Sadeck Vawda: «Le Covid-19 a étendu le rôle du pharmacien»

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Sadeck Vawda, pharmacien et directeur général de MSJ LTD (Unicorn).

Sadeck Vawda, pharmacien et directeur général de MSJ LTD (Unicorn).

Depuis le début de la pandémie, le pharmacien, qu’il soit grossiste ou détaillant, a été davantage sollicité. Sadeck Vawda, directeur général d’Unicorn, grossiste qui importe et distribue des médicaments, compléments alimentaires et autres produits de santé, évoque cet élargissement du rôle du pharmacien et fait le point sur l’impact du Covid-19 sur l’industrie pharmaceutique mondiale et locale.

Quel a été l’impact du Covid-19 sur l’industrie pharmaceutique mondiale et à Maurice ? 
Cette question appelle une très longue réponse car l’impact sur l’industrie pharmaceutique mondiale et locale s’est ressenti à plusieurs niveaux. Il a d’abord été économique, avec une augmentation du coût de la vie générale, entraînant une baisse du pouvoir d’achat, une augmentation du chômage avec, pour résultat, que de nombreuses familles se sont retrouvées avec moins de revenus disponibles. Si, avant la pandémie, la classe moyenne inférieure allait à l’hôpital public pour se faire soigner tandis que la classe moyenne supérieure se rendait dans le privé, avec la pandémie et ses conséquences, un certain pourcentage de personnes se trouvant au bas de la classe moyenne supérieure ne se tourne plus vers la médecine privée mais se fait soigner dans les hôpitaux publics. La pandémie a ainsi causé une baisse générale dans l’univers de la médicine privée et la vente des médicaments, plus spécifiquement, pour les maladies chroniques. 

Au niveau local, durant le premier confinement, en mars 2020, la consommation des médicaments contre la toux et la fièvre a augmenté. Cependant, de mai à août de la même année, la vente de ces médicaments a plafonné car les gens avaient commencé à porter le masque. Ce qui a augmenté, par contre, par deux à trois fois plus que la normale, c’est la vente des vitamines C, D et du zinc, ainsi que tous les compléments alimentaires, qui boostent le système immunitaire. Les pharmacies ont aussi enregistré une hausse dans la vente de masques, de gels hydro-alcooliques et d’équipements de protection personnelle. 

Il y a récemment eu une explosion de la vente des tests rapides antigéniques de dépistage contre le Covid-19. Par exemple, depuis deux à trois semaines qu’Unicorn commercialise des tests antigéniques, nous en avons vendu 40 000, signe que les pharmacies s’approvisionnent pour répondre à la demande et que les gens se testent plus régulièrement. La situation doit être la même pour les sept à huit autres importateurs de tests antigéniques, vu la hausse du nombre de cas de Covid-19. 

Mais cette année, nous n’avons pas vu de panic buying comme c’était le cas en mars-avril 2020 car à cette époque, il y avait moins d’informations par rapport au virus et à l’épidémie. 

Le Covid-19 a aussi eu un impact sur la chaîne d’approvisionnement en raison d’une pénurie de principes actifs au sein des compagnies fabricantes. Il ne faut pas oublier que 60 % des principes actifs utilisés dans la fabrication des médicaments se fait en Chine et 20 % en Inde, deux pays fortement affectés par le coronavirus. A partir de là, les laboratoires européens et américains se sont rendu compte qu’ils devaient recommencer à en fabriquer. 

La fermeture des frontières a résulté en une diminution dans l’acheminement aérien des médicaments et ceux-ci ont été expédiés par bateaux, qui étaient aussi moins réguliers. Ce qui explique quelques ruptures de stock de médicaments à Maurice mais elles n’ont pas été majeures. Certains pays ont aussi interdit temporairement l’exportation de médicaments comme en Inde avec le paracétamol durant le premier confinement. 

Les prix de base des médicaments commandés en devises étrangères sont restés, dans la majorité des cas, inchangés. Ce qui a causé l’augmentation du prix des médicaments et d’autres produits de consommation courante, c’est la dépréciation de la roupie par environ 15 % (par rapport au dollar ou l’euro) entre la période pré-Covid-19 et maintenant. Ce qui a aussi fait gonfler les prix, c’est la hausse du fret. Pour une expédition aérienne, le coût du fret a triplé, voire quadruplé alors que par voie maritime, il a doublé, voire triplé. 

Le Covid-19 a aussi eu un impact sur l’innovation car les laboratoires ont mis de côté leurs recherches sur de nouvelles molécules pour d’autres pathologies, afin de se pencher sur l’élaboration de vaccins et de médicaments contre le nouveau coronavirus. La pandémie a aussi apporté de nouvelles façons de faire du business et au lieu d’avoir des présentations de produits en face à face et des interactions directes avec les médecins, nous avons dû le faire par Zoom. 

La télémédecine s’est aussi développée. Les professionnels ont dû recourir aux webinars pour se former et les grossistes et détaillants ont dû se mettre à l’heure des commandes en ligne, aux transferts électroniques pour les prescriptions et de nombreuses pharmacies ont mis en place un système WhatsApp pour communiquer. Les pharmacies ont changé leur mode d’opération, effectuant des livraisons à domicile, acceptant des paiements sans contact. 

Dans certains pays d’Asie du Sud, qui recevaient beaucoup de touristes chinois, grands consommateurs de médicaments et de compléments alimentaires, la chute dans les arrivées touristiques a affecté l’industrie pharmaceutique. L’industrie a aussi souffert en Arabie saoudite en raison de l’interdiction momentanée des pèlerinages qui apportent un gros lot de visiteurs. 

A Maurice, la fermeture des frontières a surtout affecté les pharmacies du littoral, qui vendaient beaucoup de crèmes solaires, d’anti-moustiques et des produits de santé aux touristes. 

Le Covid-19 n’a pas eu que du négatif. Il a aussi induit le développement rapide de vaccins. Huit d’entre eux ont déjà été approuvés par l’Organisation mondiale de la santé. Ils offrent une protection contre la maladie, bien qu’à des degrés de protection différents. D’anciens médicaments traitant d’autres pathologies et qui réduisent l’hospitalisation et la sévérité du Covid-19, ont été reconvertis, notamment le Tocilizumab, dont la molécule traitait notamment la polyarthrite rhumatoïde. Il y a eu des recherches approfondies pour développer des médicaments anti-Covid comme le Molnupiravir, le Paxlovid, le Remdesivir et le Ronapreve, entre autres.

La profession de pharmacien est-elle suffisamment reconnue à Maurice ? 
Le rôle du pharmacien est d’assurer la qualité des médicaments, leur dispensation selon la loi, de conseiller à propos des médicaments pour s’assurer d’une utilisation optimale, d’effectuer des tests de dépistage, de promouvoir la santé et un style de vie sain en général et d’interagir avec d’autres professionnels pour optimiser le traitement des patients. Depuis l’an dernier, les pharmaciens et le personnel des pharmacies ont effectivement joué un plus grand rôle et ils n’ont pas hésité à travailler au-delà des heures habituelles, voire jusqu’à des heures indues pour assurer la disponibilité des stocks, pour que le public ne manque de rien, au risque parfois de leur sécurité physique ou sanitaire. Je dois d’ailleurs saluer le rôle du personnel d’Unicorn. Tout le monde, quel que soit son poste, a mis la main à la pâte pour préparer les commandes. 

Le Covid-19 a permis à tous ceux engagés dans l’industrie pharmaceutique de montrer leur noblesse. Il faut saluer la profession, qui n’est pas suffisamment reconnue alors qu’elle dispense un service gratuit aux patients en termes de conseils et d’utilisation rationnelle des médicaments. Je pense que la prochaine étape sera d’autoriser le pharmacien à faire des tests rapides contre le Covid-19, dans le respect du protocole sanitaire, et peut-être même la vaccination anti-Covid comme cela se fait dans d’autres pays. Le tout réglementé par un cadre juridique. Dans certains pays, le pharmacien reçoit un professional fee de l’Etat pour ce service conseil gratuit et la dispensation des ordonnances. Il devrait en être de même à Maurice.

Existe-t-il un code d’éthique pour les pharmaciens ? 
Le Pharmacy Council a été créé en 2015 et il était bienvenu. Ce conseil contrôle la profession. Il a fait du bon travail, surtout en matière de Continuous Professional Development, d’enregistrement des pharmaciens et d’organisation des examens en collaboration avec le Mauritius Examinations Syndicate. Selon mes informations, le Pharmacy Council travaille actuellement sur l’élaboration d’un code d’éthique, qui régulera la profession et permettra de l’assainir et aussi de prendre des sanctions si besoin est. 

Quel est le rôle du Pharmacy Board ? 
Ce board régit, entres autres, la fabrication, l’importation, la distribution et la vente des médicaments, s’occupe de l’enregistrement des pharmacies et fait le monitoring. Il s’occupe aussi de l’enregistrement des médicaments après évaluation et recommandations du Trade and Therapeutics Committee. 

Quelles sont les étapes pour qu’un produit pharmaceutique soit enregistré ? 
Depuis quelques années, l’enregistrement est calqué sur le modèle international. Le Common Technical Document du produit est soumis au Trade and Therapeutics Committee, qui l’évalue, et fait ses recommandations au Pharmacy Board. Si le produit est accepté, l’importateur doit payer un One off registration fee et un frais de renouvellement annuel de Rs 2 000 par produit. 

Les prix des médicaments devrait-il être contrôlé ? 
Il l’est déjà. Les importateurs/stockistes/distributeurs grossistes ont une mark-up de 11 % et celle des détaillants est de 21,6 %. Une marge très raisonnable pour un service professionnel. 

Y-a-t-il suffisamment de concurrence sur le marché ? 
Il y en a amplement, avec 350 pharmacies au détail, 49 grossistes, une grande disponibilité de médicaments originaux, de génériques et de copies. Le marché est déjà bien ventilé.

Que pensez-vous de l’importation parallèle ? 
Il faut la réguler. Les laboratoires fabricants auprès de qui nous commandons des produits viennent visiter nos locaux pour voir si nous stockons leurs médicaments dans des conditions optimales. Selon l’Organisation mondiale de la santé, Maurice tombe sous la zone climatique IVA et les laboratoires sont tenus de conditionner leurs produits selon des critères bien définis. Je ne suis pas sûr que ces critères soient respectés dans le cadre de l’importation parallèle. 

C’est aussi une question de traçabilité et de pharmacovigilance car il faut pouvoir avertir le laboratoire fabricant si un patient a des effets secondaires avec son médicament et retracer les lots affectés, très difficile avec l’importation parallèle. Je ne dis pas qu’il faut y mettre un terme mais qu’elle doit être contrôlée et il faut des gardes fous. 

Le gouvernement va remplacer la «Pharmacy Act» par une «Medical and Healthcare Products Act» et créer une «Medical and Healthcare Product Regulatory Authority» nationale. Votre avis. 
La Pharmacy Act de 1983 est dépassée. Il faut assurément une nouvelle loi pour prendre en compte les réalités de la pratique de la pharmacie contemporaine et de l’avenir. Et avoir une autorité régulatrice indépendante est aussi une très bonne chose. 

D’ici dix ans, où voyez-vous l’industrie pharmaceutique locale ? 
Le gouvernement est venu avec l’idée de faire de Maurice un Pharmaceutical hub et de produire des médicaments et des vaccins. L’idée est bonne, mais pour cela il faut une main d’oeuvre très qualifiée et très pointue, des validations internationales pour exporter dans d’autres pays de la région et il faudra que les prix soient compétitifs (en comparaison avec des géants pharmaceutiques comme l’Inde). Pourrons- nous en faire autant ? L’idée est bonne mais il faudra la creuser davantage. Avec le Pharmacy Council, une prochaine Medical and Healthcare Product Regulatory Authority et un nouveau cadre juridique, on devrait franchir un nouveau pallier pour professionnaliser davantage le secteur.

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