La roupie de la discorde face aux intérêts économiques et sociaux irréconciliables

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Se dirige-t-on vers une légère appréciation de la roupie après sa dépréciation de plus de 18 % face au dollar depuis décembre 2018 ? Tout au moins, c’est la mission que s’est fixée la Banque de Maurice (BoM) ces derniers jours pour stopper le déclin de la monnaie locale tout en la stabilisant. Objectif: redonner une roupie compétitive à la communauté des affaires et doper le pouvoir d’achat des ménages déprimés par la cherté de la vie, incapables de joindre les deux bouts et forcés à descendre dans la rue la semaine dernière pour des manifestations dans différents endroits du pays.

Après l’intervention qualifiée d’historique par la BoM le 13 avril, où USD 200 millions ont été injectés sur le marché forex, suivie de deux autres opérations pour USD 40 millions de dollars, soit un total de USD 240 millions (Rs 10,3 milliards), venu alimenter le marché de devises, la banque centrale était fermement convaincue que sa démarche allait changer la donne d’une façon immédiate. D’abord régler la problématique pénurie de devises, plus particulièrement le dollar; et ensuite engager la roupie sur une pente ascendante avec à la clé un début d’appréciation.

Mais voilà qu’elle se retrouve à la case départ. Le marché des devises est toujours sous forte pression, les opérateurs économiques éprouvant un véritable casse-tête pour les trouver sur le marché tandis que les consommateurs sont toujours dans l’attente d’une roupie stable, voire forte, face aux principales devises étrangères, souhaitant que la BoM applique une politique monétaire accommodante.

«Vous avez d’un côté les exportateurs qui souhaitent une roupie faible et, de l’autre, les importateurs voulant une roupie forte.»

Jusqu’à quand la BoM interviendra-t-elle sur le marché pour redonner confiance à une roupie en chute libre. Et convaincre dans la foulée des opérateurs-spéculateurs pour qu’ils remettent leurs dollars dans le circuit monétaire, éliminant du coup le marché noir qui s’est organisé dans la vente de certaines devises. Car, à première vue et sur la base des déclarations de la communauté des affaires, cette pénurie de devises perdure.

Une dose de contrôle des changes

L’économiste Pierre Dinan note à cet effet que la BoM est dans son rôle si elle s’attelle à protéger la roupie. «Lorsqu’elle utilise ses réserves pour soutenir, sinon relever, la valeur de la roupie, elle est en fait en train de remplir son rôle. C’est pourquoi ses réserves ne doivent pas, en temps normal, être utilisées à renflouer le Consolidated Fund ou à financer la MIC. Ces deux opérations ne doivent en aucun cas être répétées, sauf en extrême urgence, car la BoM a besoin de ses réserves pour renflouer la roupie.» Mais une éventuelle appréciation de la roupie est-elle souhaitable ou soutenable dans la conjoncture actuelle avec des intérêts divergents à réconcilier, soit la protection des consommateurs contre une roupie qui dégringole et celle des opérateurs économiques qui apportent de la richesse dans le pays ?

Dilemme cornélien auquel la banque centrale s’est plus d’une fois confrontée dans le passé. Imrith Ramtohul, conseiller en investissement et analyste financier, n’est pas contre une appréciation de la roupie. «J’y serai personnellement favorable et vois comment la BoM réussira cet objectif. Ce qui sans doute réduira le coût des importations et allégera la pression sur les prix de vente des produits commercialisés dans les grandes surfaces. Et qui naturellement permettra la population à bénéficier d’un plus grand pouvoir d’achat.» Pierre Dinan abonde dans le même sens, affirmant que «toute appréciation de la roupie est bienvenue, car la dépréciation est une des causes, mais pas la seule, de la flambée des prix en ce moment à Maurice».

Pour autant, la BoM peutelle rester dans une logique d’appréciation de la roupie après sa politique délibérée de dépréciation prônée d’un gouverneur à l’autre ? Les opérateurs sont nuancés, sachant que l’équilibre entre les deux intérêts est difficilement atteint. Arnaud Lagesse, Group CEO du plus gros conglomérat de Maurice, est conscient que la valeur de la roupie par rapport aux devises fortes demeure un vrai casse-tête. «Vous avez d’un côté les exportateurs qui souhaitent une roupie faible et, de l’autre, les importateurs voulant une roupie forte. Donc, la dépréciation accélérée de la roupie depuis une année était prévisible mais la chute de 20 % ou plus n’est pas souhaitable.»

Ce qui l’amène à soutenir qu’en attendant un retour à une activité économique normale, la BoM doit intervenir pour stabiliser la roupie et donner un breathing space aux exportateurs confrontés aujourd’hui à un faible taux de productivité. Cependant, il est catégorique :il faut aujourd’hui être très attentif et ne pas donner non plus de faux espoirs aux importateurs, «car nous n’avons pas ou n’avons plus les moyens d’une roupie forte».

D’autres industriels sont plus tranchés dans leur analyse et ne voient pas une appréciation de la roupie, même légère à court terme. «C’est carrément impossible», lâche Jacques Li Wan Po, Executive Chairman du groupe du même nom et ex-directeur de la BoM. C’est dire qu’il connaît les rouages de cette institution et de sa mission pour conduire une politique monétaire où les intérêts de tous les stakeholders s’y retrouvent. «Dans un contexte de manque aigu de devises sur le marché assuré par les banques commerciales, parler en termes de stabiliser le taux de change de la roupie contre des devises étrangères relève d’un défi. Or, maintenant on veut son appréciation.»

Il soutient que la BoM n’a d’autre choix que d’injecter massivement des devises dans le circuit bancaire, beaucoup plus que les USD 200 millions du 13 avril, pour assurer un équilibre entre l’offre et la demande sur le marché forex. C’est à cette seule condition, dit-il, qu’elle peut espérer trouver une roupie stable face au billet vert et éventuellement prendre le lead pour l’apprécier en l’échangeant contre le dollar à un prix relativement bas. Il pousse la réflexion plus loin et se demande si la banque centrale ne doit pas introduire une dose du contrôle des changes pour mieux gérer le marché même s’il n’écarte pas des dommages collatéraux pour l’image du pays et sa juridiction financière. «Je comprends que ce n’est pas une solution idéale mais ce serait en même temps un rêve de croire qu’on peut du jour au lendemain procéder à une appréciation de la roupie face à autant d’indicateurs économiques négatifs auxquels le pays est confronté. Toute tentative de la BoM de se livrer à une telle opération fragiliserait sa capacité de conduire sa politique monétaire, vu qu’elle se verra dans l’obligation d’épuiser ses réserves en devises étrangères.»

Hier, comme aujourd’hui et probablement demain, la valeur de la roupie demeure toujours une source de préoccupation, voire de discorde, avec des intérêts économiques et sociaux difficilement réconciliables pour la banque centrale.

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