Covilen Narsinghen: «Non à la violence politique du gouvernement !»

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Covilen Narsinghen, juriste fondateur de «Mauritius Global Diaspora».

Covilen Narsinghen, juriste fondateur de «Mauritius Global Diaspora».

La «Mauritius Global Diaspora» sera encore une fois sous les feux des projecteurs samedi. Une marche pacifique sera organisée devant le Parlement britannique pour dénoncer le speaker de l’Assemblée nationale, Sooroojdev Phokeer, qui n’avait cessé de lancer «Look at your face» au député mauve Rajesh Bhagwan qui souffre de vitiligo.

Pourquoi avez-vous choisi le 2 octobre pour organiser cette marche pacifique ? 
En 2007, le 2 octobre fût décrétée Journée internationale de la non-violence par l’ONU, en l’honneur du grand défenseur de la liberté que fût le Mahatma Gandhi, dont c’est la date de naissance. Aussi connu comme Gandhi Jayanti, c’est un jour symbolique pour les défenseurs de la liberté, héritiers de cette longue tradition de lutte pacifique contre toute forme d’oppression, politique ou autre. Nous saisissons cette occasion pour dire non à la violence politique du gouvernement et oui au respect de la démocratie parlementaire. 

Comment expliquez-vous le lien entre l’incident au sein de notre Parlement et la Journée internationale de la non-violence ? 
Quand les jeunes prennent connaissance qu’un speaker a insulté 11 fois l’apparence physique d’une personne atteinte de vitiligo, ce n’est pas étonnant qu’ils se sentent aliénés de la politique. Les recherches menées sur le terrain par des institutions africaines et internationales, avec l’appui de spécialistes mauriciens, démontrent que les jeunes ou les femmes ne se désintéressent pas de la politique. Le manque d’inclusion de ces catégories s’explique surtout par l’atmosphère qui règne dans la vie politique à Maurice. Cette violence verbale, psychologique, est encore une fois le symptôme d’un mal plus profond qui fait que les Mauriciens ne se reconnaissent plus dans leurs dirigeants politiques. Je ne cesse de répéter qu’il existe un fossé béant entre le progrès social qu’a connu le peuple mauricien, ses aspirations en ce 21e siècle, et la qualité de la classe politique, ou plutôt le manque de qualité qui a fait de la médiocrité une normalité. 

Nous avons donc trouvé propice le symbolisme de cette journée internationale de la non-violence, pour dénoncer la violence politique et les agissements belliqueux et anti-démocratiques du régime en place.

Est-ce une première pour la «Mauritius Global Diaspora» ? 
Effectivement, c’est notre baptême de feu dans l’organisation d’un évènement de cette envergure. Notre présence sur la Toile et les réseaux sociaux a suscité énormément d’intérêt, que ce soit par nos débats de haute facture, l’organisation de la toute première élection virtuelle mauricienne ou des sondages que nous avons pu réaliser. L’engouement pour cette approche citoyenne, qui consistait à mobiliser des personnages publics et des citoyens lambda pour réfléchir ensemble, et surtout agir, a, semble-t-il, convaincu un certain nombre de nos concitoyens que tout n’était pas perdu et qu’ils pouvaient compter sur la Mauritius Global Diaspora pour dénoncer la folie qui s’est emparée de nos décideurs. 

N’y a-t-il pas un monde de différence entre un «live» sur la Toile et une marche pacifique ?
La Mauritius Global Diaspora a déjà réalisé environ 35 heures de live pendant lesquelles nous avons discuté de sujets, qui touchaient profondément nos concitoyens mauriciens, et nous avons simultanément impliqué la diaspora dans ces débats. Ce que nous observons, c’est que ce manque d’inclusion de tous les Mauriciens – et là, je pense à toutes les catégories sociales et identitaires – demeure un défi majeur, primaire même, car il en engendre d’autres. Ne pas puiser dans toutes les ressources humaines à notre disposition nous mène à une situation où la sélection administrative, notamment pour les hautes fonctions de l’État, est basée sur la proximité au pouvoir en place, à l’appartenance à des cliques qui ont décidé qu’elles allaient accaparer les richesses de notre pays. 

Là, je pense à ces jeunes aussi qui, non seulement, n’ont pas les aptitudes pour gérer des budgets astronomiques, mais manquent aussi d’éthique et de sens des responsabilités. Cela affaiblit notre État, chaque jour un peu plus. Effectivement, cela ressemble à du grand banditisme. Avec les comportements de voyous à l’Assemblée, la boucle est bouclée ! Face à ce cadenassage et cet accaparement, la rue est le dernier rempart de liberté qu’il nous reste. C’est pour cela que nous invitons tous les Mauriciens à Maurice et de la diaspora d’assister à notre live. Nos amis à Londres et en Angleterre seront nombreux à se déplacer pour nous soutenir et élever leur propre voix contre le népotisme, la corruption, la violence politique et la discrimination ; et pour dire oui à la méritocratie, la transparence, la paix sociale et l’inclusion !

Cette marche pacifique devant le Parlement britannique, est donc plus que nécessaire ? 
Il faut quand même avouer que les symptômes qui rongent notre pays représentent quasiment un cas d’école en faillite démocratique. Le rapport du VDem Institute, dont la mission principale est de mesurer la santé des démocraties, est sans équivoque et souligne que notre démocratie ne peut plus être qualifiée de libérale. Qu’est-ce que cela signifie ? Entre autres, que le système d’équilibre des pouvoirs, qui assure que l’exécutif n’obtienne pas carte blanche pour agir, ne fonctionne plus, que le respect des libertés civiles est menacé, que l’ordre public n’est plus respecté, et que finalement la législature et le judiciaire ne fonctionnent pas en toute indépendance. 

Nous comprenons tous que plus la situation économique empire, plus nous aurons affaire à des contestations du pouvoir et plus celui-ci se durcira et basculera dans la violence. Lorsque l’on ne peut plus gouverner légitimement par consentement de la population, la force est ce qui reste à ceux qui s’accrochent au pouvoir. 

Le sentiment généralisé de la diaspora, selon mes observations, est l’inquiétude par rapport à l’annonce de cette crise à visages multiples. Pour beaucoup d’entre nous, nous ne sommes que de passage à l’étranger. Pour d’autres, nous avons toute notre famille et nos amis à Maurice. Comme notre société fonctionne encore selon des liens de parenté qui prennent une place prépondérante, les Mauriciens de la diaspora sont des contributeurs nets à l’économie mauricienne, étant donné qu’ils dépensent pour soutenir leurs familles, consomment en tant que touristes, mais ne profitent pas de l’argent du contribuable pour des services de base coûteux, comme la santé, l’éducation et tant d’autres. Pour toutes ces raisons, ce n’est pas étonnant que la diaspora se sente concernée et tout à fait en droit, comme tout citoyen, d’exiger la transparence dans les affaires publiques, une concurrence politique pacifique et saine et la responsabilisation des personnes au plus haut sommet de l’État.

Alors que Maurice s’apprête à ouvrir ses frontières le 1er octobre et que la relance économique est en jeu, la «Mauritius Global Diaspora» est-elle prête à prendre le risque de compromettre l’image de Maurice ? 
L’image du gouvernement et de l’État mauricien, il faut être clair, a été ternie par des scandales devenus sagas, des rapports accablants d’instituts internationaux indépendants et une couverture médiatique internationale négative. Il ne faudrait surtout pas renverser les rôles, notamment après que des hauts responsables du MSM, comme Steven Obeegadoo et Joe Lesjongard, qui a récemment changé de casaque pour la énième fois, ont eu l’indécence de faire la morale à la diaspora sur son comportement éventuel. Vous voyez la contradiction ? D’une part, ils refusent d’impliquer la diaspora pour le progrès du pays, et d’autre part, ils se sentent légitimes de lui dicter leurs choix. 

Alors que le peuple souffre, ils s’exclament «qu’ils mangent des brioches». Une règle qu’ils concoctent pour eux, une autre pour le peuple. Vous réalisez qu’un militant de longue date, ou supposé, comme Steven Obeegadoo, aujourd’hui en concubinage avec les potentats qu’il dénonçait hier, est incapable de respecter les règles sanitaires de base, au nom desquelles certains des quartiers plus défavorisés se sont fait matraquer. Deux fois, il a été pris en flagrant délit. Et les deux fois, il lui a fallu raconter des histoires à dormir debout pour éviter l’embarras. 

Cela dit, je pense que les Mauriciens de la diaspora sont souvent plus sensibles aux critiques sur leur pays que nos frères et soeurs à Maurice. Comme nous sommes entourés de gens de toutes les cultures, nous sommes amenés fréquemment à parler de la nôtre et, croyez bien, que la moindre phrase à l’encontre de later mama peut blesser le patriote que je suis. Ce qui a été publié par la BBC ou Al Jazeera, cela me plaît-il ? Bien au contraire. Mais il ne s’agit pas de moi, Covilen Narsinghen. Il ne s’agit pas non plus de mes désirs personnels. Ce combat dépasse l’individu. Nous devons mettre notre ego national de côté pour comprendre que l’apport de la diaspora et des organisations internationales est aujourd’hui incontournable, car l’espace démocratique à Maurice a été réduit au point où ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique gouvernementale doivent aujourd’hui parler en connaissance de cause, sachant qu’ils peuvent être arrêtés et traînés aux Casernes centrales, juste pour avoir accompli leur devoir de citoyen. 

Vous réalisez que l’on peut persécuter quelqu’un comme Percy Yip Tong ? Vous voyez là l’étalage de toute l’inculture du gouvernement. Un patriote qui a maintes fois représenté Maurice à l’international. Un homme qui a dédié sa vie à l’avancement de l’art à Maurice, qui a soutenu, ô combien dans une voie artistique, dont un certain Kaya, dont la mémoire m’est revenue, comme un réflexe, lorsque j’ai appris que Percy a été convoqué aux Casernes centrales. Mes premières pensées furent : «Comment ont-ils pu oser ?» La vérité, c’est que j’ai peur pour eux. Je suis hanté par l’idée que l’on puisse échouer dans notre devoir de rétablir la tradition parlementaire avec nos armes de démocrates et que la rue mauricienne, abandonnée à elle-même, s’empare de cette mission pour chasser ces potentats, avec ses propres armes, la colère et la violence. Vous comprenez pourquoi une couverture internationale est aujourd’hui le cadet de nos soucis ; et s’il faut passer par là pour faire évoluer les choses, cela est bien mieux que d’être des spectateurs d’un déclin annoncé.

Comment peut-on différencier le Parlement britannique de notre Assemblée nationale ? 
Un des différences entre notre système parlementaire et celui de nos amis britanniques est que le nôtre est unicaméral et le leur est bicaméral. Une autre est que le speaker à Maurice n’est pas nécessairement un élu du peuple alors qu’en Grande-Bretagne, il est élu par la Chambre des communes. Cette différence procure au speaker élu une plus grande légitimité et permet de filtrer des candidats au passé trop chargé, comme Sooroojdev Phokeer d’ailleurs. On pourrait aussi parler du déroulement des travaux à la Chambre des communes où les conventions sont centrales, alors qu’à l’Assemblée nationale, la Constitution et les règlements dictent le fonctionnement. Toutefois, on peut souligner la différence, qui pour moi reste la plus importante, celle de la réalité politique qui y règne. Lorsque vous voyez un speaker de la trempe de John Bercow rappeler à l’ordre, avec autorité mais sans vulgarité, des hommes d’État comme Boris Johnson, le contraste avec M. Phokeer saute aux yeux. 

Quid des instances internationales ? Vous soutiennent-elles ? 
Absolument. La réponse des ONG d’abord fut accablante pour dire le moins. La Vitiligo Society en Angleterre nous a, par exemple, répondu qu’elle est au courant de l’incident concernant notre speaker et qu’elle le condamne vivement. Elle nous a aussi encouragés dans notre démarche en affirmant que nous sommes sur la même longueur d’onde par rapport à la discrimination envers les personnes souffrant du vitiligo et le besoin d’inclusion à leur égard. Nous publierons au moment opportun sa réponse, accablante pour M. Phokeer. Nous avons aussi contacté l’Union interparlementaire, la Commonwealth Parliamentary Association UK, nos amis de la presse internationale et, bien sûr, les parlementaires de la région londonienne pour qu’ils répondent présents à notre évènement.

 

La «Vitiligo Society» condamne l’incident Bhagwan

Dans un e-mail adressé à Covilen Narsinghen, la «Vitiligo Society» fait ressortir qu’elle est au courant de l’incident récent au Parlement mauricien qui a, à juste titre, attiré l’attention des médias internationaux mais aussi la frustration et la détresse de ses membres. Elle condamne la discrimination sous toutes ses formes, en particulier, lorsqu’elle est dirigée contre des personnes de sa communauté sur la base de leur peau ou de leur physique. «Nous sommes solidaires de tous ceux qui sont directement et indirectement touchés par cet incident, et nous ne pouvons qu’espérer que cela puisse au moins servir à promouvoir une plus grande sensibilisation et bienveillance envers les personnes vivant avec le vitiligo et leurs proches.»

Une des pancartes qui s’affichera à la manifestation de samedi.
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