Covid-19 et Rodrigues | Ouverture de l’accès aérien: La vie ou la mort ?

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Au risque de me faire encore plus d’opposants, je vais défendre la position que l’île Rodrigues, qui a déjà protesté et obtenu un report de l’ouverture au 1er novembre, doit maintenir : ne pas ouvrir son accès aérien ou maritime aux voyageurs sans la quarantaine tant que les bonnes conditions ne sont pas réunies. La position est simple : dans la communauté rodriguaise sur place, personne n’est prêt à assumer la responsabilité des premiers décès qui s’en suivront quand le virus arrivera plus facilement dans l’île, selon les modalités de l’ouverture que l’on veut nous imposer.

Les autorités régionales n’ont aucun pouvoir de décider, par exemple, de la possibilité de fermer l’aéroport de Plaine-Corail ou du type de mesures applicables à Rodrigues.

Rodrigues n’est pas Maurice et la mort a une signification sociétale et émotionnelle communautaire, en complément des aspects fa- miliaux et personnels. Les enterrements font église pleine pour la plupart des cas et il n’est pas question de sacrifier des victimes innocentes, personnes âgées ou à comorbidités aigues, sur l’autel de l’ouverture, en réponse à un lobby économique de certains opérateurs touristiques avides d’alléchants revenus aux dépens d’une population qu’il est du devoir des responsables de l’île de protéger coûte que coûte.

Il s’agit bien d’une question de vie ou de mort. Les arguments tels que Rodrigues ne pourra pas continuer à s’isoler encore, ne sont que les échos de ceux qui mettent de l’avant leurs propres intérêts : ceux qui sont à Maurice ou ailleurs et qui veulent se rendre dans l’île ou principalement des «opérateurs touristiques» qui, certainement, ne seront pas directement affectés par une arrivée éventuelle du virus sur le sol rodriguais. Ils sont, de par leur situation économique, en bonne santé relative, connaissent les gestes barrière car étant éduqués et avertis et, pour certains, ont les moyens de se payer des jets privés pour se soigner à Maurice. Ce n’est pas le cas des pauvres et des vulnérables à Rodrigues, qui constituent la masse. Au premier signe du virus, introduit par un passager, il est certain que des dizaines de personnes seraient contaminées, ce qui engendrera une panique et un lockdown quasi volontaire ou imposé par les autorités. L’effet sera contreproductif : au lieu d’une reprise économique, nous nous retrouverons en lockdown avec en plus le virus sur les bras.

Deux respirateurs pour 42 000 personnes

Ne sachant pas quel présage cela indique, les Rodriguais commentent la publication des avis de re- crutement dans la Fonction publique locale de Cemetery Supervisors durant la semaine écoulée. Certains font le lien entre le risque grandissant de morts du Covid-19 à venir si le gouvernement, sous la férule du vice-Premier ministre Steven Obeegadoo, avec le lourd silence approbateur des dirigeants de l’Assemblée régionale, persiste à ouvrir l’accès de Rodrigues aux voyageurs sans la quarantaine. Le Conseil exécutif de Rodrigues, son chef commissaire et son commissaire de la Santé sont coupables de laxisme, de wait and see et de déficit d’initiatives, se contentant le plus souvent de se réfugier derrière l’excuse «Moris kinn desidé, pa nou»

Depuis le début de la crise du Covid-19 et les premières fermetures et les lockdowns de mars 2020, ils n’ont rien fait, rien entrepris et ils ont pratiquement abandonné, à leur sort les Rodriguais bloqués à Maurice. Des dizaines en sont morts alors que d’autres attendent toujours depuis six mois de rentrer chez eux. Le Conseil exécutif de Rodrigues a été incapable d’organiser la quarantaine pour recevoir les Rodriguais, qui vivent des drames à Maurice, principalement pour de fausses raisons financières et parce qu’ils ne voulaient pas gérer la quarantaine à Rodrigues.

Au lieu de profiter de l’absence du virus et de favoriser une campagne de vaccination en masse, les commissaires euxmêmes, de par leur position et leur point de vue, ont quasiment rejoint les antivaccins. Quelle ouverture voulez-vous faire avec 40 % des adultes seulement vac- cinés alors que la norme pour les pays développés est de 80 % avant l’ouverture ? Les autorités ont réussi, en deux ans, depuis que cette crise a commencé, à se procurer deux respirateurs artificiels seulement pour les cas éventuels de Covid-19. Avec une population relativement plus âgée (les jeunes quittent Rodrigues à la recherche de travail) avec un pourcentage élevé de comorbidités, comme le diabète, des problèmes cardiovasculaires, l’hypertension, des cancers, comment peuvent-ils avancer qu’ils sont prêts pour l’ouverture avec deux ventilateurs seulement au Centre de santé Zita Jean Louis à Mont-Lubin, qui a été désigné comme centre de soins pour les malades éventuels du Covid-19 ? Clairement, l’île est loin du taux de vaccination nécessaire pour autoriser une ouverture sans quarantaine. De plus, on sait et les études dans le monde le démontrent, que ceux, qui ont fait leur vaccin depuis un moment, perdent leur résistance et ont besoin de rappels. 

Protéger la population, la première des priorités

On comprend l’amertume et la détresse économique des opérateurs touristiques, qui ont perdu et continuent de perdre beaucoup d’argent alors que les dettes s’accumulent. Un tourisme chez l’habitant, avec des gîtes et des maisons d’hôtes de bonne qualité, ainsi que d’autres établissements moyens, couplés à une stratégie d’éco-tourisme plus ou moins encadrée, ont fait de Rodrigues une destination coup de cœur pour beaucoup de Mauriciens et d’Européens. Tout le monde voudrait que les touristes reviennent, mais qui va assumer les risques des complications de santé graves et de morts, qui accompagneront une ouverture sans réserve, sans quarantaine ? Personne n’est en mesure de répondre.

«Clairement, l’île est loin du taux de vaccination nécessaire pour autoriser une ouverture sans quarantaine.»

Une comparaison avec les autres îles dans le monde indique que la majorité des petites îles comme Rodrigues, indépendantes ou sous l’administration d’une métropole, ont choisi la prudence à la pression de relancer le tourisme. Les îles Cook, Nieu, Tonga, Tuvalu, Nauru sont autant d’exemples où les autorités ont rapidement fermé leurs frontières avec l’arrivée de la pandémie et continuent de le faire pour protéger leurs populations, même à contre-cœur si cela implique de sacrifier les revenus du tourisme pendant la durée de cette pandémie.

Dans un article, dans Traveller, on peut lire ceci : “All the countries with no infections have factors in common; all recognised the threat of the SARS-CoV-2 virus, responded quickly and shut the door to the rest of the world. Most of those islands have sacrificed their tourism income in the process. For many that’s the mainstay of their economy, but the loss of tourism dollars has been easier to bear than allowing the novel coronavirus to run riot.” 1

Cet article liste ce que font les autres îles similaires à Rodrigues et qui n’ont pas encore été affectées par le virus du Covid-19. Toutes ont refusé l’accès à leur pays à des touristes étrangers et préfèrent sacrifier les revenus du tourisme temporairement au profit d’une assurance plus grande de protection de leur population. Dans le cas de Tuvalu on peut lire ceci : “Tuvalu consists of nine Low-lying reef islands and atolls about midway between Hawaii and Australia. As early as January 2020 the Tuvalu Government convened a COVID-19 Health Taskforce, imposing a state of emergency from March and shutting the borders to all aircraft and vessels, with only the Prime Minister able to grant exemptions for incoming medical, food, fuel and other emergency supplies. The State of Emergency applies until November 6, 2021.”

Il est donc clair que dans le monde entier, les îles, qui n’ont pas été atteintes par le Covid-19, préfèrent continuer à se protéger au lieu de se précipiter vers des réouvertures hasardeuses et qui risquent de faire payer le prix fort en termes de morts à leurs populations.

Des dirigeants passifs

Dans une autre publication intitulée Islands and COVID-19: A Global Survey2 les auteurs mettent en lumière les difficultés politiques, légales et institutionnelles, qui ont caractérisé la capacité de répondre à la pandémie de certains îles. «One key lesson from the first phase of COVID-19 is that islands that had power over their borders did not think twice in using such power to close their borders to visitors in order to protect their citizens. Other islands that depended on the mainland sometimes found it complicated and difficult and even confusing to consider, implement and enforce measures during the lockdown. Similarly, in moving beyond the pandemic, islands will find themselves in different governance settings, some with more legal and normative possibilities and others with less.»

Rodrigues et son autonomie administrative étant une «subnational island jurisdiction» a eu pas mal de problèmes à se situer dans cette crise pandémique et on a bien vu que les dirigeants rodriguais, malgré eux, ne servaient pas à grand-chose sinon à être des répétiteurs de ce que les politiciens mauriciens décidaient. En mars dernier il a fallu des cris et des protestations de la population pour que le chef commissaire se resigne à faire pression pour fermer l’aéroport de Rodrigues alors que le virus regagnait du terrain à Maurice. Il y a eu beaucoup de confusion et les confusions sur le port du masque per- sistent. Quand Maurice tirait ses communiqués, elle ne disait pas si ces mesures s’appliquaient à Rodrigues. De telles pratiques ont conduit à des manifestations d’étudiants et d’enseignants quand les dirigeants rodriguais ont voulu imposer leur volonté.

En ce qui concerne l’ouverture décidée par Steven Obeegadoo pour le 1er octobre et à laquelle les dirigeants rodriguais ont acquiescé comme de bons élèves suiveurs, le renvoi et une catastrophe sanitaire certaine à Rodrigues n’aurait pas été écartée si des voix courageuses ne s’étaient pas manifestées. En ne donnant aucun pouvoir de décider sur, par exemple, la possibilité de fermer l’aéroport de Plaine-Corail, de décider du type de mesures applicables à Rodrigues, l’autonomie tant vantée n’a été qu’un épouvantail où les dirigeants rodriguais faisaient semblant qu’ils pouvaient protéger l’île. C’est Maurice et Maurice seule qui décide quand elle va ouvrir Rodrigues et ceux qui dirigent Rodrigues actuellement ont prouvé qu’ils feront ce que Maurice décide. Il est souhaitable que la loi cadre de l’Assemblée régionale soit revue pour donner des pouvoirs clairs aux dirigeants et responsables rodriguais en cas d’urgences pareilles, pour prendre des mesures pour protéger Rodrigues dans des situations définies.

 En conclusion…

Personne n’assumera la responsabilité politique et émotionnelle des morts qui s’en suivront avec une ouverture prématurée de la liaison passagers avec Rodrigues sans la quarantaine (la quatorzaine en fait !). Les autorités doivent continuer à organiser activement les vols vers Rodrigue,s avec la quatorzaine obligatoire, en donnant priorité aux résidents de Rodrigues toujours bloqués à Maurice. Ceux qui veulent y aller comme touristes peuvent aussi aller en quarantaine payante.

Quant à une réouverture élargie, il faut attendre car Rodrigues est mal préparée et les risques sont trop grands. La situation du Covid-19 à Maurice et dans le monde n’indique pas non plus qu’il est prudent d’ouvrir l’île. L’Assemblée régionale doit prendre ses responsabilités pour aider financièrement les opérateurs touristiques, avec des aides directes remboursables ou non, en attendant la réouverture, quand les conditions seront réunies. Les autres îles dans le monde, qui n’ont pas eu de virus sur leur sol, font tout pour continuer à épargner ce mal et ses risques à leur population, même au détriment de leur économie dépendant lourdement du tourisme. À Rodrigues, on choisit la vie à la mort, car il n’est pas question de sacrifier un seul Rodriguais au Covid-19. Aucune raison n’est plus forte. N’oublions pas que le coronavirus a tué des millions de personnes dans le monde et des dizaines à Maurice et que cette crise perdure.


1Countries with no COVID-19 cases: The places that avoided coronavirus completely (so far) - Michael Gebicki - https://www.traveller.com.au/ countries-withno-covid19-cases-the-placesthat-avoided-coronavirus-completely-so-far-h1xjyf 2 Islands and COVID-19: A Global Survey, Strathclyde Centre for Environmental Law and Governance (SCELG)

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