Rajni Lallah: «Que chaque métier ne devienne pas complice de brutalités policières»

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Rajni Lallah, membre de Lalit.

  Rajni Lallah, membre de Lalit.  

Rajni Lallah, membre de Lalit, a porté plainte en janvier dernier à l’Independent Police Complaints Commission pour brutalité policière. Cette question est donc de grand intérêt pour elle et son parti, qui avec le concours de l’association Justice, a élaboré une série de demandes visant à stopper ce qu’ils qualifient de violence patriarcale. Rajni Lallah en parle et décortique aussi le Budget 2022/2023.

Quelles mesures trouvez-vous positives dans le Budget 2022/2023 ?
On peut considérer ce Budget comme une liste de mesures dont certaines sont positives ou d’autres négatives. Mais ce qui est plus utile, c’est de le considérer par rapport à la situation économique actuelle à Maurice et dans le monde. Le contexte mondial est difficile avec la pandémie du Covid-19 dont les effets perdurent, avec les effets du dérèglement climatique et ceux de la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, une guerre qui paraît sans fin pour le moment. A l’ouverture de son Budget, le ministre Padayachy a admis que la situation est difficile. Les questions à se poser sont les suivantes : dans un premier temps, ce Budget répond-il à la situation actuelle où - et cela va continuer -, la hausse des prix s’accentue, surtout au niveau des aliments de base dont nous avons tous besoin pour notre survie, et dans un deuxième temps, est-ce qu’il comprend un plan qui préparera la population à une pénurie alimentaire aussi bien qu’à une crise énergétique ? Ce Budget a-t-il apporté une réorientation de la politique économique permettant à «The People» - pour citer le titre du Budget du ministre Padayachy -, de faire face à cette situation, qui va s’étendre sur la durée ? La réponse est non.

Lalit a évoqué des mesures mauvaises, voire dangereuses. Lesquelles ?
Ce Budget est venu apporter un soulagement immédiat aux personnes qui ne peuvent pas soutenir les augmentations de prix, qui s’enchaînent. Rien de plus. Nous importons plus de 75 % de notre alimentation. Le Central Electricity Board dépendait déjà des Independent Power Producers (IPP), soit des sucreries produisant de l’électricité à partir de la bagasse mais hors saison de coupe, c’est à partir du charbon. Et maintenant avec la crise énergétique découlant de la guerre en Ukraine et des sanctions contre la Russie, la situation est bien grave. En général, tous les économistes et tous ceux qui ont une réflexion pertinente, sont d’accord pour dire qu’il faut un plan de production alimentaire et de production énergétique à grande échelle. Il faut utiliser les 2,4 millions de kilomètres carrés de mer pour avoir une flotte de bateaux et développer l’industrie de la pêche. Il faut utiliser la terre pour la production alimentaire : pour cultiver des aliments de base comme le maïs, le riz, le manioc, le fruit à pain, pour produire du lait, de l’huile. Et pour développer une industrie de conservation et de transformation pour traiter les aliments sur une grande échelle. La plus grande partie des terres cultivables appartient à l’oligarchie sucrière et la culture qui y est dominante est la canne à sucre, une industrie qui n’a pas d’avenir. Pourtant, ce Budget continue à subventionner l’industrie cannière au lieu d’enlever les subventions sur la canne à sucre et obliger les sucriers à se tourner vers la production alimentaire à une époque où nous risquons de ne pas avoir suffisamment de quoi manger. Ce n’est pas avec une petite subvention aux planteurs et aux pêcheurs artisanaux ou celle pour un ou deux bateaux semi-industriels supplémentaires que nous obtiendrons la sécurité alimentaire. Il faut de gros investissements dans la production. C’est ce que ce gouvernement ne fait pas et c’est cette vision à court terme qui est dangereuse. Ce qui se passe nous fait réaliser que la majorité des personnes n’ont aucun contrôle sur l’utilisation des terres cultivables qui sont entre les mains de l’oligarchie sucrière ni sur cet immense territoire marin. Le défi qui nous attend c’est de lutter pour avoir ce contrôle et ce, collectivement.

Pensez-vous que ce Budget parviendra à calmer la population, qui est remontée par la hausse récurrente des prix des produits de base et du coût de la vie ?
C’est possible que ce soit le cas dans l’immédiat. Mais ce Budget ne traite pas des hausses de prix à venir avec, par exemple, le paiement d’une allocation de coût de la vie (Cost of Living Allowance). Une telle mesure aurait permis d’aligner l’augmentation des revenus sur celle du coût de la vie. Ce Budget ne résout pas non plus la situation de pénurie d’aliments de base, qui commence à se faire sentir, ni celle de la baisse dans la production énergétique.

Plus que les vidéos, ce sont les témoignages des personnes ayant subi la brutalité policière, qui ont de la valeur.

Dans un premier commentaire à chaud, Lalit a dit que le Budget est électoraliste. Pourquoi ?
C’est justement parce qu’il soulage la population sur le court terme. Il ouvre une série de chantiers, qui fourniront du travail temporaire et il enlève la taxe municipale sur les résidences. C’est ce type de mesures et de Budget que le gouvernement a l’habitude de présenter quand des élections sont au pas de la porte.

En tant qu’artiste, que pensez-vous des mesures culturelles ?
Les deux ou trois mesures annoncées reflètent une absence de politique pour développer l’art et la culture en général.

En janvier dernier, vous avez subi la brutalité policière en plein jour à Rose-Belle. Vous avez porté plainte auprès de l’IPCC. Où en est l’enquête ?
La dernière fois que je me suis enquise auprès de l’IPCC, on m’a répliqué que cet organisme est en présence d’une longue série de plaintes. C’est un signe inquiétant. J’ai subi la brutalité policière certes mais je ne suis pas la seule. Plusieurs personnes ont vécu des choses pires que moi entre les mains de la police. Et beaucoup ont perdu la vie alors qu’ils étaient en détention.

Pensez-vous les vidéos de policiers torturant des prévenus aient pu être manipulées ?
Plus que les vidéos, ce sont les témoignages des personnes ayant subi la brutalité policière, qui ont de la valeur. J’en profite pour saluer toutes ces personnes, qui ont eu le courage de venir de l’avant témoigner et exposer ce qu’elles ont subi entre les mains de policiers. Ce type de violence est une violence patriarcale. C’est une violence similaire à la violence domestique ou au viol, où l’on vous isole dès votre arrestation et c’est en-dehors du contrôle social. C’est similaire à la torture commise par des soldats à la prison de Guantanamo où les détenus sont isolés et cachés du reste du monde. Nous qui avons subi la torture, les familles qui ont perdu un proche sous les coups de la torture, il faut avoir le courage de le dire haut et fort et nous devons tous soutenir la victime afin d’être en mesure de combattre ces actes.

Pensez-vous que c’est l’oeuvre de quelques brebis galeuses au sein de la police ou ces méthodes musclées d’interrogatoire sont-elles répandues parmi les forces de l’ordre ?
C’est une question de rapports de force : comme il existe une conspiration patriarcale pour couvrir la violence domestique commise par les hommes machos, il y a la même conspiration patriarcale pour couvrir la torture envers les détenus. Lalit a élaboré une série de demandes en collaboration avec l’association Justice pour aborder cette question de torture. Parmi ces demandes, il y a la nécessité d’apporter des amendements à la législation afin que l’extorsion de confessions par la force ou la torture ne soit plus admissible, à moins que l’aveu ne soit fait librement et ait lieu devant une cour de justice. Il y a aussi la requête pour l’abolition du système d’accusation provisoire permettant aux policiers de coller n’importe quelle charge provisoire sur le dos d’une personne afin de leur permettre d’isoler celle-ci du reste de la société. Nous demandons aussi que chaque corps de métier comme les magistrats, avocats, médecins, journalistes, syndicat de la police, personnel infirmier, développe son propre protocole afin de ne pas devenir complice de la brutalité policière. Nous invitons tous les syndicats, les associations et autres conseils de ces corps de métier à élaborer ce même type de protocole et à l’appliquer. Nous devons tous veiller et soutenir les victimes, qui ont eu le courage de témoigner.

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