Rouvrez les écoles !

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Lorsque l’école a repris en présentiel en 2020 après le premier confinement, un protocole national a été mis sur pied pour les écoles. Il a plus ou moins fait ses preuves.

Lorsque l’école a repris en présentiel en 2020 après le premier confinement, un protocole national a été mis sur pied pour les écoles. Il a plus ou moins fait ses preuves.

Aujourd’hui c’est la rentrée du troisième trimestre. Toujours en distanciel. À part pour les enfants à partir du Grade 9, dont nous savons qu’ils devraient reprendre en présentiel le 2 février, principalement parce qu’ils ont des examens, pour les autres c’est l’inconnu quant à un retour en classe. Pourtant, 2022 doit être l’année où l’éducation doit être prioritaire, d’après l’Unicef. Cet organisme, tout comme l’Unesco et l’Organisation mondiale de la santé, s’oppose à la fermeture des écoles, trop préjudiciable aux élèves. «Les écoles doivent être les derniers endroits à fermer et les premiers à rouvrir.»

Trois interlocuteurs s’expriment sur ce sujet, chacun avec sa sensibilité et son expérience, mais tous pointent vers une reprise et, surtout, pour que cessent la peur et son entretien. Même si, pour David White, «du fait de son pseudo-tutorat et de son bourrage de crâne académique, l’école tue la plus grande faculté innée à tout être humain», il invite à encourager les profs à devenir des facilitateurs et insiste sur la résilience des enfants, demandant de les écouter, eux. Gérard Mongelard déplore l’absence de dialogue social et les décisions unilatérales, alors que l’école est un lieu de rencontre et que les classes en ligne creusent les inégalités. Quant à Gilberte Chung, elle aussi estime que les plus faibles et les plus démunis sont les plus affectés et que les examens ne devraient pas être la finalité.

Tout en reconnaissant la capacité d’adaptation des enfants, il faut reprendre le chemin de l’école dès à présent, avec toutes les précautions nécessaires, pour éviter tous dégâts irréversibles et réduire les risques de décrochage scolaire ainsi que ceux pour la santé mentale et le développement cognitif, social et émotionnel des enfants. Nous ne sommes plus dans la situation inconnue de 2020 et la réponse ne peut être la même en 2022.

David White, counsellor et business psychologist : «Peur et colère : deux sentiments dévastateurs»

«Je voudrais placer les choses dans un autre contexte : celui des émotions. Nous nous battons depuis déjà deux ans contre un virus qui a pris la planète par surprise et qui continue de nous surprendre. Nous n’avons compris que tout récemment le mécanisme de cet ennemi invisible, qui, tel une hydre venant droit de la mythologie grecque possède un pouvoir impressionnant à se muer. Nous pouvons gérer un ennemi visible. Or, cet ennemi invisible cantonne le monde et nous à Maurice à nous retrancher au plus profond de notre cerveau primitif qui tangue entre peur et colère.

La peur et la colère sont deux émotions très intenses qui nous permettent de naviguer dans tout climat incertain et ambigu, comme l’est le Covid. L’humain a besoin de sécurité et de stabilité, mais il doit de plus en plus composer avec l’incertitude et le flou. Nous voulons et exigeons de la communauté scientifique, des dirigeants politiques de la clarté, et tout ce qu’ils peuvent nous offrir est souvent confusion, babelisation et ambiguïté…

Toutes les décisions qui se sont succédé depuis l’émergence de la pandémie trouvent leur origine de cette émotion puissante qu’est la peur. Nous craignons l’effondrement de l’économie. C’est encore la peur qui a poussé à réclamer la fermeture des écoles. Maintenant la colère monte devant cette fermeture prolongée. Et c’est une nouvelle peur qui nous pousse à réclamer le retour à l’école ; la peur que nos enfants deviennent des cancres, des inadaptés, des antisociaux, etc.

Les retards se rattrapent avec un peu plus d’imagination et de créativité. Au lieu de nous sur-focaliser sur ce que nos enfants ont raté ou manqué, ce serait plus séant et juste de nous enquérir et de découvrir ce qu’ils ont appris. Il n’y a pas qu’à l’école que l’on apprend. Nos enfants sont allés à l’école de la peur et peuvent nous enseigner comment la maîtriser. Et si l’absence de l’école-bâtiment nous donnait une nouvelle race d’enfants-enseignants ! Parlons à nos enfants et écoutons-les plutôt que de parler d’eux. Ce sont nos peurs que nous cherchons à calmer en criant à tue-tête.

Familles meurtries sur tous les fronts

Le Covid est venu nous révéler la faiblesse de pratiquement toutes nos structures : économiques, sociales, familiales, sanitaires et scolaires. Parents, enfants, employeurs, employés, religieux, politiciens et tout un chacun nagent entre les deux courants de la peur et de la colère. L’école et le travail sont des écrans qui mitigent sou- vent les tensions conjugales et familiales. Le work-from-home est devenu un euphémisme. En fait, le travail et l’école sont entrés dans l’espace intime du couple et de la famille. We are not working from home. Pour beaucoup, we are working with home and school at the same time.

Il ne faut pas se masquer le visage et ignorer cette réalité. Il y a une surcharge sur la structure familiale et, comme dans un système électrique, des plombs sautent, faute de disjoncteurs. Nous assistons alors à la violence sous toutes ses formes. Le travail et l’école en temps de pandémie ne peuvent plus remplir ce rôle de disjoncteurs. Le retour à l’école doit se faire sur fond d’analyse profonde des facteurs que sont peur et sécurité. L’école est un système qui fait tourner le transport, les cantines, les librairies, etc. Quels sont les lieux corollaires de l’école avec le plus de risques sanitaires ? Comment mitiger ces risques au maximum ?

Classes en présentiel pour éviter des dégâts irréversibles…

Il ne faut pas dramatiser. Les dégâts écologiques, eux, sont souvent irréversibles. Nous avons vécu un moment, certes long pour beaucoup, de déstabilisation, d’ébranlement du système scolaire et de son impact sur les familles. Parents et enseignants doivent être des facilitateurs et engager les enfants à partager leur vécu de ces longues absences de l’école. Nous serions étonnés de voir la résilience de nos enfants. Ils ont raté l’école mais ils sont allés à l’école de la vie sur un fast track.

L’obsession académique nous fait croire et voir des dégâts. Cela n’est point éduquer. Éduquer, c’est inviter l’enfant à découvrir et à réfléchir. En fait, nous ne formons pas assez les profs à devenir des facilitateurs, et c’est cela le véritable enjeu du moment – now or never. Nous allons vers un monde d’apprentissage découverte et il nous faut équiper nos enfants à l’art et la manière de découvrir. L’enfant est un explorateur né. Du fait de son pseudo-tutorat et de son bourrage de crâne académique, l’école tue la plus grande faculté innée à tout être humain.»

Gérard Mongelard, prêtre et aumônier d’écoles : «Les enfants ont besoin de contact humain»

«À première vue, si on se fie aux dires des autorités, il fallait absolument fermer les écoles en novembre. Maintenant on nous annonce que seuls certains élèves reprendont en présentiel debut février. Cependant, nous avons entendu les reproches faits au ministère pour cette décision hâtive. Il n’y a eu aucune préparation, aucune consultation préalable des acteurs de l’éducation alors qu’on aurait pu préparer cette fermeture dans la situation de new normal que nous vivons depuis mars 2020.

L’absence de dialogue social est un trait frappant dans beaucoup de prises de décisions. Nous avons vu cela dans l’absurdité d’imposer 10 personnes dans les lieux de culte alors que le nombre dans les cinémas dépend de la superficie de la salle. On a ainsi vu la ministre, prise de panique, venir à la télévision annoncer la fermeture des écoles… et main- tenant une reprise partielle… en présentiel.

Ce qui m’inquiète, c’est le dialogue inexistant. Les communiqués officiels seuls ne suffisent pas. Ce n’est pas en donnant des statistiques de cas, de décès et de vaccinés qu’on avancera. Il faut éduquer les personnes, les informer clairement pour les aider à comprendre les enjeux. Même quand les infos sont éclairantes, leurs transmetteurs ne sont pas forcément crédibles. Quand un haut fonctionnaire, médecin à la retraite, martèle chaque jour sur les antennes des radios et dans la presse qu’il faut un lockdown, on a de quoi se poser des questions.

Par ailleurs, je dois souligner le rôle alarmiste de certains médias et l’irresponsabilité d’internautes sur les réseaux sociaux. La diffusion des nouvelles, les unes plus alarmantes que les autres, a créé une vraie psychose dans la population. À un moment donné, les réseaux sociaux, les radios, tous poussaient à la fermeture des écoles, créant une panique générale irraisonnée. La MBC, décrédibilisée, et des médias à l’affût de scoops n’ont fait qu’envenimer les choses. À entendre les nouvelles sur les radios, à lire les unes des journaux au quotidien, on se croirait arrivé à la fin du monde.

Le fossé des inégalités sociales s’agrandit…

On ne peut pas continuer à garder les écoles fermées et à faire la classe online. L’école est un lieu de rencontre. Rien ne peut remplacer le contact direct. Les enfants ont besoin de contact humain, besoin d’interagir avec leur enseignant, besoin de retrouver leurs amis, de rire ensemble, de s’amuser. Cela est vrai pour tous les enfants, indistinctement des classes sociales. Le prof ne peut pas tout transmettre en ligne à de jeunes apprenants. Il y a trop de contraintes… Beau- coup de parents ne disposent que d’un seul téléviseur et ne peuvent offrir à chaque enfant un laptop/smartphone.

Les enfants de familles démunies vont toujours rester derier midi. Avec le ralentissement de l’économie, beaucoup de familles se retrouvent en situation précaire. Comment pourront-ils acheter un laptop ? Ou un forfait Internet pour leurs enfants ? Voyez le nombre d’enfants dans les rues de nos cités pendant les heures de classes online. Ils risquent de devenir facilement la proie de marchands de la mort, de devenir des jockeys.

En fait, nous devenons une société à deux/trois vitesses. La mobilité sociale est ralentie car l’école qui en était le moyen ne joue plus ce rôle depuis presque deux ans. Cela va causer d’immenses dégâts pour notre pays. Je souhaite que la vaccination de nos jeunes les protège et leur permette de reprendre le chemin de l’école au plus vite…»

Gilberte Chung Kim Chung, Directrice du Service diocésain de l’éducation catholique : «Rien ne remplacera l’interaction physique, le concret, le visuel…»

La situation actuelle n’est pas idéale. Les plus faibles et les plus démunis sont les plus affectés. L’enseignement à la télé et en ligne reste un défi à relever pour la parité. Nous n’avons aucun feedback sur l’assimilation des cours à la télé pour le primaire. Avec le deloading du curriculum, il y aura plus de focus en Grade 5 et moins en Grade 6. Ces enfants iront donc au secondaire avec toute une partie du programme non couverte… L’alternative serait de différer et prolonger l’année scolaire… Mais certains enfants sont déjà prêts, ayant pris des leçons (particulières) en ligne alors que d’autres sont complètement largués… déconnectés de l’école… L’écart se creuse davantage. Il faudrait repenser les cours en ligne. Les enseignants ont dû se former sur le tas. Certains ont fait de leur mieux. Mais il fallait peut-être les regrouper dans un lieu bien équipé par niveau et par matière pour préparer des master lessons, puis les laisser suivre individuellement leurs élèves.

Peut-on rattraper ce retard accumulé ?

Les examens ne sont pas la finalité. D’ailleurs, la Nine-Year Continuous Basic Education prévoit un examen formel au bout des neuf ans. Le PSAC n’aurait plus de raison d’être, si ce n’était l’allocation d’un collège après six années au primaire… Autre problème du système. Ailleurs, avec la régionalisation, on va à l’école primaire et au collège de son catchment area … Ici, c’est l’éternelle course au ‘meilleur’ collège…

Les enfants ont bien pâti, pendant ces deux années. Rester enfermés sans voir leurs amis a affecté leur vie sociale et affective. Mais il faut rester positif. Quand la situation sanitaire s’améliorera, ça ira mieux. Ils ont toute la vie devant eux pour repartir non pas à zéro, mais de là où ils se sont arrêtés. L’être humain s’adapte. Toutefois, la pandémie est venue davantage creuser l’écart et faire ressortir les inégalités… le digital-divide qui était transgénérationnel... est devenu trans-groupes socioéconomiques, qui rend les pauvres encore plus pauvres.

Par ailleurs, chaque tranche d’âge a ses problèmes. Des parents me disent que leurs enfants en maternelle parlent moins, vu le manque d’interaction avec d’autres. Il suffit de voir nos personnes âgées qui ont vécu deux confinements sans aucune vie sociale. Elles se renferment, n’ont plus de conversation et commencent à perdre leurs repères. C’est pareil pour les jeunes. Ils ont besoin d’interaction humaine. Certains ont accès au virtuel mais celui-ci ne remplace pas le contact humain et la relation interpersonnelle.

Faut-il reprendre les classes physiques pour éviter des dégâts irréversibles ?

Lorsque l’école a repris en présentiel en 2020 après le premier confine- ment, un protocole national a été mis sur pied pour les écoles. Il a plus ou moins fait ses preuves. Il y a eu bien sûr des cas positifs – les contaminations se produisant plus souvent dans la famille, pas vraiment à l’école. Il y a eu aussi des cas d’isolement d’élèves et du personnel – donc des classes fermées ou des groupes d’enfants absents. Cependant, le reste de l’école fonctionnait. Cette formule reste la meilleure option. Les enfants à partir de 12 ans sont vaccinés et tout le personnel aussi… Je pense que les autorités attendent le 15 janvier pour voir s’il y aura un pic de contaminations avant d’envisager une reprise plus générale.

Pas d’école pendant deux ans est-ce plus grave qu’une semaine au lit avec le Covid ?

La réaction mondiale au début de la pandémie a été de s’enfermer pour se protéger. Mais après deux ans, nous comprenons mieux le virus et ses variants ainsi que les mesures pour diminuer les risques. Nous sommes arrivés, peut-être, à l’étape où notre service de santé peut donner les soins appropriés et diminuer la mortalité. Nous devons nous adapter pour vivre avec le virus. Je suis d’avis qu’il faut reprendre le chemin de l’école, avec toutes les précautions nécessaires, pour réduire les risques de décrochage scolaire ainsi que les risques pour la santé mentale et le développement cognitif, social et émotionnel des enfants. La fermeture des écoles les affecte tous, mais les plus vulnérables sont plus affectés par le manque d’accès à l’enseignement virtuel. De plus, les enfants n’ont plus accès au sport et aux activités sociales et culturelles. Cette génération devra vivre avec les séquelles de cette pandémie.

Mais restons positifs (pas du Covid mais dans notre façon de voir les choses). L’humanité a traversé guerres mondiales, pandémies, catastrophes naturelles, guerres et autres atrocités, mais chaque fois, nous avons rebondi pour reconstruire et en sortir plus forts et résilients. Apprenons des leçons d’hier et d’aujourd’hui pour mieux bâtir l’avenir. Cette pandémie a fait voir l’essor du virtuel et de toutes ses possibilités. Toutefois, rien ne remplacera l’interaction physique, le concret, le visuel… car l’être humain vit de tous ses sens et de relations humaines…

La petite phrase

«Le discours selon lequel les enfants attrapent le Covid et le transmettent ensuite à leurs parents est catastrophique. Dans les cabinets médicaux, on voit des enfants tristes qui nous disent : ‘‘Je sais bien que pour moi ce n’est pas grave mais je peux le donner à mes parents ou mes grands-parents et pour eux ce sera grave et ils peuvent en mourir.’’ Voilà ce qu’on fait porter aux enfants.»

Brigitte Virey, pédiatre et présidente du Syndicat national des pédiatres français et vice-présidente du Conseil national de la pédiatrie en France. (La Dépêche)

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