Nathacha Appanah: quand l’oubli devient nécessaire

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© Francesca Mantovani

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«Rien ne t’appartient», le 10e roman de Nathacha Appanah, est paru le 19 août dans la collection blanche aux éditions Gallimard. Élément dominant du roman : l’eau. Tant l’auteur ouvre grande les vannes de l’émotion. De la sueur (qui sent l’eau croupie) aux larmes, du ruissellement acharné de la pluie, au tsunami du lendemain de Noël 2004 au Sri Lanka. Liquéfaction d’un personnage qui n’a plus toute sa tête. Qui veut tout oublier. L’eau efface, lave, engloutit. Mais malgré tout, l’étincelle de soi demeure.

Tara s’efface, se noie volontairement. Pour que des profondeurs resurgisse Vijaya. Fin de la première partie du roman. Fin de la vie de Tara. Vijaya peut faire son entrée. Bien qu’elle ne soit jamais sortie de la tête, du corps, de l’essence même de Tara. Est-ce qu’on peut vraiment s’oublier ? Même en cas de force majeure. C’est l’une des questions que pose Rien ne t’appartient, le 10e roman de Nathacha Appanah, paru le 19 août aux Éditions Gallimard. 

Entre les deux parties du roman – la première intitulée Tara et la seconde Vijaya – s’établit un redoutable jeu de correspondances. Dans le miroir : la peur est «un chien méchant que (Tara) garde à (s)es pieds et en qui (elle) n’a pas tout à fait confiance». Au moment fatidique, trois chiens seront au bord de la rivière en crue où Tara a choisi d’en finir. 

Dans le reflet, le chien méchant c’est le surnom que des enfants donnent à Vijaya. Elle n’est plus tout à fait ellemême, cette adolescente de 13 ans qui hurle à la mort. Quand elle ne crie pas, elle vit prostrée. Quand elle hurle à nouveau c’est pour évacuer le traumatisme d’avoir perdu ses parents. Son père, un opposant politique a été assassiné. Supplicié par le feu. Plus tard encore, des chiens rôdent dans le récit. Ils font peur aux petites filles, aux portes de temples profanés. 

À l’intérieur même de la seconde partie, l’auteur tisse les fils. Les noue autour du lecteur. Captivé, enveloppé, happé par des trop pleins d’émotions. Et toujours des miroirs. Un caillou qu’on lance à la tête du «chien méchant», la fait saigner. Comme en réaction au choc, survient le saignement menstruel. Le passage à une autre étape. 

Le corps, l’intime est au coeur de ce roman. C’est le terrain de l’action. Dans la première partie, c’est dans la tête de Tara que tout se joue. Un chassé-croisé de lucidité et de folie qui culmine avec l’acte final. Au fil des pages, le corps est lavé, parfumé, humé, violenté, battu, dressé, dépouillé, tué. «Rien ne t’appartient ici.» C’est la première leçon que le personnage apprend au refuge. Avant que le corps ne soit transformé en poupée désarticulée par la fureur du tsunami. 

Le jeu de pistes élaboré par Nathacha Appanah prend des allures de labyrinthe. En 143 pages, son personnage principal – qui dit Je – est tour à tour Tara, Vijaya, mais aussi Avril, ou encore Akka, la grande soeur. Le personnage féminin est aussi une veuve qui a perdu son mari il y a de cela trois mois. Elle est l’enfant unique, choyée par des parents attachés à leurs convictions, à leurs croyances. Elle est la kutti (petite) d’Aya la cuisinière. Elle est la surveillante d’autres filles en sursis. Une et multiple. Nathacha Appanah ne nous laisse jamais oublier cela. Cruelle ironie de l’identité. Que ce personnage qui a décidé de s’effacer, mais qui prend bien soin de se munir de sa carte d’identité. Avec dessus le nom qui n’est pas à elle. «Je ne crains pas d’imaginer mon corps abîmé, tordu, en masse informe, mais j’espère que cette carte plastifiée restera, elle, intacte. Je ne veux pas être classée parmi les disparitions mystérieuses, non, je veux qu’on me retrouve, qu’on m’identifie, qu’on me déclare morte.» 

Dans une série d’espaces clos, entre deux pays distincts, l’auteur nous fait basculer d’un enfermement à l’autre. Son défi : restituer avec le plus vérité possible la joie la plus intense et le désespoir le plus profond. L’écriture condensée, les phrases qui coulent sans virgules ne laissent pas insensible le lecteur. Lui donnant l’impression d’immersion. D’abord dans l’appartement négligé de la première partie, puis dans la maison des parents de Vijaya – avec son alcôve/salle de classe. Contraste total. Quand on passe dans la case en tôle de Roy et Mani, puis au refuge pour «filles gâchées». 

Le roman prend son temps, celui d’une femme qui sombre, qui voit des fantômes. Le temps s’arrête aussi souvent dans ce roman. La mort n’est jamais loin. Elle est dans le canapé où Tara a retrouvé son mari froid. Elle est dans ces «comprimés et cette gelée noire» donnés aux filles. «J’ai vu ce qu’il y avait dans leur culotte après, cette pulpe, cette forme, qui est à la fois plante et animal, effrayante et fascinante. J’ai vu combien elles pleuraient et je me demande chaque fois si j’ai versé autant de larmes pour cette chose qui a fait de moi, disent-ils, une fille gâchée.» Car au-delà des murs, des prisons, physiques et/ou virtuelles, Nathacha Appanah dirige le regard vers ce que l’on fait aux filles. «Ils disent que je suis une file gâchée, je ne sais pas ce que c’est», avoue son personnage. Elle ne saura pas non plus ce qu’est l’école traditionnelle. C’est son père qui lui enseigne le monde à la maison. 

Enfin, le monde artistique que Nathacha Appanah fait entrer dans sa maison-oeuvre, c’est encore de l’eau. Avec la référence à l’américaine Jamaica Kincaide et Au fond de la rivière en exergue. Ce sont aussi les mesures du bharat natyam. Danse classique qui traverse tous les épisodes. Qui survit à tout.


Sélectionnées pour le prix Femina

Deux auteures mauriciennes figurent dans la première liste du pris Femina. Il s'agit de Nathacha Appanah pour Rien ne t'appartient et Ananda Devi pour Le Rire des déesses publié chez Grasset. Les deux ouvrages sont parmi les dix-sept romans français et seize romans étrangers en lice. 


Précédent roman: «Tropique de la violence» adapté au théâtre 

Se joue actuellement au Théâtre de la Cité internationale, à Paris, l’adaptation de «Tropique de la violence», un précédent roman de Nathacha Appanah. Il est paru chez Gallimard en 2016. L’adaptation est signée Alexandre Zeff. Il met en scène l’affrontement entre Bruce et Moise sur fond de migration clandestine et d’arrivées des «kwassa kwassa» à Mayotte. La pièce est à l’affiche depuis le 13 septembre. Elle le restera jusqu’au 24 prochain.


«Rien ne t’appartient.» extrait

«Jamais personne ne m’a expliqué ce que c’est qu’être une fille dans ce pays. Personne ne m’a dit : attention à la manière dont tu cours dans la rizière en agitant les bras comme si tu voulais t’envoler, ne chante pas comme ça tous les matins quand tu te réveilles, prend garde aux sourires que tu offres à n’importe qui, ne t’allonge pas sur la véranda à côté du chien pour écouter aux portes quand les gens viennent voir ta mère, ne t’assieds pas tous les soirs sur les genoux de ton père, ne lave pas tes cheveux près du puits sans te préoccuper de qui peut te voir, ne vole pas l’huile de groseilles des bois dans l’armoire de ta mère pour t’en enduire la chevelure, ne ris pas à gorge déployée quand tu gagnes à la belote, ne te mets pas à danser quand ta chanson préférée qui parle d’amour et de chagrin passe à la radio, et surtout, ne ramasse jamais, jamais, une fleur de frangipanier fraîchement tombée pour la mettre derrière ton oreille. Personne ne m’a dit que sur le chemin, au-delà du jardin, de la rangée de bananiers, au-delà de la rizière, il y a des gens qui regardent comment grandissent les filles, qui surveillent leur poitrine qui pointe sous le chemisier, leur taille qui se creuse, leurs hanches qui s’arrondissent. Personne ne m’a dit que j’étais stupide quand je prétendais qu’un jour vraiment, il me pousserait des ailes et que je m’envolerais, libre comme un oiseau.»

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