Roches-Noires: un projet de 90 villas sur des «wetlands» suscite la contestation

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Les villas de luxe, telles qu’imaginées par PR Capital, dans la zone humide de Roches-Noires.

Les villas de luxe, telles qu’imaginées par PR Capital, dans la zone humide de Roches-Noires.

PR Capital, incorporée en avril 2021 à Maurice pour développer la Roches-Noires Smart City (RNSC), veut construire un resort hotel avec 90 villas de luxe sur un terrain de 358 hectares, qui fait partie du Masterplan. En novembre 2021, cette filiale de City Group, auparavant Fiducim, compagnie créée en 2013 à Lille par deux partenaires français, a fait une demande de certificat sous le Smart City Scheme (SCS) à l’Economic Development Board (EDB). En mars, le promoteur a reçu sa letter of comfort. Le promoteur a récemment soumis une demande d’Environment Impact Assessment (EIA) au ministère de l’Environnement. Le public a donc jusqu’au 30 avril pour commenter ce projet. Des contestations se font déjà entendre (voir texte ci-dessous).

Le terrain de 358 hectares, mis en redressement judiciaire, a été mis en vente par PricewaterhouseCoopers (PwC) le 22 mai 2019. Il était destiné aux promoteurs immobiliers mauricien et étrangers. D’ailleurs, ce terrain a longtemps été convoité par des promoteurs étrangers. Le 10 avril 2015, dans la Private Notice Question de Paul Bérenger sur le «méga projet» de Roches-Noires, le ministre des Finances d’alors, Vishnu Lutchmeenaraidoo, avait déclaré que des discussions étaient en cours avec un groupe chinois, YIHE, pour convertir le projet IRS initialement prévu en une smart city.

«La zone Barachois est une zone humide de Fen alimentée par une source d’eau régulière entourée de mangroves»

Le promoteur chinois allait investir Rs 44 milliards dans un projet à trois phases – un hôtel, une zone commerciale et de loisirs, un business centre, un parcours de golf, une club-house, un education hub et des logements, entre autres. Si le groupe avait montré son intérêt le 4 septembre 2012 après un appel d’offres de PwC, le projet n’est jamais sorti de terre. Avant lui, le groupe sud-africain Élan avait demandé, le 5 septembre 2005, un certificat Integrated Resort Scheme (IRS) pour y construire deux hôtels, un terrain de golf, des chalets, un port de plaisance, des villas, ainsi qu’un parc d’affaires. Or, le 9 octobre 2006, le groupe Élan, bien que détenant une lettre d’intention depuis le 6 décembre 2005, s’est retiré du projet. Les nouveaux promoteurs étaient un consortium dirigé par Jean Marie Bain et composé de Cassiopée (île Maurice) Ltée comme actionnaire principal. Un certificat IRS a été émis le 13 novembre 2007.

Toutefois, le site se trouve dans un environnement sensible. Selon les documents de l’EIA, le développement du resort hotel s’articulera autour du barachois existant et de trois zones écologiquement sensibles tout en respectant une zone tampon de 30 mètres des mangroves et zones sensibles. La zone tampon de 30 mètres sépare également les mangroves et les villas. D’ailleurs, Vishnu Lutchmeenaraidoo avait affirmé, face aux objections, que les milieux humides et le barachois sur le site seraient maintenus en état, que les arbres et les plantes endémiques seraient préservés et que de nouvelles plantes endémiques seraient cultivées. De plus, ce terrain se trouve dans la zone identifiée dans le passé pour accueillir le projet d’aéroport du Nord de l’aviation civile. La seconde piste d’atterrissage a été finalement abandonnée en 2015.

Le projet de développement de RNSC qui s’étale sur 10 ans, soit jusqu’en 2032, est situé dans une zone désignée par le gouvernement pour promouvoir le tourisme dans l’Est de l’île, le long des routes de Bras-d’Eau et B15. PR Capital prévoit d’y construire l’infrastructure du resort hotel sur 44 hectares, sur deux ans, pour s’achever en 2024. En octobre 2021, le botaniste Jean Claude Sevathian a entrepris une étude écologique du site.

Dans son rapport, il souligne que le site contient trois types de milieux humides, chacun avec sa propre végétation. La zone Barachois est une zone humide de Fen alimentée par une source d’eau régulière entourée de mangroves (Rhizophora mucronata et Bruguiera gymnorhiza), tandis que les zones humides 124 et 126 sont des marais dominés par Talipariti tiliaceus (Var) et Typha domingensis (vounn), respectivement. Trois tourbières, à proximité des fours-à-chaux et dominées par Colocasia esculenta (songe), sont généralement remplies d’eau de pluie, comme en témoignent l’eau propre et pure et la présence d’espèces aquatiques d’eau douce (poissons et crevettes).

Le document EIA mentionne que les travaux de construction ne seront pas permis à l’intérieur des limites tampons des marécages et du barachois. Dans le cadre d’un projet de conservation des zones humides/plan de gestion de restauration du site, les zones humides et la végétation exotique seront sauvegardées et la zone tampon restaurée, dont le contrôle des espèces végétales envahissantes et leur remplacement par des plantes indigènes pour protéger l’habitat de la faune locale. L’étude a également permis de démontrer une faune diversifiée autour du site, particulièrement autour du barachois – des oiseaux endémiques, dont le pic-pic, le héron vert, le paille-enqueue, le corbigeau, le tournepierre et la poule d’eau ; des reptiles endémiques comme le lézard vert, le seul mammifère endémique retrouvé étant la chauve-souris. De plus, six escargots exotiques ont été observés dans différentes zones et quatre types de papillons ainsi que des tang et des lièvres.

Des citoyens et des groupes environnementaux protestent

Ils sont nombreux sur les réseaux sociaux à s’opposer au projet. «Pourquoi ce projet d’hôtel sur notre île qui suffoque ? (…) C’est une hérésie de choisir pour cet hôtel un endroit aussi important pour notre biodiversité. Il y a déjà trop d’hôtels, dont le taux d’occupation n’arrive pas à être rentable. Stop. Arrêtez votre folie destructrice», commente une internaute dépitée. «Qu’on arrête de bétonner ces espaces naturels vitaux pour l’avenir de l’île et des Mauriciens !», peut-on lire plus bas. Un autre commentaire fait état de «l’écosystème du lieu qui va être complètement perturbé». Un autre internaute s’indigne car «la beauté de l’île Maurice s’efface de jour en jour, contrairement à l’île durable et consciente de l’environnement». «Nous avons ici probablement l’un des écosystèmes les plus vulnérables, sinon le plus vulnérable, qui a besoin de la protection la plus lourde», note un autre internaute.

Deux groupes – Protégeons l’écosystème de Roches-Noires et Platform Moris Lanvironnman – se mobilisent et lancent un appel à ceux ou celles qui souhaitent objecter au projet car ils ont jusqu’au 30 avril pour envoyer un commentaire sur le site de l’EDB. Cela permettra aux personnes ou organisations qui ont envoyé des commentaires d’entrer une contestation au Tribunal de l’Environnement. Interrogée, Adi Teelock de Platform Moris Lanvironnman fait ressortir que Roches-Noires regorge de zones humides qui sont non seulement importantes par la taille mais également par la biodiversité. «Nous sommes dans un contexte de changement climatique et on a vu comment il peut beaucoup pleuvoir et comment les zones marécageuses sont extrêmement importantes. Est-ce que, dans un contexte de changement climatique, une buffer zone de 30m est suffisante ?» se demande l’écologiste. Elle estime que ce ne sont pas des champs de cannes qu’on remplace mais toute la végétation ou presque sera remplacée par deux terrains de golf, des centaines de villas. «Ce qui restera de la végétation sera des lambeaux. Maurice perd des arbres, des forêts, des bois. La superficie se rétrécit. On a besoin de ce genre de choses ? On va quasiment tout raser. Cela ne va pas dans le sens du développement durable. Il y a une riche couverture végétale», déplore-t-elle.

De son côté, Bernard Cayeux, du groupe Protégeons l’écosystème de Roches-Noires, s’interroge sur le besoin d’un tel projet. «Le FDI est nécessaire mais comme l’ont mentionné bien des économistes, le FDI pour l’immobilier, c’est transformer de l’argent dynamique en argent inerte. Il ne rapporte rien. En revanche, la terre, et surtout une terre aussi riche et sensible, est notre capital naturel commun.» Selon lui, le développement foncier pour investisseurs étrangers est néfaste à moyen terme. Il estime que le concept d’hôtel de type resort est «complètement hasbeen». «Avant le Covid-19, l’hôtellerie mauricienne était déjà criblée de dette, les taux de remplissage étaient insuffisants; ils avaient du mal à embaucher car les conditions de travail et salariales n’intéressent pas grand-monde, la profitabilité en berne. La situation post-Covid est la même, en bien pire. Par quel miracle cet hôtel ferait la différence ?»

De plus, il affirme que le site qui accueillera la Smart City pose un problème. «Ce terrain est truffé de caves, de tubes laviques, de sources souterraines et sans doute la surface d’eau saline la plus avancée dans les terres. Cet ensemble écosystémique dessert le lagon entier par ses ‘services’ de temporisation d’eaux de pluie, sa filtration, etc. Le toucher serait mettre à risque tout un lagon, y compris des villages où la pêche artisanale est encore une réalité. Ce ne sont certainement pas 30m autour d’un marécage qui garantiront sa pérennité, loin de là.»

Gada Schaub, autre membre du groupe, abonde dans le même sens. «Le sol de cette région est très particulier et parcouru de lava tubes. Ce n’est pas un hasard si de grandes grottes se trouvent à proximité. Certaines petites constructions dans la zone (forêt près des cavernes notamment) ont buté et percé des lava tubes jusqu’à présent inconnus. Toute la zone est donc interconnectée. Une petite aire semi-humide peut avoir un lien avec une autre zone, reliée par des fissures ou tunnels. Ce n’est pas un hasard si les précédents projets ont capoté dans cette zone.» De plus, elle parle de dérèglement du climat. Elle estime que les pluies intenses des derniers mois l’ont clairement montré. «Toute zone humide est une zone tampon dans ce dérèglement climatique. Qu’il s’agisse de mangroves, de petits puis naturels ou d’espaces qui s’assèchent temporairement en période plus sèche, une simple buffer zone de 30 mètres autour de quelques plans d’eau bien visibles n’est pas suffisante. L’écosystème est bien plus vaste et complexe et ne se réduit pas à une mare entourée de mangroves.»

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