Cimetière de Bois-Marchand: terre d’épidémies et objet d’études

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Les jets de pierre et la colère des voisins du cimetière de Bois Marchand, la semaine dernière avaient de quoi réveiller les morts. Pas seulement ceux emportés par le Covid-19, mais aussi ceux décédés au 19e siècle lors d’une épidémie de malaria. Plus de 150 ans avant l’actuelle pandémie, des victimes d’une maladie tueuse ont été enterrées dans cette terre rouge. Comme l’attestent des campagnes de fouilles archéologiques.

Tout s’est précipité en l’espace d’une semaine. Le vendredi 3 septembre, le National Communication Committee annonce que les victimes de Covid-19 seront désormais dirigées vers le cimetière de Bois-Marchand. Faute de place là où on les enterrait depuis le premier confinement en 2020, à Bigara, Curepipe.

Le mercredi 8 septembre, des habitants en colère, voisins du cimetière de Bois-Marchand, lancent des pierres en direction des hommes en combinaison blanche du ministère de la Santé, venus mettre en terre une personne décédée du virus. Par la suite, c’est vers un site alternatif, dans ce même cimetière, que les corps sont dirigés. Jusqu’à ce que vendredi dernier, 10 septembre, le ministre de la Santé, Kailesh Jagutpal, affirme que ceux morts du Covid-19, que ce soit dans un hôpital ou en auto-isolement à domicile, pourront être inhumés ou incinérés dans n’importe quel cimetière.

Toutes ces clameurs autour du cimetière de Bois-Marchand avaient de quoi réveiller les morts. Ceux décédés lors de précédentes épidémies. Ce n’est pas la première fois que ce cimetière propose le repos éternel à des victimes d’une maladie tueuse. Plus de 150 ans avant l’apparition du Covid-19, le cimetière de Bois-Marchand avait fait de la place aux personnes décédées lors d’une épidémie de malaria vers 1867.

Repos éternel ? Presque. Car ces victimes de malaria ont été «réveillées» après plus d’un siècle, parce qu’elles ont tant de choses à nous apprendre sur des pans entiers de l’histoire de Maurice. C’était dans le cadre du Mauritian Archaeology and Cultural Heritage Project. Ce projet a été initié par la Commission Justice et Vérité, relayée par la suite par l’Aapravasi Ghat Trust Fund.

Commencé en mai 2008, ce projet se fixe pour objectif de mieux comprendre les transformations environnementales et culturelles de l’époque coloniale. Cela, en étudiant une série de sites liés à l’esclavage et l’engagisme. Une équipe de scientifiques – des spécialistes de diverses branches d’archéologie venus de plusieurs universités étrangères – est constituée. Elle est menée par Krish Seetah, enseignant-chercheur d’origine mauricienne, de l’université de Stanford.

Huit sites sont identifiés dans le cadre du projet. Parmi figure le cimetière de Bois Marchand. Au moins cinq campagnes de fouilles archéologiques ont lieu sur place entre 2011 à 2017. Pourquoi le cimetière de Bois-Marchand ? En 2012, à la deuxième visite de l’équipe de fouilles archéologiques, Krish Seetah explique que le cimetière de Bois-Marchand a été ouvert en 1867. Il est créé parce que suivant des épidémies de malaria, les autres cimetières de Port-Louis manquent de place. En effet, une épidémie de malaria a fait près de 40 000 victimes à Maurice en cette fin du 19e siècle. On apprend aussi qu’à l’époque, le cimetière de Bois-Marchand est «le plus grand de l’océan Indien et le troisième plus grand au monde».

Le site est d’autant plus intéressant que depuis que ces victimes de malaria ont été enterrées à Bois-Marchand, les tombes n’avaient pas été rouvertes, ni recouvertes par d’autres tombes. C’est parce que dans ces années, on ne savait pas encore que la malaria est transmise par un moustique. Les gens avaient peur d’attraper la maladie en ouvrant ces fosses. Voilà qui explique que cette partie du cimetière était dans un relatif état d’abandon jusqu’à ces fouilles archéologiques.

Pendant ces travaux, au moins six tombes sont ouvertes. Des échantillons d’ADN sont prélevés. Des hypothèses sont formulées sur l’enterrement des victimes dans l’urgence, sur ordre des autorités coloniales, peu importent les croyances et religions de ces victimes.

En juillet 2017, l’équipe de scientifiques organise une journée portes ouvertes au cimetière de Bois-Marchand. Le but : parler de leurs recherches, aux habitants, voisins du cimetière et à tous ceux que cela intéresse. Car certains préjugés ont, par-delà la mort, une longue vie. Depuis 2018, il n’y a pas eu d’autres fouilles archéologiques sur place.

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