Jean-Noël Humbert: «La culture de productivité est un enjeu national et ne doit pas s’arrêter aux portes de l’entreprise»

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Jean-Noël Humbert, ex-président du National Productivity & Competitiveness Council (NPCC).

Jean-Noël Humbert, ex-président du National Productivity & Competitiveness Council (NPCC).

Comment trouver le juste équilibre entre d’une part, une nation qui doit assurer la productivité pour assurer l’efficience de tout système économique et préserver la compétitivité des biens et services sur des marchés concurrentiels, et d’autre part, célébrer les différentes fêtes propres à une nation multiculturelle et multireligieuse ? Question complexe et difficile surtout dans le contexte de la pandémie de Covid-19 qui a engendré de nouvelles contraintes sur la productivité de la nation. L’ex-président du NPCC s’explique.

C’est quoi la productivité pour un employé, une entreprise et une nation ? 
La productivité est l’expression d’un résultat obtenu d’un système de production par rapport à un objectif établi. C’est la mesure de la relation produit/travail. Elle intègre forcément des notions d’efficience, d’efficacité et de rendement par rapport aux ressources déployées par le système. Ce résultat peut être établi en relation au capital humain employé, aux machines, aux lignes de production, ou plus globalement à un modèle d’organisation de production de biens ou de services. La productivité est donc mesurable contre des objectifs précis établis par l’entreprise. 

Quelle est son importance dans la vie économique d’une nation ? 
Elle est très importante comme mesure d’efficience dans tout système économique, tant au niveau micro, c’est-à-dire l’entreprise, qu’au niveau macro, celui de la nation. Elle permet ainsi d’assurer la compétitivité économique et commerciale des biens et services offerts par les entreprises sur des marchés concurrentiels, qu’ils soient locaux, régionaux ou internationaux, et donc par extension la compétitivité de la nation. Il y a donc un lien organique étroit entre la productivité des entreprises et autres organisations engagées dans la vie économique d’une nation et la compétitivité internationale de cette même nation. C’est une relation de facto et donc indiscutable. On ne peut pas s’attendre à ce qu’une nation soit économiquement compétitive si l’ensemble de ses citoyens n’opèrent pas aux niveaux de productivité requis pour atteindre cette compétitivité. Sur des marchés concurrentiels, il est donc évident que la compétitivité est essentielle pour assurer le développement et la pérennité des entreprises et par extension le développement économique et la création de richesse de toute la nation. C’est élémentaire !

Il y a 20 ans, le pays s’est doté du National Productivity & Competitiveness Council (NPCC) pour placer, sur des fondamentaux solides, sa capacité de produire de la richesse indispensable pour améliorer la qualité de vie de la nation et vous en avez assumé la présidence. En 20 ans, qu’est-ce qui a changé sur le plan de la productivité ? 
La notion de productivité est généralement bien mieux comprise aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Elle est bien ancrée dans les discours, que ce soit au niveau des entreprises, des institutions privées et publiques et des décideurs politiques. Elle reste d’actualité. On en parle souvent. Dès ses premières années, le NPCC s’est beaucoup investi dans des projets et des actions concrètes visant d’abord à éduquer, sensibiliser et familiariser les citoyens en général à la notion de productivité. Ensuite, plus concrètement, à l’introduction, l’apprentissage et l’adoption de programmes pour établir, mesurer, contrôler et promouvoir la productivité au niveau du factory floor. Reconnaissons en passant la grande contribution des premiers artisans de cette mouvance, avec José Poncini, premier président du NPCC, Nikhil Treebhoohun, son premier directeur exécutif, et tous leurs collaborateurs, qui ne se sont épargné aucune peine pour permettre la vulgarisation d’un concept jusqu’alors mal compris, étant souvent perçu comme l’émanation d’un capitalisme débridé. 

Cette campagne a été bien au-delà des entreprises et des institutions avec le lancement des Citizens’ Action Teams (CATs), destinées aux citoyens lambda dans leur vie communautaire au quotidien. Une approche qui visait à enraciner une culture de productivité au plus profond de la société mauricienne, favorisant ainsi une dynamique bottomup vers tous les étages de la vie sociale et économique du pays. Hormis l’adoption par les entreprises d’outils de gestion de la productivité et du combat contre le gaspillage, les plus connus étant le Gamba Keizen et le Muda, depuis mis en oeuvre dans de nombreuses entreprises mauriciennes sous diverses appellations. Une des questions importantes qui avaient alors retenu notre attention était la gestion des conflits. Souvent, nous ne nous rendons pas compte à quel point notre incapacité à gérer et à régler des conflits avec efficacité est à la source même de notre incapacité d’atteindre nos objectifs de productivité. Que ce soit au niveau des citoyens dans leur quotidien, des entreprises, des institutions, et plus haut dans les sphères politiques, les conflits pèsent lourdement sur les prises de décisions et sont des freins indésirables aux objectifs de productivité souhaités de tous. 

Vous me demandez où nous en sommes après 20 ans ? La notion de productivité est bien comprise, assimilée et pratiquée au sein des entreprises en général. Elle s’exprime par des outils de gestion utilisés sur le factory floor au quotidien. Sauf pour quelques exceptions, je ne suis pas certain de pouvoir généraliser autant pour les institutions publiques. Quant au citoyen lambda, la connaissance, voire la perception qu’il a aujourd’hui de la productivité, dépend, dans une large mesure, de la continuité et de la qualité de la communication et des pratiques adoptées par son employeur, beaucoup plus que des campagnes, programmes et actions au niveau institutionnel.

Que faut-il faire pour préserver et conserver ces atouts ? 
Les entreprises responsables, aujourd’hui et demain, savent ce qu’il faut faire pour préserver ces atouts. Elles aspirent à la pérennité de leurs opérations, à la reconnaissance de leur nom et de leurs marques, à la considération et au respect des citoyens. Elles sont conscientes, plus que jamais, que l’environnement dans lequel elles évoluent, se complexifie et exige plus d’attention à des considérations qui ne l’étaient pas hier. Pour elles, la productivité ne se quantifie plus seulement en termes de rendement. Il s’agit également d’une productivité qui intègre des considérations de personnes, d’individus et de règles d’éthique. Les employés d’hier sont devenus aujourd’hui des collaborateurs, dont le niveau d’engagement au sein de l’entreprise est continuellement sondé, mesuré et analysé. C’est l’Engagement Survey. Il s’agit également d’une productivité qui ne peut ignorer son impact sur la planète. Les entreprises qui l’ignorent en paieront très vite le prix, chèrement. La communication est aujourd’hui implacable et les consommateurs exigeants. La productivité se doit d’être également écoresponsable. L’empreinte carbone de chaque production compte et les entreprises sont invitées à adopter des programmes d’efficacité énergétique. La pollution et le gaspillage sont l’affaire de tous et l’économie circulaire avec la possibilité de reduce, reuse, recycle, est une option réelle. Donc, l’entreprise sera un agent dynamique sur lequel on pourra certainement compter pour sauvegarder ces atouts. 

En revanche, il y a encore beaucoup à faire au niveau des institutions qui malheureusement travaillent souvent en silo plutôt qu’en cluster. À cause de cela, nous voyons trop souvent soit des délais, soit du rework, dans les grands projets d’infrastructure avec pour conséquence des surcoûts importants. Combien de fois n’avons-nous pas vu des routes nouvellement construites être creusées pour l’installation de conduits d’eau ou de câbles électriques ? La culture de productivité est donc un enjeu national et ne doit pas s’arrêter aux portes de l’entreprise. Dans cette optique, la Regulatory Impact Assessment annoncée lors du dernier discours du Budget, est bienvenue. Elle permettra d’harmoniser les lois et règlements et éviter ainsi des conflits qui sont la cause de tant de perte de productivité.

Quels facteurs ont la peau dure et continuent à constituer, dans une large mesure, des contraintes pour une amélioration de la productivité ? 
Je ferai court. Je pense que c’est avant tout un déficit de communication ou une communication mal faite, couplée à une approche au développement trop compartimentée. 

Des manquements par rapport à la volonté d’initier des projets innovateurs privés et l’absence de données sur ce qui a déjà été fait sur ce plan sont les deux faiblesses majeures repérées par les auteurs de la Mauritius Productivity Study entreprise par le NPCC. Quels sont les facteurs susceptibles d’expliquer une telle situation ? 
Il n’y a rien de surprenant ni d’inédit dans le constat fait par les auteurs de la Mauritius Productivity Study. On dirait simplement qu’ils ont fait le constat du rayonnement fossile de notre premier Big Bang économique. Ce qu’ils constatent comme faiblesses, lacunes, et manquements ne l’étaient pas dans le passé et le sont devenus inévitablement. Sans décrire les contours d’un éventuel nouveau modèle de développement socio-économique, ils se sont aventurés à nous présenter ce qu’ils considèrent être des pièces manquantes dans la construction dudit modèle. J’avoue ne pas comprendre la démarche.

Que faire pour y remédier ? 
Nous ne pouvons plus continuer à ignorer le fait que nous sommes dans un mode de développement exponentiel et d’une extrême complexité. Notre raisonnement et nos recherches de solutions sur nos modèles économiques du futur ou sur leurs pièces manquantes, telles qu’envisagées par les auteurs de la Mauritius Productivity Study, ne peuvent plus répondre uniquement à la question du «quoi faire ?» mais plutôt du «comment faire ?». Il nous faudra avoir les qualités requises pour être capable de faire beaucoup plus, de brasser plus large. Nous avons beaucoup évoqué la nécessité, sinon l’urgence, d’augmenter «l’employabilité » de ceux qui arrivent chaque année plus nombreux sur le marché du travail. Mais sommes-nous vraiment conscients de ce qui nous attend plus devant sur ce marché ? Si nous l’étions, aurions-nous la même approche sur l’éducation de nos enfants ? 

Dans un ouvrage publié en 2018, intitulé 21 leçons pour le 21e siècle, son auteur, Yuval Noah Harari, auteur du best-seller Sapiens, a le courage d’aborder la question de l’emploi du futur sans détour. Il ne fait que constater ce qui est : que l’intelligence artificielle (IA) gagne du terrain dans toutes les sphères de l’activité humaine et qu’à son taux de progression actuel, sauf pour une gouvernance mondiale qui viendrait l’interdire pour des raisons de moralité et d’éthique, il viendra se substituer à de nombreux emplois existants qui deviendront tout simplement inutiles. Mais la bonne nouvelle est qu’en parallèle, une forte demande surgira pour une flopée d’ingénieurs et autres techniciens dans le domaine du numérique, de la robotique et de l’IA. Si cette vision du marché de l’emploi du futur est vraie, comment nous préparonsnous pour y faire face ?

À quoi pourrait-on avoir recours pour les faire disparaître ou au moins en atténuer les effets sur l’économie de la nation ? 
Une culture tous azimuts de l’innovation est essentielle, et là je donne totalement raison aux auteurs de la Mauritius Productivity Study ; mais elle ne sera acquise qu’à travers un nouveau modèle éducatif qui appelle au questionnement, à l’analyse, à l’ouverture d’esprit. Il est évident que c’est l’humain qui fera la différence, même lorsque l’IA occupera davantage d’espace dans sa vie. Après tout, ce sont les humains qui vont concevoir ces robots. Je ne sais pas s’il faut une rupture totale avec le modèle éducatif existant, mais je reste persuadé qu’il faudra être beaucoup plus ambitieux et «aventureux» qu’aujourd’hui et accepter de prendre certains risques. L’avenir de ce que nous appelons la productivité à Maurice comme ailleurs en dépendra largement.

Un des phénomènes susceptibles d’affecter la capacité d’une entreprise ou du pays à conserver le niveau de productivité atteint jusqu’ici est l’émergence de situations inattendues qui provoquent une véritable rupture dans la chaîne de production ou dans la continuité des activités économiques. Quels sont les enseignements qu’il est possible de tirer de la pandémie ? 
Des enseignements très encourageants pour l’avenir. Grâce au Covid-19, nous avons pu révéler notre potentiel d’adaptation dans une situation de rupture totale et brutale avec la normale. Nous avons pu en seulement quelques jours, assurer la continuité des opérations essentielles à notre survie. Nous avons démontré notre flexibilité, notre capacité d’adaptation, notre résilience. Nous avions sans doute oublié que nos lointains ancêtres Sapiens l’ont sans aucun doute fait plusieurs fois avant nous. Il est réconfortant de constater que cette part de notre ADN ne s’est pas perdue en cours de route. C’est l’enseignement majeur que je retiens de la crise du Covid.

Que faudra-t-il faire pour trouver un juste équilibre entre l’obligation de préserver la continuité des activités économiques essentielle pour maintenir le niveau de productivité atteint jusqu’ici et la nécessité de célébrer des évènements à caractère religieux ou socio-culturel qui ne concernent qu’une partie de la nation mais qui bénéficient du statut de jour férié avec la suspension de toutes les activités économiques sous peine de les maintenir avec des coûts supplémentaires pour l’entreprise ? 
Sur cette question, je pense qu’il nous faut avant tout, en tant que nation, nous entendre sur nos objectifs communs. Nous reconnaissons tous, me semble-t-il, que notre multiculturalité constitue un atout majeur pour notre nation et qu’elle doit être sauvegardée, voire qu’elle doit évoluer et se raffiner avec le temps. En même temps, nous souhaitons tous voir s’améliorer notre qualité de vie et l’émergence de certaines facilités pour nos enfants comme, par exemple, la meilleure éducation possible ; des services publics qui fonctionnent bien et assurent la continuité des opérations ; une vie plus confortable et des loisirs ; l’accès à une nourriture saine et variée, la mise à disposition de services de santé de qualité, bref un ensemble de facteurs pouvant contribuer à l’amélioration de notre niveau de vie. 

On ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre. Il y a des choix à faire. Nous avons montré dans le passé que nous pouvions le faire alors que le pays avait plus d’une vingtaine de jours fériés par an. Cependant, il ne faudrait pas non plus passer d’un extrême à l’autre. La construction d’une multiculturalité heureuse et saine exige que les uns et les autres se connaissent et se comprennent davantage. Un apartheid culturel et religieux, ou chacun aurait ses fêtes a lui, serait une grave erreur. Il y a un compromis intelligent à trouver et je suis confiant que nous allons pouvoir le trouver.

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