Interview | Tiken Jah Fakoly: «L’oppresseur mauricien s’est rajeuni mais…»

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© Yuri Bordelais | Jorez Box

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À l’avant-veille de la «fête» de la musique, nous recevons un illustre artiste africain. Si Tiken Jah Fakoly est devenu l’icône du reggae revendicateur, c’est bien parce qu’il ne chante pas à l’aveugle. Il maîtrise la géopolitique et argumente intelligemment ses opinions. Sur scène à La Réunion il y a deux semaines, il a dénoncé le «chantage du biberon de la Banque mondiale et du FMI». C’est à l’île soeur que nous avons rencontré cet Ivoirien qui prouve que la politique n’est pas qu’une affaire des politiques, que la diplomatie n’est pas qu’une affaire de diplomates et que le monde voit bien ce qui se passe à Maurice.

En 2004 vous avez chanté, «si tu me laisses la Tchétchénie», je vous laisse nous dire la suite… 
Je te laisse l’Arménie. Le morceau est plus que jamais d’actualité. Aujourd’hui le monde est partagé. Je pense que c’est un morceau qui malheureusement va être d’actualité pendant longtemps. Nous serons pendant longtemps dans les calculs politiques. C’est le peuple qui peut corriger ça. C’est une prise de conscience du peuple. C’est vrai que le peuple a pris conscience mais le combat commun qui existait dans les années ’60 dans le monde entier n’existe plus. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’individualisme et donc en face de ces dirigeants-là, il faut une force. Et cette force, c’est le peuple qui l’a. Malheureusement le peuple, il est divisé, il est préoccupé par son quotidien. Pendant ce temps les dirigeants continuent de se partager le monde. 

Quand Sarkozy se lève et va déstabiliser la Lybie, quand Bush se lève et va prendre l’Irak, que voulez-vous que Poutine il fasse ? 

Quand vous écoutez ce titre dans le contexte de la guerre en Ukraine, avez-vous le sentiment que ç’aurait pu être autrement ? 
Je pense que ç’aurait pu être autrement s’ils avaient commencé par le dialogue. Alors que ça va se finir par le dialogue hein. Si les Russes et les occidentaux s’étaient dit «il faut qu’on se parle, il faut qu’on trouve une solution» ; si les occidentaux s’étaient dit «c’est vrai qu’on avait promis à Poutine qu’on n’allait pas aller à sa porte», ç’aurait pu en être autrement oui. Il y a eu des traités pour que la Russie quitte Cuba à l’époque quand la Russie était venue soutenir Castro ; lors des traités pour faire chuter le mur de Berlin, il y a sûrement des choses qui ont été dites. Il aurait fallu se retrouver pour revenir sur ces sujets et débattre et se dire «c’est vrai que le monde a changé, on s’était dit ça, mais aujourd’hui les gens veulent plus de liberté». Si on avait commencé par ça peut-être.

Quel est le regard que vous jetez sur tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui en termes économiques, climatiques, géopolitiques ? 
Il y a beaucoup de défis pour l’Afrique et pour le monde. Vous savez, l’Afrique est victime de beaucoup de choses. On ne fait rien et beaucoup de choses nous retombent dessus. Le réchauffement climatique, la guerre en Ukraine, etc. Cette guerre en Ukraine, je la condamne fortement. Je condamne le fait qu’un pays se lève pour aller s’attaquer à un autre pays indépendant. Mais en même temps, je me dis que l’occident est victime de son arrogance. Quand George Bush et ses amis Colin Powell, etc. se lèvent et mentent au monde entier et déstabilisent l’Irak et pendent Saddam Hussein en direct à la télé, que voulez-vous que Poutine, lui, fasse ? Quand Nicolas Sarkozy se lève et va déstabiliser la Lybie devant tout le monde pour un règlement de comptes personnels pendant qu’il se promène au bras de Carla à Paris – puisqu’on connaît la vérité aujourd’hui – que voulez-vous que Poutine, lui, fasse ? Poutine, il a envie de prendre, il se lève il prend parce que les autres se sont levés et son, allés prendre. 

Cette guerre n’aurait pas dû exister mais c’est devenu un enjeu, pire un jeu, entre les occidentaux et les Russes. C’est le peuple ukrainien et le peuple africain, puis le peuple du monde, qui en paient la note avec les répercussions économiques. Tout cela alors qu’on sait qu’à un moment tôt ou tard, ils finiront par s’entendre. On va sûrement voir le président Poutine en visite à Paris ou ailleurs pour qu’ils se partagent encore le monde. Ce qui est intéressant par contre, c’est que les peuples commencent à en prendre conscience. Nous avions commencé avec le reggae ; maintenant, il y a les réseaux sociaux qui viennent nous appuyer. Du coup, le réveil est en marche.

On va tôt ou tard voir le président Poutine en visite à Paris ou ailleurs pour qu’ils se partagent encore le monde.

Vous intriguez par votre maîtrise de la géopolitique d’hier et d’aujourd’hui. Votre métier, c’est pourtant de chanter sur scène et d’enregistrer en studio. Vous vous documentez où et comment ? 
Moi je fais du reggae ! (sourire froid). Le reggae rime avec la politique. Ça a commencé avec Bob Marley, puis Peter Tosh. Ils savaient ce qui se passait dans le monde. Ils savaient qu’il fallait s’informer. En tant qu’artistes qui s’adressent au peuple, il faut être au courant des choses pour ne pas raconter n’importe quoi. Je suis sur la ligne que Bob a tracée et je m’intéresse forcément à la politique. Pour moi, un reggaeman qui ne s’intéresse pas à la politique, qui ne s’imprègne pas et qui ne cherche pas à savoir ce qui se passe – puisque le reggae, c’est la musique du peuple – n’est pas vraiment un reggaeman. Il pourrait faire du zouk par exemple. 

Les autres styles de musique ne peuvent pas être revendicateurs ? 
Ce n’est pas ce que je dis. Nous sommes à La Réunion et j’aime beaucoup le maloya. C’est également une musique de combat et de résistance. Je connais Tiloun, que j’écoute souvent. Le maloya est une musique que je respecte car elle est proche du reggae en termes de combat. 

Que répondez-vous à ceux qui disent que le reggae est jamaïcain et pas africain ? 
D’abord, je concède qu’on ne fera jamais le reggae mieux que les Jamaïcains. Ils l’ont créé. Par contre on peut prouver qu’eux-mêmes les Jamaïcains, ils viennent d’Afrique. C’est leur continent d’origine. C’est juste que c’est en Jamaïque qu’ils ont ouvert leur valise pour en sortir leur inspiration. Donc j’essaie de mettre des instruments traditionnels africains pour qu’il y ait une couleur du reggae africain et qu’on puisse distinguer le reggae jamaïcain du reggae africain. Mais là où les deux reggaes se rejoignent, c’est au niveau du combat et du message. Surtout qu’aujourd’hui, l’Afrique est dans la même période où la Jamaïque était au moment où Bob Marley commençait après les prophéties de Marcus Garvey, etc. L’Afrique aujourd’hui est à cette période de son histoire. Elle est dans un processus de développement de son réveil. C’est là que le reggae prend sa place. D’ailleurs, Bob Marley avait dit dans une de ses interviews : «Un jour le reggae reviendra en Afrique et quand le reggae sera en Afrique, le reggae prendra sa vraie place.» C’est ça aujourd’hui. L’Afrique est dans cette période de réveil et son peuple s’attend à ce que le reggae les guide et que le reggae lui dise des choses qu’il n’entend pas tous les jours. C’est ce que j’essaie de faire avec mon reggae, c’est ce que beaucoup de reggaemen africains essaient de faire. 

L’Afrique produit plus de 70% du cacao du monde et on vante le chocolat suisse. Il y a du cacao en Suisse ?

Vous n’êtes pas fatigué d’être engagé ? N’y a-t-il pas des moments où vous vous dites : je suis crevé, le monde ne veut pas changer, je jette l’éponge ? 
Évidemment quand tu es dans un combat, il y a des moments où tu te dis «woah» (il pousse un long soupir pour montrer son exaspération). Mais je me dis que c’est la mission du reggae. Le combat de Bob Marley était tellement beau. Vous savez, quand j’étais très jeune, je ne comprenais pas ce que Bob disait, (NdlR, Tiken Jah Fakoly est issu d’un milieu francophone), mais je le ressentais. Je savais qu’il parlait de moi, parce que quand je le voyais, il était habillé comme moi, pauvre comme moi. J’étais pauvre, je viens d’une famille très pauvre et Bob, il ne s’est pas habillé comme James Brown, comme Michael Jackson. Il n’y a rien qui brillait. Je savais que ce qu’il me disait, ça me concernait. Ce combat-là doit continuer et je veux faire partie de ceux qui veulent le perpétuer. Donc, pour répondre à votre question, je ne suis pas fatigué. En tant qu’Africain, je sais que le bonheur est possible en Afrique. Il n’y a pas de raison pour que ce soit impossible. L’Afrique est un des continents les plus riches. Estce que vous connaissez quelqu’un qui ne mange pas de chocolat ? Moi j’en raffole (rires). La Côte d’Ivoire produit 40 % de la production mondiale de cacao qui sert à fabriquer le chocolat. Le Ghana, pays voisin de la Côte d’Ivoire, en produit 20 %. Nous sommes à 60 % de tout le chocolat qui est mangé dans le monde entier. Le Nigéria produit 15 %. Cela vous fait 75 %. Dans les supermarchés, vous trouvez même du chocolat suisse alors qu’il n’y a pas de cacao qui pousse en Suisse. Si vous ajoutez les 5 % du Cameroun, les 10 % du Gabon et des autres pays forestiers voisins, l’Afrique nourrit le monde entier de chocolat. Qui ne mange pas de chocolat ? C’est pour vous dire qu’il y a un combat à mener. Moi je sais qu’une autre Afrique est possible. Tant qu’on ne sera pas arrivé à ça, peut-être que je mourrai les armes à la main. 

Mais le système il est fort et il est rodé. Il y a eu un changement de générations aussi parmi les oppresseurs. Les fils et filles des oppresseurs sont les nouveaux oppresseurs. À Maurice, par exemple, l’actualité de ces jours-ci, ce sont des vidéos de tortures policières. Des hommes nus battus et torturés au taser. Cela veut dire que l’Afrique avec les dirigeants africains ne s’est pas libérée. 
Oui, l’oppresseur s’est rajeuni mais la solution se trouve du côté du peuple. C’est le peuple qui a le pouvoir. Si on dit par exemple aujourd’hui, certes avec des pincettes, que la France est libre, il y a la liberté d’expression, c’est qu’il y a eu des choses. Quand le peuple il se lève et qu’il coupe la tête au roi, ça porte ses fruits. Donc tout se trouve dans le réveil du peuple africain, l’unité, l’union, et le rapprochement. 

Quand il y a un cas comme celui dont vous me parlez et que ces vidéos fuitent, les gens doivent oublier leur parti politique. Ils doivent oublier leur ethnie. Ils doivent oublier la région d’où ils viennent à Maurice. Ils doivent s’appeler, se retrouver, se rapprocher et non pas couper la tête, je n’ai jamais dit ça – je suis foncièrement contre la violence – mais poser des actes et se dire que ce n’est plus possible. Cautionner voudrait dire accepter que cela se reproduise. 

Face aux vidéos de tortures policières à Maurice, les gens doivent oublier leur parti politique et leur ethnie.

Je connais l’île Maurice. J’y suis venu en concert. Je m’informe de ce qui s’y passe. Je sais qu’il y a 100 personnes qui dirigent, qui tirent les ficelles et qui contrôlent tout et font ce qu’ils veulent. Ça veut dire que les 1,2 million autres ne sont pas vraiment ensemble. Parce que si les 1 million et quelque étaient ensemble et se disaient «on ne peut plus accepter que cela arrive,» je pense que ça va corriger les choses. Toute chose qui n’est pas corrigée se développe, l’oppresseur devient plus fort car en face, il n’y a pas cette machine du peuple.

Le pouvoir à Maurice se concentre entre les mains de 100 personnes. Cela veut dire que les 1.2 millions d’autres personnes ne sont pas ensemble.

En 2019 vous chantez avec Soprano qui vient de faire «The Voice Kids» – vous vous adressez donc à un public jeune – un titre qui s’intitule «Le monde est chaud», dans lequel vous dénoncez les «Pinocchio pathétiques ». Vous saviez qu’on surnomme un dirigeant politique mauricien «Pinocchio» ? 
(Rires) Ah bon ? Je ne le savais pas. C’est bon à savoir. La prochaine fois que je chanterai cette chanson je penserai à mes frères et soeurs mauriciens. Permettez que je salue tout le monde sur l’île. J’aimerais venir goûter encore à cette chaleur humaine qui vous caractérise. J’avais fait une grande campagne chez vous avec les jeunes contre le sida (NdlR, Reggae Kont Sida) et ça m’a beaucoup marqué car j’étais allé dans les écoles et tout. J’aimerai dire au peuple mauricien, «à bientôt». 

«Je connais l’île Maurice. J’y suis venu en concert. Je m’informe de ce qui s’y passe. Je sais qu’il y a 100 personnes qui dirigent, qui tirent les ficelles et qui contrôlent tout et font ce qu’ils veulent.»

Terminons comme on a commencé. Si tu me laisses ta musique Tiken Jah Fakoly, je te donne quoi ? 
Tu me laisses ton envie de liberté…

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