Carina Gounden: «De nombreuses solutions sont dans la nature»

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Carina Gounden, membre du collectif Aret Kokin Nu Laplaz.

Carina Gounden, membre du collectif Aret Kokin Nu Laplaz.

Combattante acharnée de la cause environnementale, Carina Gounden est d’avis que Maurice perd trop de temps face aux dangers du changement climatique. Elle dénonce surtout l’hypocrisie du gouvernement par rapport aux engagements qui seront pris par le Premier ministre à la COP26 et les actions entreprises ici.

Pensez-vous que notre pays peut et doit contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique ?

«Projections for Mauritius are bleak.» C’est en ces termes que le ministre Rama- no s’est exprimé dans le magazine DandC. Nous avons une voix en tant que petit État insulaire victime des pays pollueurs et notre positionnement doit être des plus forts et clairs. Des incohérences au niveau de notre politique nationale affaibliront cette voix. Mais quelle est la crédibilité de l’État mauricien quand il appelle à décréter une climate emergency d’un côté et demande aux États responsables d’arrêter de polluer et de fournir les financements vi- taux dont Maurice aura besoin pour faire face aux changements climatiques, alors que de l’autre côté il n’a trouvé rien de mieux que de débattre d’un Offshore Petroleum Bill en parallèle à la COP26 ? Donc, nous ne valons pas mieux que ces pays pollueurs que nous pointons du doigt, nous, qui sommes toujours meurtris par la marée noire du Wakashio ! Nous devrions être de ceux qui se tiennent fermes devant les pays récalcitrants à réduire plus rapidement leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), qui gagnent du temps égoïstement, et nous condamnent, nous, à une course contre la montre, mettant en danger notre vie et celle de nos enfants.

D’après vous, donc, on peut atténuer les effets du réchauffement climatique sur notre pays ?

La politique de développement nationale ne témoigne pas d’une réelle intention de respecter les équilibres naturels, planifier en tenant en compte nos vulnérabilités sur le long terme, agir contre des promoteurs irresponsables qui ne pensent qu’aux gains à court terme sans se soucier du devenir ou de la qualité de vie de notre génération et de celles qui viendront après nous. Notre île est déjà tellement dégradée. L’intérêt national se trouve du côté de notre capacité à nous préparer rapidement face aux effets des changements climatiques. Plus nous perdons du temps à adapter nos systèmes socioéconomiques à la donne climatique, plus l’addition sera salée. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation dramatique à l’avenir à devoir réduire les budgets pour la santé ou l’éducation par exemple, car notre pays n’a pas su se préparer à temps. Si je prends le sort de notre littoral, de ceux qui y habitent, y gagnent leur vie, nous devrions réellement nous inquiéter car nous pouvons voir le recul rapide du trait de côte, la mer gagnant du terrain. Ayons en tête par ailleurs que cela fait un moment que nous n’avons pas été frappés de plein fouet par un cyclone. C’est maintenant qu’il faut entrevoir les scénarios possibles et apporter des solutions.

Comment faire ?

Pa kan katastrof divan laport ki pou sové. Il y a suffisamment de données aujourd’hui pour produire, en toute transparence, des modélisations, des animations virtuelles/ des projections de ce que veut dire concrètement la montée du niveau de la mer, les scénarios de submersion, d’érosion, à court, moyen et long termes pour la petite île vulnérable que nous sommes. Et surtout que ce soit accessible à tous. Les lois doivent aussi évoluer. Nous n’avons toujours pas revu le setback de 30 mètres du High-Water Mark pour les constructions qui est insignifiant face à la vitesse à laquelle nous perdons nos plages. La population, les décideurs, le Business doivent comprendre que nous n’arrêterons pas la mer. Que font nos décideurs justement ? Ils ne sont pas capables de concrétiser une mesure aussi simple et pourtant ô combien urgente ? Nous sommes toujours à assister à des scènes de destruction de zones écologiquement sensibles en toute impunité, voir défiler des Environmental and Impact Assessments qui maquillent la réalité. C’est cet état des choses, ces abus, qui sont «kont devlopman».

Pour les constructions déjà faites sur le littoral, comment fait-on ?

Envisageons déjà le littoral aujourd’hui non comme une vache à lait, mais comme un Bien commun. Mais aussi comme une zone de tous les dangers et à fortifier d’urgence. Il faut pouvoir graduellement récupérer de l’espace où c’est possible de le faire, recréer et nourrir des cordons dunaires, mettre en place les structures de protection adaptées, comprendre aussi que de nombreuses solutions sont dans la nature… Le recul dont je parle est stratégique afin d’éviter une évacuation forcée dans les années à venir. Permettons aux gens de se projeter en ayant toutes les données. Malheureusement, là encore l’accès à l’information devient très compliqué. La tendance est à l’opacité.

Pensez-vous que Maurice pourra bénéficier du soutien financier espéré de la communauté internationale tel que présenté dans les Nationally Determined Contributions (NDC) du pays ?

Nous aurons certainement des aides financières de la communauté internationale, des fonds pour le climat, et le Premier ministre le sait. C’est d’ailleurs pour cela qu’il s’est déplacé. Maurice nécessitera US$6,5 milliards, dont seulement 35% pourront être fournis par la République de Maurice, y compris par le secteur privé mauricien. Les 65 % manquants, soit plus de US$4,2 milliards ou Rs 182 milliards, devront être fournies par la communauté internationale. C’est donc le premier enjeu, immédiat, pour la délégation mauricienne participant à la COP26 effectivement. De plus, réalistiquement, peut-on se fier à la capacité du secteur privé à fournir ce type de financement ? Vraisemblablement, Maurice nécessitera d’obtenir de la communauté internationale bien plus que Rs 182 milliards. Voilà pourquoi il faudra être très cohérent dans notre politique nationale. Ce n’est pas parce que nous avons le droit de prétendre à cet argent que nous avons carte blanche pour détruire comme bon nous semble une fois chez nous. Il ne faut pas que ces aides financières servent finalement à faire des opérations pas lapintir lor dibwa pouri, du greenwashing.

Vous menez une guerre inlassable, y compris légale, contre le développement sauvage sur- tout sur le littoral. Quel sentiment avez-vous ?

Un environnement sain, préservé, est vital pour les habitants. Mais aussi pour la reprise du tourisme. Maurice devra se positionner sur un marché encore plus compétiteur où un environnement préservé/réhabilité, authentique sera notre meilleure carte à jouer. Personne n’a envie de faire un long voyage, et dé- couvrir un pays où la nature est dégradée, des plages érodées, des lagons morts, des pelleteuses sur le sable, des constructions à perte de vue, encore moins après la crise de la Covid-19. De Beau-Champ (Bel-Ombre) à Melville, en passant par la grande désolation de la péninsule de Les Salines Rivière-Noire… Autant de massacres écologiques lors desquels les autorités ont été priées d’intervenir maintes fois, faire respecter les lois, mais rien n’a été fait.

Les citoyens que nous sommes tentons parfois de faire appel à la justice comme dernier recours et très vite on nous fait comprendre que nous n’avons pas le droit légal en tant que citoyens d’agir dans ce type de cas. Le dernier cas en date que nous avons porté en Cour suprême concerne justement le non-respect de la Climate Change Act, entre autres lois et outils de planification. À peine la Climate Change Act entré en vigueur qu’elle est déjà reléguée dans un tiroir. Était-ce là encore une loi cosmétique, une case à cocher pour accéder à des fonds verts ?

Devant ces portes fermées, que comptez-vous faire ?

Nous aussi en tout cas, nous sommes en contact avec certaines de ces instances de financements internationales, et nous les presserons sur le fait qu’elles doivent s’appuyer davantage sur la société civile, as watchdogs, as part of project failsafe mechanisms. Et aussi sur l’importance de privilégier des évaluateurs et auditeurs externes, indépendants (third-party) pour suivre le bon déroulement, la transparence, la réussite de ces projets financés par ces fonds internationaux. Il s’agit surtout de travailler à faire évoluer les mécanismes de bonne gouvernance environnementale et cela se passe au niveau national, mais aussi au niveau international sur la base des engagements que nous prenons.

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