Anthony Leung Shing: «Je suis favorable à l’idée d’appliquer une hausse de la TVA sur des produits de grand luxe»

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Anthony Leung Shing analyse les options et priorités budgétaires du ministre des Finances à une semaine de son Grand oral. Il y voit les prémisses d’un budget à forte connotation sociale, suggère un dosage de la politique monétaire et fiscale et appréhende des risques de stagflation. Dans la foulée, il estime le ciblage comme le moyen le plus efficace pour soulager les économiquement faibles et se dit favorable à l’idée d’appliquer une hausse de la TVA sur les produits de grand luxe.

La présentation du Budget national cette année a été précédée de manifestations qui ont éclaté dans certains quartiers du pays récemment. À l’origine, la dégradation du pouvoir d’achat face à la cherté de la vie en raison de la flambée des prix des produits de première nécessité. Comprenez-vous la colère de ces familles qui, face à une profonde détresse, ont décidé de descendre dans la rue pour se faire entendre ?

Disons que j’appréhendais cette crise sociale quand le pays était confronté aux effets du Covid, surtout avec les risques de licenciements massifs dans les entreprises. Or, nous avions été épargnés à l’époque de cette crise surtout grâce aux mesures de soutien accordées par l’État. Une démarche qui est venue repousser momentanément cette crise sociale. Aujourd’hui, avec la montée de prix de certains produits de première nécessité, la hausse des tickets d’autobus et du métro et la révision des subsides entraînant une majoration des prix des carburants, on constate un appauvrissement de la population.

Cette descente dans la rue d’une frange de la population est une vraie sonnette d’alarme pour le gouvernement. Cela doit être pris au sérieux. Car on ne cessera jamais d’insister que le développement économique d’un pays doit favoriser une croissance inclusive où les fruits de celle-ci sont bien répartis parmi la population dans son ensemble.

 Le secteur privé, à travers Business Mauritius, a reconnu le quotidien difficile de cette frange de la population et souhaite une table ronde avec tous les «stakeholders» pour trouver des solutions immédiates dans l’intérêt général et plus particulièrement de ceux qui sont les plus touchés. Cette démarche vous convient ?

J’apprécie l’approche du secteur privé, à travers Business Mauritius, qui veut analyser et comprendre toute la genèse de cette crise sociale. Car il ne fait pas de doute que le succès économique passe par la paix sociale et le partenariat gouvernement-secteur privé est primordial à cet effet. La proposition d’une table ronde par Business Mauritius ne peut qu’être encouragée. Je note par ailleurs que, conscients de la fragilité de certains ménages, des conglomérats ont décidé de distribuer des bons d’achat.

Toutefois, il faut dire que l’inflation, étant un des facteurs à la base de cette flambée de prix, a un double effet. Elle affecte tant les consommateurs avec la hausse du coût de la vie que les entreprises qui voient dans la foulée une augmentation des coûts de production et des pressions sur les salaires des employés. 

Vous n’êtes pas sans savoir que la crise sociale à laquelle certains citoyens sont confrontés est en partie liée aux effets économiques de la guerre russo-ukrainienne. Nous avons eu droit jusqu’à présent à une cascade d’augmentations des prix. D’autres hausses ne sont pas à écarter, dont celles des utilités publiques comme l’électricité. Comment analysez-vous cette situation ? Estimez-vous, comme certains spécialistes, que le pire est à venir ?

L’année dernière, quand j’ai observé cette hausse de l’inflation, je me suis dit que cette pression inflationniste allait être de nature temporaire vu qu’il y avait des facteurs conjoncturels qui pouvaient l’expliquer. Soit des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement à l’échelle mondiale en raison du Covid. Ce qui a été le cas par la suite avec des pressions sur les prix des commodités. Évidemment, on pensait à l’époque qu’après la crise pandémique, les choses retourneraient à la normale.

Or, aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, on entre visiblement dans une période de grande incertitude renforcée par la politique de zéro Covid prônée en Chine aujourd’hui et dont les effets sur la chaîne d’approvisionnement seront ressentis.

Il est clair que sur la base de ces nouvelles problématiques, la crise inflationniste ne sera pas de courte durée. Certains analystes estiment qu’elle est à mi-chemin. Certes, il y a des facteurs exogènes mais aussi ceux liés à la politique monétaire locale avec la dépréciation accélérée de la roupie face au dollar. Depuis 2014, la monnaie locale s’est dépréciée de 40 % vis-à-vis du billet vert.

 
 

 À Maurice, l’inflation est à deux chiffres, soit 11 % en avril et la tendance est à la hausse. Les pressions politiques et syndicales poussent vers une augmentation de la pension de vieillesse ou encore du salaire minimum pour aider les économiquement faibles à faire face à cette crise sociale. Votre avis ?

Je comprends le besoin d’aider ceux au bas de l’échelle mais l’inflation affecte tout le monde et touche les prix des produits comme des services. Et cela, au-delà des retraités et des salariés. Du coup, il y a aura certainement des pressions sur les salaires. Une récente étude salariale réalisée par notre cabinet soutient parmi ses principales conclusions que les entreprises locales font face à une demande d’augmentation de 6 %, avec les services financiers arrivant en tête avec 7 % et le secteur d’hospitalité à 4 %. Donc à voir plus clair, il n’y a pas que des pressions sur les prestations sociales et les gens au bas de l’échelle. Elles sont également ressenties à l’échelle économique nationale.

«Je m’attends ainsi à un budget ayant une forte connotation sociale. D’ailleurs, ce n’est pas un secret que la philosophie de ce gouvernement a été dictée par des considérations sociales.»

 Les yeux seront braqués sur la présentation Budget dans une semaine. Alors qu’on croyait sortir enfin de la crise du Covid et que le Budget 2022-23 allait donner un nouveau souffle économique pour enfin revenir à la période pré-pandémique, le ministre des Finances doit gérer de nouveaux défis avec l’effet économique de la guerre. Comment réconcilier les exigences sociales énormes à l’approche du Budget aux impératifs économiques ?

Comme chaque année, il y aura des exigences sociales et des impératifs économiques à gérer, voire à réconcilier. Toutefois, avec une économie opérant déjà au ralenti, cette montée des prix exercera de fortes pressions sur le ministre des Finances à privilégier des mesures sociales. Du coup, je le vois difficilement contenir les dépenses sociales. D’ores et déjà, les ménages ont dû logiquement réduire leurs dépenses face à la cherté de la vie. Du coup, il aura à doser sa politique monétaire et fiscale. C’est un équilibre souvent difficile à trouver dans le contexte économique actuel vu que ces deux leviers ne sont pas nécessairement alignés.

 Visiblement, compte tenu de cette crise sociale latente, peut-on anticiper que ce budget aura une forte dose sociale ?

Certainement, au vu du contexte économique et social du pays. Je m’attends ainsi à un budget ayant une forte connotation sociale. D’ailleurs, ce n’est pas un secret que la philosophie de ce gouvernement a été dictée par des considérations sociales. Le prochain Budget s’inscrira dans la même mouvance. J’estime, en revanche, que s’il y a besoin de mesures sociales, il faudrait mieux les gérer, vu que la marge de manœuvre budgétaire sera très étroite.

Cependant, comme j’ai insisté au début, le ciblage reste la meilleure option car c’est le moyen le plus efficace dans la conjoncture actuelle de soutenir financièrement ceux qui ont vraiment besoin d’aide sociale au lieu de l’accorder à la population entière.

 
 

 En même temps, les économistes s’interrogent sur la marge de manœuvre du ministre pour équilibrer cet exercice budgétaire. Sans la contribution de la Banque de Maurice, une démarche largement critiquée par les institutions financières, quelles sont les autres options qui s’offrent au ministre ?

Effectivement, on a parlé de l’apport de la Banque de Maurice ces deux dernières années pour équilibrer le Budget national. Une approche largement critiquée. De plus, il y a eu le recours aux transferts de fonds spéciaux. Aujourd’hui, ces fonds sont largement épuisés alors que d’autres ont été transférés au Consolidated Fund. Parallèlement, des liquidités du gouvernement dans les corps paraétatiques ont été épongées pour des besoins budgétaires. Donc, autant d’outils utilisés pour réduire le déficit budgétaire. 

Et aujourd’hui ?

Il a plusieurs options. Le ministre peut réduire les dépenses, publiques, utiliser des dons de certains gouvernements et augmenter carrément les impôts. Or, s’il a recours à la troisième option, soit l’outil fiscal, il faut savoir que cela peut marcher dans les deux sens. Ainsi, une hausse des taux d’imposition peut faire grimper les recettes fiscales. Mais il y a aussi des situations où une baisse des taux de la taxe peut aussi gonfler les recettes fiscales parce qu’il y aura au final un élargissement de l’assiette fiscale.

«Si les conditions macro-économiques se détériorent à maurice, il y a des risques qu’on se rapproche de la situation srilankaise. Mais pour le moment, on est loin
De cette posture…»

Il va sans dire que l’exercice d’équilibrage du budget sera très compliqué. Durant la période pré-Covid, le niveau du déficit budgétaire était d’environ 3 % du PIB ; durant la pandémie, il tournait autour de 13 % et maintenant, il est de 6 %, le double d’avant la crise sanitaire. Au terme de l’année fiscale 2021-22, le niveau du déficit budgétaire dépendra dans une grande mesure du dynamisme des recettes fiscales. Mon analyse me dit qu’il se maintiendra à 6 % du PIB. Au cas contraire, il faudra s’attendre à ce que le déficit budgétaire se dégrade.

 Justement, faire la part belle au social implique de pouvoir dégager les moyens financiers pour le réaliser. Est-ce qu’il peut avoir recours au levier fiscal dans un contexte économique marqué par l’incertitude avec la guerre russo-ukrainienne et une crise inflationniste mondiale.

L’année dernière, les statistiques budgétaires indiquaient une baisse de 5 % des recettes fiscales de l’État. Cette année, avec la réouverture totale des frontières en octobre 2021 et la reprise des activités économiques, je m’attends à une amélioration des recettes fiscales. Évidemment, le niveau des recettes ne sera pas comme avant la crise du Covid. Maintenant, si vous me demandez s’il faut augmenter la Corporate Tax et l’Income Tax, je dirai tout simplement non dans la conjoncture économique actuelle. En fait, si on analyse clairement la composition de nos revenus fiscaux, on constate que seuls 40 % y proviennent de la CorporateTax et de l’IncomeTax, la différence revenant à la TVA.

Si le gouvernement veut vraiment bouger l’aiguille de collecte des revenus fiscaux, il faut impérativement toucher à la TVA. Or, revoir la TVA, c’est viser toute la population. En revanche, si on veut effectivement toucher la TVA, il faut décider sur un nouveau taux, une taxe suprême, qui serait appliquée sur les produits de grand luxe. Je ne serais pas contre une telle mesure, soit un taux supérieur de TVA sur des produits qualifiés de grand luxe, comme les voitures de prestige, les bijoux de classe et autres produits.

En Inde, c’est déjà le cas avec la Goods and Service Tax (GST), l’équivalent de la TVA, avec un taux de 18 % alors que pour les produits de grand luxe, un deuxième taux plus élevé de 18 % est appliqué. Je ne crois pas qu’on doit avoir un différentiel de 10 % car cela nuirait à la consommation. On peut raisonnablement avoir une marge de 2 %. De ce fait, si des gens veulent consommer des produits de luxe, ils peuvent le faire à condition d’être prêts de payer une TVA plus élevée. C’est le choix de l’individu de subir la taxe. Je crois qu’un ciblage de la TVA peut être considéré dans ce budget.

 
 

Ces deux dernières années, le gouvernement a privilégié une approche keynésienne pour doper la croissance, soit par des investissements publics massifs. Or, aujourd’hui, le gouvernement ne pourra pas soutenir ce rythme d’investissements infrastructurels à coups de milliards pour soutenir la croissance. Doit-on comprendre qu’il passera le relais aux opérateurs privés ?

Il y a des investissements sur des projets d’infrastructure déjà engagés. Ainsi, il serait difficile de prendre un recul sur ces projets. Je pense au Metro Express et à certaines routes déjà en construction. Il est clair que l’infrastructure aura toujours une place importante dans le prochain exercice budgétaire. Cela dit, quand je vois le taux d’investissement national de 19 % actuel contre 25 % dans les années 2000, il faut savoir bien où canaliser ces investissements pour qu’ils soient un moteur de croissance ou pouvoir les orienter vers des secteurs productifs.

Le plus grand challenge au niveau des investissements, c’est certainement la confiance des entreprises. Or, actuellement, il y a beaucoup d’incertitude au niveau du pays, notamment face à l’inflation et la guerre en Ukraine. Évidemment, si les entrepreneurs ne ressentent pas cette confiance, ce sera difficile de les convaincre à prendre le pari et à investir.

 Des économistes brandissent la menace sri-lankaise en parlant de la situation économique de Maurice. Ils dressent des similitudes sur des indicateurs économiques qu’on retrouve dans les deux pays. Notamment une dette extérieure énorme, baisse des recettes, augmentation des dépenses, pénurie de devises ou encore le recours à la banque centrale pour financer le budget. Partagez-vous cette menace ?

Il y a certainement des similitudes entre les deux îles mais la crise économique à laquelle Sri Lanka est confrontée, avec tous les indicateurs au rouge, est loin de celle qu’on retrouve aujourd’hui à Maurice. Les problématiques ne sont pas dans les mêmes proportions alarmantes qu’on assiste au Sri Lanka avec l’épuisement de toutes ses réserves, une dette publique dépassant largement les 100 % du PIB ou encore une pénurie accrue de devises. Cependant, si les conditions macroéconomiques se détériorent à Maurice, il y a des risques qu’on se rapproche de la situation sri-lankaise. Mais pour le moment, on est loin de cette posture… !

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