Éclairage: entre dictature sanitaire et souplesse économique

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La tentation est forte ces derniers jours chez des dirigeants politiques, voire des spécialistes de santé, d’opter en faveur d’un nouveau confinement national. Cela, à la lumière d’une explosion de cas causés par le variant Delta, avec 657 décès enregistrés ces deux derniers mois, soit septembre et octobre, et la barre de plus 20 000 cas positifs au Covid-19 franchie depuis le début de l’année.

Visiblement, la multiplication de cas, attribuée à l’avènement d’une troisième vague du Covid, elle-même occasionnée par un relâchement des mesures sanitaires à l’échelle nationale par la population, interpelle plus d’un ; des spécialistes aussi bien que des observateurs de la société, s’étonnant que, malgré un taux vaccinal de plus de 70 % de la population, supérieur à l’immunité collective de 60 %, les risques d’attraper le virus sont bien réels.

Pour le moment, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, se tient droit dans ses bottes, balayant d’un revers de main toute idée d’un nouveau confinement. Il l’a dit et répété la semaine dernière à ceux probablement qui croient dur comme fer qu’un confinement, même pour une durée courte de deux semaines, comme le suggère d’ailleurs le leader du PTr, Navin Ramgoolam, pourrait briser la chaîne de contamination.

Certes oui, mais faut-il pour autant comprendre que l’évolution du virus et sa capacité de muter et de se développer en de nouveaux variants impliquent que les risques de contamination ne s’arrêteront pas avec un confinement de plus. C’est le constat épidémiologistes étrangers, comme le Professeur Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière et auteur d’un ouvrage sur le Covid, qui rappelait à juste titre récemment sur un plateau télévisé qu’on ne peut pas lutter contre la circulation du virus. «Le seul moyen pour qu’il soit inoffensif, c’est la vaccination, car on ne peut pas vivre reclus sur soi-même comme l’a fait la Chine et il faut accepter que le virus circule de nouveau. On le voit partout, dès qu’on rouvre les frontières, le virus circule à nouveau.»

Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non,le pays subit toujours les séquelles de deux confinements qui ont entraîné une contraction de 14,9 % du PIB en 2020 alors que le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, se plaît à dire que le gouvernement a dû déployer des mesures à hauteur de 30 % du PIB pour sauver l’économie en soutenant les entreprises et les ménages mauriciens. Car, au cas contraire, c’est plus de 100 000 travailleurs, soit 20 % de la population active, qui auraient été jetés sur le pavé.

Certes, l’équilibre entre l’urgence sanitaire et le besoin d’assurer la santé publique de la population, d’une part, et la nécessité, d’autre part, de préserver la lente reprise économique par le biais d’un partenariat publicprivé, notamment depuis la réouverture totale des frontières le 1er octobre, est sans doute difficile.

L’économiste Rajeev Hasnah soutient qu’à la base des arguments plaidant en faveur d’un lockdown, il y a d’abord et surtout l’incapacité des services hospitaliers à répondre aux demandes de traitement des personnes atteintes du Covid. «Nos services sont sous forte pression et ne peuvent faire face aux défis de cette nouvelle vague épidémique. D’autres pays européens comme la France ont connu ce même phénomène. Il faudra revoir la logistique et changer de protocole. Pourquoi ne pas transformer des gymnases ou stades en espaces de traitement ? L’Inde a réussi avec succès ce mode de traitement en se livrant à une vaccination de masse.»

Pour autant, le type et la nature d’un confinement peuvent varier d’un pays à un autre. L’expert financier, Kevin Teeroovengadum, rappelle qu’à Maurice, la population a eu droit à un confinement total en mars 2020 et à celui de mars dernier, jugé plutôt soft avec des restrictions limitées. «Maurice aurait dû depuis longtemps mettre en œuvre un système comme celui prôné en Afrique du Sud où il n’y a pas un confinement total mais cinq niveaux de restrictions dépendant de la dangerosité du virus. Tout comme les alertes cycloniques.» Il ajoute que le pays aurait dû parallèlement privilégier au début de la crise sanitaire une politique intedisant tous les rassemblements – mariages et autres événements à caractère social – et cela couplé à un couvre-feu de 17 heures à 5 heures du matin. «Le choix n’est pas en faveur d’un confinement mais plutôt d’un système de restrictions qui soient à la fois douces et sévères. Ce que je trouve révoltant, c’est que le gouvernement et le secteur privé n’ont pas été suffisamment proactifs et ont attendu l’inévitable variant Delta frapper pour agir. Alors qu’ils auraient pu s’inspirer des expériences d’autres pays pour passer à l’offensive.»

«Le pays subit toujours les séquelles de deux confinements, qui ont entraîné une contraction de 14,9 % du PIB en 2020.»

Certes, le monde est en guerre contre le Covid-19, comme d’ailleurs notre pays et sa population. De ce fait, «allons-nous tous nous ranger dans des tranchées en attendant que le fléau s’épuise ou allons-nous livrer bataille sur le front à visage… masqué», se demande l’économiste Pierre Dinan. Lui a décidé de choisir la bataille rangée en optant pour la poursuite des activités économiques et sociales, avec un maximum de précautions. Il attire toutefois l’attention des autorités sur les risques de contamination pour les usagers de la navette du métro entre la gare provisoire à Caudan et le centre de Port-Louis. «Une vraie recette de contamination ! Voilà le type de situation à éviter au lieu d’aller nous confiner à nouveau», lâche-t-il.

Face aux pressions politiques et autres lobbies poussant vers un nouveau confinement, les opérateurs économiques montent au créneau pour contrer cette tentative. Le CEO de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM), Jocelyn Kwok, est intraitable sur la question dans l’interview qui suit «La question de la fermeture des frontières aux voyageurs me semble peu pertinente dans la situation actuelle où le virus circule déjà sur le territoire. Il est démontré que les restrictions de voyage fonctionnent au début d’une pandémie, mais sont de moins en moins efficaces au fil du temps ; ce qui contrôle la dynamique de l’épidémie, ce ne sont pas les arrivées, mais les comportements sur le territoire. À cet argument s’ajoute surtout le fait que notre système de surveillance des infections aux frontières est une garantie de sécurité. Nous avons enregistré moins de 0,1 % de cas positifs sur le nombre total d’arrivées au 30 octobre, un chiffre qui est loin d’être alarmant.»

Certes, dans la stratégie de réouverture du pays, la campagne de vaccination tous azimuts aura été l’élément central. Et le patron de l’AHRIM a raison de relever, à cet effet, qu’il existe en revanche un décalage entre les attentes suscitées par la vaccination et les vertus réelles des vaccins. Ce qui forcément, dit-il, crée la peur, voire la colère, parfois. Or, «un taux de vaccination national de 85 % signifiait dans l’esprit de tous un retour ‘‘à une vie normale’’. On ne s’attendait pas à ‘‘une normalité’’ où on assiste tous les jours à des drames humains…»

Une vérité qui peut déranger mais qui rappelle que le pays est toujours dans une guerre sanitaire où malheureusement il faudra compter encore des morts. Toutefois, il faudra mener la bataille sur les deux fronts. Car entre la dictature sanitaire et la souplesse économique, il n’y a malheureusement pas de troisième voie.

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