle peut être présentée comme quelque chose de respectable qui débouche sur le fait de donner la vie. Il faut trouver les mots justes dans le langage des enfants.

Par ailleurs, l’éducation sexuelle peut être abordée de plusieurs façons, car nous sommes dans une société multiculturelle où les croyances religieuses, les rituels et tabous varient d’une communauté à l’autre. Allons-nous considérer cela ou couler tous les enfants dans le même moule sexuel ? Va-t-on parler d’homosexualité comme quelque chose de normal, être pour ou contre la contraception ou l’avortement ? Tout cela fait partie des choix d’éducation sexuelle. Ce sont autant de questions intimes qui se posent et auxquelles nous ne sommes pas en droit de répondre en tant qu’institution. Il incombe à chaque parent d’assumer, de choisir pour son enfant, selon sa culture et ses convictions personnelles.

Chaque parent est aussi en droit d’être bien renseigné, de choisir comment présenter les informations, donner des consignes et éclairer son enfant sur ses droits et devoirs dans un langage seyant. Dans nos family workshops, nous avons des parents qui nous disent, faire telle ou telle chose, est-ce que c’est OK ? Mais ça ne l’est pas du tout ! L’enfant qui dort dans le lit des parents… par exemple. Le risque d’inceste est toujours présent. Mais personne ne leur a dit, ni répété l’interdit.

Comme mesure de prévention des abus à l’encontre des élèves, il s’agit pour l’institution d’éclairer les parents et de leur proposer les modalités pour bien communiquer, savoir à la fois écouter et parler à leurs enfants. Ils ont souvent peur de parler de sexualité. Ils ne trouvent pas facilement les mots justes. Nous essayons de les encadrer pour que cela se passe au mieux. Parfois, les parents eux-mêmes ont un vécu douloureux ou abusif. Ils ont besoin de thérapie individuelle ou familiale afin de ne pas reproduire ces comportements.

Aussi, en réfléchissant ensemble, de façon créative, de nouvelles attitudes et techniques surgissent et peuvent aider les autres parents. Certains disent qu’il existe des institutions spécialisées supposées être neutres qui feront un discours de biologie sur la reproduction et la loi et que cela suffit. Nous ne sommes pas d’accord et refusons de faire appel à des intervenants externes pour parler aux enfants.

Quid des autres moyens ?
Au sein de l’école, la formation des éducateurs spécialisés, assistants et thérapeutes ainsi que le personnel non enseignant sur la sexualité, est vitale. Il n’y a pas que les enfants à protéger. Quand quelqu’un, enfant ou adulte, agit hors des normes, cela impacte par ricochet sur l’environnement. L’institution et la famille peuvent aussi subir un traumatisme quand il y a eu abus.

Financièrement, cela implique un coût financier de mettre sur pied un séminaire, concevoir un programme de formation et pour inviter des personnes qualifiées et averties. Parfois, nos personnels ont besoin de thérapie sexuelle et il faut créer un climat de confiance où ils voudront se confier à des professionnels. Les écoles spécialisées devraient recevoir de l’État une aide adéquate pour le faire correctement.

Puis, il faut mettre en place des moyens institutionnels de protection. Pour préserver les droits de l’enfant, chaque école doit définir, de façon communautaire, son protocole et ses règlements. Il ne faut pas que ces derniers soient dictés par la Special Education Needs Authority (SENA) ou par le ministère de l’Éducation. Certes, il y a des lois. Mais en tant qu’écoles spécialisées, nous devons aussi nous mettre ensemble et réfléchir aux nouveaux défis que sont, par exemple, les réseaux sociaux pour nos enfants exceptionnels. L’école qui nourrit une ambiance de confiance et d’écoute sera plus à même de recevoir la parole de l’enfant abusé ou à risque, de l’adulte déviant, qui oseront alors rompre le silence.

La pornographie est également un élément précurseur. Votre avis ?
La pornographie, en tant que perversion, touche aussi les enfants. Elle est accessible. Certains petits sont des acteurs ou metteurs en scène pour ce type de films. Il faut soi-même être déjà pervers pour vouloir filmer ce genre de chose. Dans la société, la pornographie est banalisée, nous fermons les yeux, nous ne disons rien, les autorités ne font pas grand-chose et après, nous sommes offusqués par les cas d’abus. Que font-elles pour contrôler les images et les vidéos obscènes accessibles sur le web ? Des chaînes de télévision se font de l’argent en incluant des films «adultes» dans leurs programmes. Cela devrait être censuré, interdit.

D’ailleurs, malgré quelques rafles, il y a encore des réseaux actifs de pornographie-pédophile qui se relaient. Tout ce qui peut faire du tort aux enfants peut aussi porter atteinte aux droits d’autres personnes vulnérables, personnes âgées ou présentant un problème moteur ou psychiatrique. Réclamer des droits et des procès pour les abusés ne suffit pas. Parallèlement, il faut aussi aider les personnes dans l’addiction, les abuseurs déjà dépistés, à se soigner, étayer leurs familles dans une approche systémique. C’est ainsi qu’on pourra protéger d’autres enfants et personnes à risque. L’informatique permet d’identifier ceux qui sont dans l’addiction. Il faut aider ces marginaux en étant à l’écoute et en offrant des thérapies. La société ne fait pas grand-chose pour réhabiliter les abuseurs ou les assister pour surmonter leurs souffrances.

Quels protocoles instaurer en cas de soupçons d’abus ?
C’est très complexe. Il faut savoir être vigilants et observer les signes. Un enfant est dans la séduction à outrance, adopte une gestuelle ou des paroles salaces, reproduit des symboles graphiques explicites : où apprend-il cela ? Il faut s’interroger et interroger. Parfois, c’est au sein de sa famille, où les adultes ne se posent pas de limites. Certains adolescents veulent impressionner les plus petits avec un vocabulaire osé, ce qui les met sur un perchoir plus élevé. Ils se prennent pour des grands avant l’heure, en montrant qu’ils connaissent des choses sur la sexualité. Ces écarts font partie du vécu de certains enfants mais sont révélateurs de tabous non intégrés. Quel est notre rôle en tant qu’adultes, parents ou en tant qu’école ? C’est d’instaurer le respect, indiquer, rappeler des limites et reprendre l’enfant pour lui dire que la société n’accepte pas cela. L’école est une sentinelle qui exprime l’interdit mais se doit d’élucider l’origine, le pourquoi de la transgression. Elle est peut-être signe que l’enfant est déjà exposé ou qu’il est à risque. Il s’agit alors, bien armés de savoir-faire et de savoir-être, de discrètement rapporter les soupçons à un professionnel, de préférence à un psychologue clinicien qui sera en mesure d’étudier le cas plus profondément et d’en juger la véracité. Si des symptômes tels que l’anxiété, des comportements inhabituels comme le mutisme, des phobies, l’incontinence, des pleurs, des peurs ou des cauchemars sont décelés, les risques sont substantiels.

Un rapport interne ou une dénonciation formelle aux autorités peuvent alors suivre. Cela demeure une décision communautaire, qu’il s’agisse d’abus perpétrés au sein de l’établissement scolaire, extra muros ou au sein de la famille. L’intérêt supérieur de l’enfant doit demeurer la balise et conditionner nos choix, au-delà de celui de l’institution ou de la famille.

Qu’en est-il du recrutement des éducateurs spécialisés ?
Recruter les personnes appropriées pour prendre soin des enfants exceptionnels et de leurs familles est une tâche complexe. Un éducateur ou thérapeute obsédé ou accro à la pornographie ne dira jamais qu’il adhère à ces pratiques avant d’être recruté. Il se présente même avec un certificat de moralité… Il faut avoir la vocation de servir et accepter de travailler sur soi pour œuvrer dans ce domaine.

Parfois, nous approchons des professionnels ayant pris leur retraite et disposés à exercer dans l’éducation spécialisée. Cela nous arrive d’avoir des postulants n’ayant pas mûri suffisamment pour embrasser la profession. Nous sommes toujours aux aguets et observons le comportement de tous nos personnels. Cette responsabilité collective est nécessaire pour assurer une protection optimale des enfants. Organiser des séminaires de façon régulière offre des occasions de partage sur des thèmes de développement personnel et de connaissance de soi, tels que la sexualité. Au-delà du fait de rester constamment vigilants et de mettre en place des protocoles d’action en cas de soupçon d’abus, il s’agit de créer une atmosphère de confiance où l’enfant et l’adulte oseront briser le silence. Notre personnel doit pouvoir s’exprimer ouvertement en communauté, se sentir sécurisé au sein de groupes de parole, avec des effectifs qualifiés. C’est ainsi que nous arrivons à recadrer et diminuer le risque d’abus. Hélas, on ne l’élimine jamais totalement.

Votre avis sur la prise en charge des autorités après une dénonciation d’abus ?
La dénonciation est, pour de multiples raisons, un pas très difficile à franchir. Par rapport aux enquêtes, nous avons observé le manque de discrétion de certaines autorités. C’est la barrière principale qui empêche les familles et institutions de dénoncer. Si vous signalez un abus ou une famille incestueuse, cela peut la détruire. Le suspect sera arrêté. L’enfant mais aussi son entourage seront traumatisés. Ce qui se passe à l’École des sourds actuellement est plus qu’un traumatisme personnel et institutionnel, c’est un traumatisme national aussi. Toute l’île est au courant.

Pourquoi ?
Par manque de confidentialité. Certaines institutions comme le Bureau de l’Ombudsperson for Children reçoivent des plaintes et maintiennent la discrétion sur les personnes et établissements impliqués. Nous nous attendons à la même rigueur professionnelle de la police et des ministères. Le silence serait alors plus facile à rompre… pour tous. Pour conclure, rappelons que le meilleur défenseur contre les abus est un enfant averti, qui sait et ose s’exprimer parce qu’il a intégré une valeur clef : la bonne communication.

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