Entreprises publiques: une gouvernance à géométrie variable

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La State Bank of Mauritius et Air Mauritius (à g.), de ce qui reste de la société, sont des exemples d’une liste visiblement longue où la gouvernance est systématiquement pointée du doigt.

La State Bank of Mauritius et Air Mauritius (à g.), de ce qui reste de la société, sont des exemples d’une liste visiblement longue où la gouvernance est systématiquement pointée du doigt.

La gouvernance des entreprises publiques est toujours une source de critiques, alimentée par la présence des nominés politiques. Si un gouvernement a le choix de nommer un proche pour diriger une institution publique –phare du pays, il doit être aussi le garant de la bonne gouvernance et éviter de politiser sa gestion.

Au-delà des protagonistes en action à l’époque, le rapport Britam sur la vente des actions de l’ex- BAI dans sa filiale kenyane est venu remettre la problématique de la bonne gouvernance des entreprises publiques au-devant de l’actualité. La State Bank of Mauritius, la State Trading Corporation, la Mauritius Investment Corporation ou encore Air Mauritius, de ce qui reste de la société, la liste est visiblement longue où la gouvernance est systématiquement pointée du doigt. Elle est remise en cause avec des conséquences souvent désastreuses pour ces institutions d’État.

Certes, il ne faut pas nécessairement être un expert en bonne gouvernance pour identifier les causes. Or, d’une année à l’autre, d’un régime à l’autre, la cause de la gestion calamiteuse de ces institutions, elle, reste la même : car il s’agit ni plus ni moins de l’ingérence politique qui s’infiltre dans la structure organisationnelle de ces sociétés à travers des nominés politiques généralement à des postes de responsabilité. Certes, cette réalité n’est pas nouvelle, direz-vous, vu que cette pratique est légion dans tous les pays. Bien entendu, mais faut-il rappeler qu’il y a nominé et nominé et qu’aujourd’hui, il faut s’armer d’une torche pour éclairer les institutions où il n’existe pas un CEO qui n’ait pas d’affinité politique.

Megh Pillay, poussé vers la porte de sortie d’Air Mauritius en 2016, victime d’une ingérence politique outrancière où les principes de base de la bonne gouvernance étaient bafoués, relativise la notion de nominé politique. Il trouve tout à fait normal dans une démocratie que le pouvoir exécutif choisisse de placer à la tête des entreprises publiques ceux qu’il considère les mieux appropriés à réaliser la vision de l’État. “Le gouvernement étant le produit d’une majorité politique, il devient l’institution centrale de la démocratie. Donc, il a le droit et le devoir de le faire dans toute entreprise ou l’État détient le contrôle du capital. À partir de là, il a intérêt à être judicieux dans son choix et à se porter garant de la pratique de la bonne gouvernance.” C’est ainsi, dit-il, que l’État actionnaire permet à l’entreprise publique d’opérer avec efficacité, en toute transparence et dans le respect des règles de la concurrence. Comme ces entreprises font généralement partie des secteurs stratégiques ayant une portée systémique dans l’économie nationale, leur performance reflètera directement celui du pouvoir.

Professionnels apolitiques

Toujours est-il que dans la pratique, un gouverne- ment peut certainement nommer des hommes politiques d’un certain niveau au conseil d’administration, surtout à sa présidence pour s’assurer que l’entreprise respecte et contribue à l’exécution de son programme gouvernemental plébiscité. Cependant, l’ancien CEO de Mauritius Telecom et d’Air Mauritius, estime que la gestion des affaires courantes et les opérations doivent être stricte- ment confiés à des professionnels apolitiques. «En faisant les mauvais choix politiques au Board, en politisant la gestion et en tolérant la pratique de la mauvaise gouvernance, un gouvernement se tire des balles dans le pied. Cette pratique est nuisible à la crédibilité du pays et à son économie car il mine la confiance des investisseurs dans ses institutions. Cela coûte cher au peuple, et jouera contre ce même pouvoir.»

Mais il y a pire quand le pouvoir confie les conseils d’administration et la gestion des entreprises à des politiciens actifs qui, oubliant leurs obligations fiduciaires, soit délibérément ou par ignorance, privilégient leur agenda partisan et personnel. Les exemples ne manquent pas, à l’instar de MK, quand les proches du pouvoir ont dans un passé récent accaparé les pouvoirs décisionnels de la direction en imposant celles des sous-comités du board qui ont été prises et imposées sur la direction. Or, là où le bât blesse, c’est le comportement des employés face à cette démarche du Board, généralement noyauté par des proches du pouvoir. «Les employés ont intérêt à transposer leur fidélité à l’entreprise en faveur du parti au pouvoir afin d’éviter les représailles. Même dans les sociétés où il existe des gros et des petits actionnaires privés, personne n’ose exprimer une opinion différente de celle perçue à tort ou à raison comme étant celle du gouvernement transmise par son représentant politique», ajoute Megh Pillay.

Résultat des courses : les spécialistes sont catégoriques pour affirmer qu’une telle structure de gouvernance est propice à l’inefficience, baisse la productivité, détruit la profitabilité et affecte financièrement les fonds publics. «On sait que dans le pire scénario, les ressources d’une entreprise mal gérée sont déviées pour satisfaire le clientélisme politique et favoriser l’enrichissement personnel aux dépens des actionnaires et du bien commun. L’obligation de rendre des comptes, allant de pair avec la transparence, est à la base de la bonne gouvernance. Mais elle n’a plus cours quand l’ingérence politique partisane devient réalité», souligne un ex-CEO d’une société publique qui a dû débarrasser du plancher face aux pressions politiques.

Ce qui fait dire à Tim Taylor, premier chairman du comité national sur la bonne gouvernance en 2005, que la solution à terme devrait être celle pour laquelle il a toujours milité, soit la nomination de «the right man at the right place», plus particulièrement dans les sociétés d’État pour éviter qu’elles ne s’enlisent dans des scandales. Certains diront que c’est plus facile à dire qu’à faire. À cet effet, Il est favorable à une réplique du modèle néo-zélandais en matière de gouvernance des entreprises publiques. «Le gouvernement a mis en place une structure nationale centralisée où ceux qui veulent occuper des postes de responsabilité dans les institutions d’État postulent et seront choisis en fonction de leur parcours professionnel, voire leur profil académique quand on devra recruter un oiseau rare pour diriger une entreprise d’État.»

Pour autant, d’autres plaident un retour aux sources, back to basics comme dirait l’autre. Megh Pillay constate que ce pays possède déjà tout ce qu’il faut en termes de législation, de règlementations et de codes de conduite pour la bonne gouvernance d’entreprise. «Nos législateurs, nos institutions et nos chefs d’entreprises publics et privés ont bossé dur au fil des années pour nous doter d’un cadre de gouvernance modèle répondant à notre ambition d’être un centre d’affaires de renom. Ayant apporté une modeste contribution au sein de ces équipes, on peut dire que ce retour n’est possible qu’avec une forte volonté politique.»

Visiblement, c’est cette volonté politique qui manque malgré les grandes rhétoriques des dirigeants qui se sont succédés au pouvoir de ce pays depuis des décennies…

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