Violence domestique: la quête de survie de Meera et Emilie

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Depuis 2018, les cas de violence domestique augmentent à Maurice. Une hausse de 9,1 % a été notée de 2019 à 2020

Depuis 2018, les cas de violence domestique augmentent à Maurice. Une hausse de 9,1 % a été notée de 2019 à 2020

À 29 ans, Meera a échappé à la mort de justesse. Violentée à plusieurs reprises par son mari, elle a récemment été étranglée sous les yeux de sa fille de cinq ans. Encadrée par le centre SOS Femmes, elle figure parmi les plus jeunes victimes de violence domestique. Récit de leur histoire à l’occasion de la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes célébrée aujourd’hui.

«Tonn gagn baté ? Tonn blésé dan to likou ? Papa ti bat mama. Mama inn tombé… linn bles li dan likou», demande Émilie, cinq ans aux autres victimes du centre SOS Femmes. Depuis janvier, l’établissement est devenu sa nouvelle maison. Cette fillette porte encore les séquelles de l’énième agression de sa mère, Meera. L’enfant a été traumatisée par les cris et les pleurs, confie la jeune femme de 29 ans, victime des violences de son époux toxicomane.

Le 3 janvier 2021, Meera était à deux doigts de la mort, sous le regard tétanisé d’Emilie. «Le 2 janvier, mon conjoint m’a demandé Rs 500, indiquant qu’il me rembourserait le lendemain mais en vain. Au contraire, le 3 janvier, il m’a encore réclamé Rs 500, disant qu’il rembourserait les Rs 1 000 du coup. Je voulais savoir pourquoi il en avait besoin et ce qu’il avait fait de son salaire. Mais il a pesté que ce n’était pas mon problème. Il s’est emporté, m’a violemment étranglée et m’a jetée à terre. Il s’en est fallu de peu pour que mon cou soit fracturé et que j’en meure», relate Meera. Au sol, la jeune femme essaie d’appeler les secours et elle est admise à l’hôpital. Hélas, on lui diagnostique une fracture vertébrale, ce qui fragilise son état et nécessite beaucoup de précautions.

Entre-temps, Emilie est confiée à sa tante, la sœur de Meera. À sa sortie de l’hôpital, la victime fait des dé- marches pour ne plus vivre dans ce climat violent. Elle intègre alors le centre SOS Femmes. Travaillant comme réceptionniste, elle se démène pour survivre avec sa fille. «Tout ce que je veux maintenant, c’est en finir. Mon mari a fait son choix. Il préfère la drogue synthétique à sa famille. Mais qu’il ne nous fasse plus de mal», avoue-t-elle. Pourtant, quand ils se rencontrent, se remémore-t-elle, cet homme lui semblait si docile. En effet, la mère de ce dernier la contacte, lui disant connaître un jeune homme qui cherche un colocataire. Meera a alors 23 ans et ignore qu’il s’agit du fils de cette dernière.

Ayant vécu un véritable calvaire dans sa propre famille, la jeune femme accepte de partager le loyer. «Mon papa me frappait régulièrement. Tout le monde avait peur de lui dans la famille. Il était alcoolique et pratiquait la sorcellerie. Ma maman a vécu avec nous à partir de mes 11 ans. Mais quand je suis devenue adulte, mes parents me prenaient tout mon salaire. Mon père n’aimait pas travailler. Ma mère aussi a sombré dans l’alcool. Avec mon colocataire, on partageait toutes les dépenses à égalité. On ne se côtoyait guère puisque lui travaillait au casino de 20 heures à trois heures le lendemain et moi, j’étais de service de sept heures à 20 heures. On était plus des amis», raconte-t-elle.

Par la suite, une relation amoureuse se tisse entre les deux jeunes. Ils se marient. De cette union, naît leur petite Émilie. Toutefois, après quelque temps, Meera découvre d’innombrables secrets sur son conjoint. Accro aux jeux, notamment aux paris hippiques, il est aussi consommateur de gandia. «Depuis 2017, la situation s’est envenimée. Lors d’une visite à la maison, ma sœur comprend qu’il fume du gandia. Il devenait fou quand il était en manque de drogue et ne voulait rien faire à la maison», confie Meera. Pire, son mari bouscule souvent la petite quand elle recherche son affection et la griffe. Il cumule les emplois, y reste un mois, puis décroche, prétextant «ki travay-la pa bon»

Au passage, l’épouse doit honorer une dette de Rs 35 000, contractée à son insu par son mari. Les choses dégénèrent quand il migre vers la drogue synthétique. Le degré de violence s’accentue lorsqu’il refuse d’assumer ses responsabilités familiales, préférant sortir avec ses amis. «J’étais dans sa vie pour qu’il en profite financièrement. Il est déjà arrivé qu’il m’a fallu porter plainte à la police. Je lui avais juste demandé de ramasser le linge. Il m’a battue parce qu’il jouait sur son portable… Je l’avais dérangé», souligne Meera.

Après l’agression de janvier, l’époux est arrêté pour tentative de meurtre. Entre-temps, il a été remis en liberté sous caution. La crainte de Meera, c’est qu’il manipule les sentiments de leur fille pour l’atteindre et la faire retourner auprès de lui. Mais elle dit qu’il est hors de question après les violences subies. D’ailleurs, elle estime que la loi n’est pas assez sévère face à ce fléau. «Il faut des lois plus sévères contre la violence mais aussi une éducation avant le mariage pour s’assurer que le couple et les futurs parents assument leurs responsabilités. Un mari n’a pas le droit de prendre la vie d’une femme», affirme-t-elle.

De son côté, la Gender Consultant Trisha Gukhool soutient que la violence domestique est comme une «pandémie» obscure à Maurice. «Les femmes sont représentées de manière disproportionnée parmi les victimes, mais il ne faut pas oublier les enfants impliqués dans ces violences. Quand ces petits expérimentent insultes, intimidations, humiliations ou sont témoins de ces actes, ils sont aussi des victimes. Le traumatisme peut perdurer longtemps, entraînant dépression, anxiété et difficultés psychologiques et d’apprentissage.»

Elle estime que, même si l’arrestation des auteurs de violence domestique constitue une solution immédiate, une véritable politique de réhabilitation doit être décuplée. Elle cite l’exemple des États-Unis et du Royaume-Uni, qui ont développé de telles stratégies qui se sont avérées fructueuses. À quand une telle initiative à Maurice ? «Il est urgent de mettre en place cette structure. Les autorités s’y mettront mais on ne connaît pas les tenants et aboutissants. On doit donner une chance aux agresseurs de se réhabiliter, comme ils sont toujours dans le déni. Les pénalités aggravent parfois les choses. Il faut amender la loi et apporter une vraie réhabilitation», conclut Ambal Jeanne, directrice de SOS Femmes.»

La violence domestique tue

De janvier à mars 2021, six femmes et trois hommes sont décédés. En 2020, il y a eu deux hommes, cinq femmes et deux enfants ; et en 2019, sept femmes et quatre hommes. En 2020, 33 victimes se trouvaient dans des abris ; et 11 de janvier à septembre 2021. Une hausse de 9,1 % de cas de violence est notée entre 2019 et 2020, le nombre passant de 2 222 à 2 425.

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