François de Grivel: «Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le télétravail a rendu les employés plus solidaires et parfois plus performants»

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Si la pandémie de Covid-19 a pris le monde entier par surprise, elle a cependant constitué un test grandeur nature de la capacité de l’intelligence humaine à inventer des moyens de rebondir qui n’existaient pas encore ou dont la pratique n’était pas répandue. C’est l’expérience vécue de nombreuses entreprises qui, devant la privation de leurs ressources humaines entre quatre murs, ont dû recourir au télétravail. L’entrepreneur raconte comment cette formule s’est imposée pour faire les choses autrement.

À quoi devrions-nous attribuer le recours au travail à domicile : au Covid-19, qui d’ailleurs est toujours présent avec ses variants ou est-ce un phénomène qui tôt ou tard allait se manifester dans le monde du travail ?
Depuis près de deux ans, le virus du Covid s’est introduit dans nos vies venant de la Chine. Nous n’envisagions pas l’ampleur du phénomène, bien qu’alerté par l’Organisation mondiale de la Santé. Dans le monde et par conséquent à Maurice, la vie des affaires fut perturbée. Les entreprises à forte utilisation de main-d’œuvre commencèrent à se poser des questions liées à leur production et donc à leurs ventes et services offerts. Les activités de l’hospitalité n’avaient plus d’autre choix que de fermer, ne serait-ce que momentanément. Le commerce de proximité fut sérieusement atteint. Ainsi, une des formules adoptées consistait à introduire le travail à domicile pour des compagnies qui pouvaient le faire, comme les banques, les assurances, les opérateurs des services financiers, l’administration publique, les universités, collèges et écoles. C’est ce qui représente à Maurice 35 à 40 % des emplois directs.

Quelle que soit son origine, le télétravail est une pratique qui provoque une rupture des habitudes au quotidien. Quelles sont-elles ?
Nous abordions une nouvelle approche du travail et un concept nouveau, méconnu à Maurice, alors qu’à l’étranger, le travail à distance et à domicile dans des domaines, tels que les services, la créativité et les conseils, existait depuis de nombreuses années, bien que pas toujours à grande échelle. L’économie doit tourner. La compétition reste intense. Le pays doit vivre.Ainsi, le travail à domicile commençait, avec les contraintes de la vie quotidienne pour la famille et l’environnement. Chaque entreprise organise son activité avec un certain nombre d’heures et de jours, hors du bureau. L’usage des équipements informatiques se multiplia. Les réunions se faisaient par messagerie instantanée comme WhatsApp, par visioconférence sur Zoom ou Teams, permettant de réaliser le travail d’équipe à Maurice et ailleurs. Dans de nombreux cas, ce travail à distance prenait beaucoup plus de temps. Ce temps consacré à l’activité professionnelle pouvait dépasser les 45 heures, voire 50 heures, par semaine. Le télétravail perturbait la vie familiale; les espaces utilisés dans les résidences individuelles n’étaient pas toujours adaptés. Mais les obligations de résultat devaient être respectées. Les Mauriciens, par la force des choses, s’y sont mis avec efficacité.

Face au recours forcé au travail de la maison, l’entreprise est condamnée à s’adapter au risque de disparaître de la scène. Comment une entreprise doit faire pour intégrer dans sa gestion l’impact du travail de la maison sur ses opérations courantes ?
Devant une situation contraignante, les entreprises mauriciennes, qui pouvaient organiser le travail à domicile, n’avaient pas d’autre choix que de réussir. Car n’oublions que tous les secteurs industriels – de l’hôtellerie à la construction en passant par le commerce entre autres – n’avaient pas la possibilité de télétravail. C’est un facteur qui aurait amené des situations très complexes, voire des faillites, si le gouvernement n’avait pas aidé par l’’assistance aux salaires, le Wage Assistance Scheme. Ainsi, les compagnies dont le personnel pouvait travailler à domicile, se sont organisées pour maintenir leurs activités et réaliser des résultats. Sont principalement concernés, les sociétés de services, tels que banques, assurances, finances, développement de logiciels, la profession légale, les prestataires de conseils en gestion ou formation.

Bien entendu, des rencontres en présentiel furent maintenues bien que moins fréquentes. Les espaces de bureaux restaient en grande partie vides, alors que l’entreprise devait assurer des coûts d’opération, tout en économisant sur ceux de déplacements locaux et internationaux. Pour ne pas perdre leurs marchés et clients, les entreprises communiquaient par des moyens informatiques parfois coûteux, surtout avec la protection de données, également onéreuse. L’efficacité, étant la priorité, apporta ses fruits car nous étions tous soumis au même régime. Les compagnies ont réussi à intégrer leurs coûts d’opération par rapport à la demande.

Quelles sont les implications financières du télétravail ?
Le travail à domicile comme je viens de le préciser, demande des équipements de communication plus sophistiqués et surtout l’usage de réunions, d’entretiens en visioconférence. Les compagnies ont ainsi dû faire face à de nouveaux enjeux. Je ne peux m’aventurer à citer des chiffres. Chaque cas est un cas particulier. Bien qu’efficaces, les compagnies n’ont pas réalisé des résultats équivalents à ceux de 2018 et 2019. Pour déterminer la charge financière supportée par les entreprises, il est essentiel de réaliser une analyse objective des dépenses et économies générées par ce type de travail. Car nous n’avons pas connu, fort heureusement, de lockdown pendant 18 mois. Les moments les plus longs de télétravail ont duré quatre mois de ces 18 mois, au 30 septembre 2021.

«Je reste convaincu que chaque employé, qu’il travaille à domicile ou dans l’entreprise, souhaite réussir et donner de lui-même dans la mesure où son environnement professionnel est favorable.»

Se pose alors la question de contrôle du fonctionnement des employés qui travaillent de chez eux. Comment cela se passe-t-il ?
Des objectifs sont transmis à chaque employé travaillant à domicile. Il est compliqué de contrôler le temps passé au travail, lorsque quelqu’un travaille à la maison, l’efficience n’étant pas la même pour tous. Cependant, sachant que les horaires sont de 8 heures à 17 heures, voire de 8 h 30 à 16 h 30, chacun doit être à l’écoute et disponible à tout moment pour assurer la souplesse dans le travail et ne pas pénaliser son entreprise.Toute déficience est sanctionnée. De même, l’employé, ayant une obligation de résultat , doit se conformer aux exigences de son entreprise.Les méthodes de contrôle sont simples à mettre en place par le suivi régulier du responsable ou du supérieur, par des comptes rendus transmis par informatique, par une surveillance des laptops. Ces moyens de contrôle ne me paraissent pas la priorité si l’entente, l’ambiance de travail et le désir de réussir ont été le cas dans les compagnies. Une grande part de confiance doit être la règle dans l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée.

Outre le contrôle, l’entreprise trouve difficile de gérer un autre paramètre propre à la génération de richesse pour elle-même et pour le pays : la productivité. Comment en assurer l’évolution et l’efficacité dans un régime de travail à distance ?
Sans vouloir revenir sur mon analyse précédente , le résultat reste la priorité. Chacun a ses compétences et son degré à réaliser ses objectifs. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le travail à domicile a rendu les employés plus solidaires et parfois plus performants. Ainsi la productivité s’est manifestée grâce à une émulation collective. Cela ne veut pas dire que le télétravail remplacera la présence physique dans une compagnie, car il est primordial de rencontrer son responsable, ses collaborateurs pour échanger et prendre des décisions stratégiques : rien de tel que le body language dans les réunions de travail en présentiel. Je reste convaincu que chaque employé, qu’il travaille à domicile ou dans l’entreprise, souhaite réussir et donner le meilleur de lui-même si son environnement professionnel est favorable. Les mini-conflits ou rivalités n’ont jamais apporté de résultats. L’éthique dans l’entreprise et le respect des collaborateurs, l’engagement de chacun en faveur de son entreprise génèrent des résultats, dans l’intérêt individuel et national.

«Avant de créer une législation particulière pour le travail à domicile, il est primordial d’analyser à moyen et long termes, son incidence et surtout de déterminer, aussi précisément que possible, sa durée.»

Estimez-vous que le télétravail est un phénomène fait pour durer ?
Nous ne pouvons, ni ne devons promouvoir le travail à la maison sur une grande échelle et à long terme. Cependant, il me paraît nécessaire d’analyser les activités professionnelles qui peuvent être menées à la maison. Nous trouverons certainement des activités qui pourraient entrer dans ce créneau.Finalement, l’individu a besoin de rencontrer ses collaborateurs sur son lieu de travail, dans des réunions. L’employé, qui ne travaille généralement pas dans un espace clos, ni dans sa «tour d’ivoire», éprouve le besoin de ces échanges professionnels. C’est pourquoi, sauf dans quelques cas particuliers, le travail à la maison ne mérite pas d’être encouragé.

Certaines entreprises ont pris goût aux avantages concrets de ce régime, dont la suspension de coûts comme le transport des employés, l’utilisation de l’espace physique, l’eau et l’électricité. Une répartition des coûts ne devrait-elle pas se faire pour compenser l’employé qui, en télétravail, assume une bonne partie de ces coûts ?
Dans l’optique où le travail à domicile doit être maintenu pour des raisons sanitaires, l’entreprise réalise en effet des économies. Ces montants «économisés» doivent être analysés avec précision et objectivité, avant de décider de toute compensation à l’employé en télétravail. La durée des quatre mois de lockdown total ne me paraît pas assez représentative des coûts d’opération, pour en tirer une conclusion objective. En revanche, certaines compagnies ont déjà aidé financièrement ceux travaillant à domicile. Il est délicat de généraliser car chaque entreprise a ses priorités : créer des précédents peut amener à terme à une situation difficilement maîtrisable plus tard.

Cela fait plus d’un an depuis que la pandémie a entraîné de nombreuses répercussions sur tous les secteurs de la vie familiale ou nationale. Ne trouvez-vous pas bizarre qu’aucun cadre légal n’a été établi pour introduire des paramètres d’un certain contrôle du télétravail ?
Nous avons tous subi, tant à Maurice qu’à l’étranger, cette pandémie sans être vraiment préparé.Elle a coûté aux États des dépenses considérables pour maintenir l’emploi et les activités économiques.Ainsi, avant de légiférer sur le travail à domicile, il est primordial d’analyser à moyen et long termes l’incidence du travail à domicile et déterminer, aussi précisément que possible, la durée du travail à la maison. Pour revenir à votre question, il existera toujours du travail à domicile, à faible échelle ; une législation pour ces cas particuliers paraît utile ; mais ne créons pas une structure légale lourde. Je pense qu’en ce moment, nous avons d’autres priorités nationales, telles que la relance de l’économie par l’augmentation de l’emploi, par un dialogue constructif et objectif entre le secteur productif et le gouvernement, qui, pour beaucoup, sont prêts à ces entretiens positifs. C’est tellement plus facile, dans un petit pays comme le nôtre, de créer cette synergie privé-public.

Si jamais les autorités envisagent un cadre juridique pour le télétravail sur la base des expériences acquises jusqu’ici, autour de quels facteurs devrait-il s’articuler ?
Une législation sur le travail à domicile, si elle s’avérait nécessaire, doit concerner différents secteurs. Par exemple, le secteur agricole, y compris le petit planteur dans son environnement familial, les professionnels des services, les micro ou minientreprises industrielles et artisanales sont tous concernés.Les éléments principaux à considérer seraient : paiement raisonnable du travail effectué basé sur la qualité et le temps que sa réalisation a nécessité, la limitation du temps de travail à 45 heures par semaine avec un moyen de contrôle aléatoire, pas toujours réalisable ; une aide à une installation minimale, le remboursement des frais énergétiques et les coûts du transport pour se rendre chez son employeur ou client. Tous ces éléments demandent une étude très précise et objective.

Comment prévoyez-vous l’évolution de la situation économique du pays face à la pandémie, qui pourrait forcer les autorités à remettre le compteur à zéro avec, par exemple,de nouvelles restrictions sanitaires alors que tous pensaient qu’elles étaient derrière nous ?
Notre situation économique demeure préoccupante, non seulement dû au Covid, mais aussi en raison des augmentations de prix des denrées, du coût des importations avec une roupie faible accouplée au coût élevé du fret aérien et maritime, donc du coût de la vie. Nous risquons une inflation beaucoup plus forte que celles des dernières années pré-Covid bien que la croissance soit prévue à 4 % - 5 %. La croissance nette sera affectée, surtout avec la recrudescence de cas d’infection au coronavirus. Néanmoins, nous continuerons à vivre avec ce virus. À chacun de nous de respecter les gestes barrières; au gouvernement d’encourager la vaccination avec des vaccins efficients. Comme le dit une certaine personnalité internationale, «quoi qu’il en coûte», notre gouvernement doit prendre des décisions fortes pour créer un climat de relance qui redonne confiance à chaque citoyen, pour encourager chacun à travailler efficacement à domicile ou en entreprise, pour faire respecter l’ordre, la discipline et les institutions, et surtout pour créer ce climat serein et constructif d’un développement socio-économique dynamique.

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