Éclairage: quand le spectre du licenciement plane sur l’hôtellerie

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L’ouverture partielle des frontières le 15 juillet n’a vu que 1 500 arrivées, dont de nombreux Mauriciens. Les opérateurs attendent l’ouverture totale en octobre pour une véritable reprise.

L’ouverture partielle des frontières le 15 juillet n’a vu que 1 500 arrivées, dont de nombreux Mauriciens. Les opérateurs attendent l’ouverture totale en octobre pour une véritable reprise.

Première victime de la pandémie, l’industrie du voyage et du tourisme a mobilisé jusqu’ici Rs 8,5 Mds de l’État pour soulager quelque 50 000 employés à travers deux plans de soutien, le Wage Assistance Scheme (WAS) et le Self-Employed Assistance Scheme (SEAS). «Nous avons fourni un soutien financier substantiel pour maintenir la capacité de cette industrie à rebondir», explique le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, qui rappelle qu’une des composantes essentielles de la relance du secteur passe impérativement par la réouverture des frontières. Ce qui a été partiellement fait le 15 juillet avec seuls 1 500 visiteurs, dont un grand nombre de Mauriciens. 

Pour autant, les opérateurs visent sur la réouverture complète des frontières le 1er octobre pour une véritable reprise touristique. Une condition sine qua non pour l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM) pour ne pas avoir recours au dégraissage. «Par le biais du WAS, l’État a contribué, durant les mois de fermeture des frontières, entre 45 % et 70 % des coûts salariaux mensuels des opérateurs touristiques. Nous estimons essentiel, pour la survie de leurs activités, que cette forme de soutien se maintienne au moins jusqu’à ce que la reprise se confirme avec un volume soutenu d’arrivées touristiques.» L’association souligne que les opérateurs ont pu tenir bon depuis mars 2020, exception faite de quelques fermetures dramatiques. «La grande majorité de nos membres ont pu respecter le projet national de maintenir les emplois, les charges salariales étant assumées à moitié en moyenne par l’État. Sans la continuité de cette aide, il sera quasiment impossible de tenir durant les mois à venir.» 

Certes, il n’y a aucune garantie que les opérateurs décident sur la base d’un faible flux touristique de maintenir leurs activités ou, à défaut, de restructurer leurs opérations pour devenir plus agiles face aux effets économiques du Covid qui pourrait perdurer. Pradeep Dursun de Business Mauritius, l’instance suprême du secteur privé, n’écarte pas les risques de licenciements. Il suggère donc que l’État maintienne pendant un certain temps une forme d’assistance pour éviter une vague de licenciements, qui engendrerait à terme une crise sociale. «Il faut voir la reprise à l’échelle nationale pour un ensemble de secteurs et non se limiter spécifiquement au tourisme, même s’il constitue le moteur de notre croissance économique. Sans doute, il y a des réalités du marché avec la situation sanitaire sur le continent européen, d’où proviennent majoritairement nos voyageurs. Ce qui pourrait affecter nos arrivées touristiques dans l’immédiat. Toutefois à partir d’octobre, la donne devrait changer dans ces pays et il faudra alors mettre le paquet pour en profiter au maximum. Cependant, si la mayonnaise ne monte pas dans cette industrie, il faudra revoir son business model pour mieux s’adapter aux exigences de cette nouvelle normalité», explique Pradeep Dursun. 

Transparence 

Face à une industrie qui emploie directement et indirectement 120 000 personnes et qui générait avant la crise Rs 60 milliards de recettes en devises étrangères et contribuait jusqu’à 24 % du PIB, un éventuel écroulement entraînerait une crise systémique avec des conséquences sociales désastreuses. Mais faut-il pour autant tout mettre sur le dos du Covid et épargner les hôteliers qui n’ont pas su se constituer un coussin financier pour faire face aux lendemains difficiles, comme c’est le cas actuellement. 

C’est d’ailleurs toute l’argumentation d’Atma Shanto, syndicaliste et négociateur de la Fédération des travailleurs unis, dont les quatre syndicats membres représentent 20 % de la maind’oeuvre du secteur. «Les employés travaillent dans des conditions difficiles, avec de longues heures et ne respectant pas souvent les 11 heures de repos imposées par la loi. Il est clair qu’avec la fin de l’assistance financière de l’État, les risques que certains opérateurs hôteliers prennent comme prétexte la situation financière difficile pour licencier sont réels. En même temps, on est en droit de savoir s’il y a de la transparence au niveau des fonds avancés aux hôteliers sous différentes formes, dont la MIC, pour garder leurs hôtels hors de l’eau. Autant que nous sachions, il n’y pas eu d’enquêtes pour savoir si ces fonds sont utilisés à bon escient.» Il souligne tristement comment dans le passé, le fameux stimulus package décaissé par l’ancien régime a été utilisé à des fins personnels par certains patrons au lieu de sauver financièrement des entreprises en difficulté. 

Quid des principaux groupes hôteliers confrontés aux risques de licenciements ? Beachcomber Resorts & Hotels n’envisage pas de soumettre une demande de licenciements au Redundancy Board et ne prévoit pas d’ailleurs d’y avoir recours aussi longtemps que cela pourra être évité. «Nous savons tous que la reprise du secteur sera lente et longue. Le support de l’État à travers le WAS nous a aidés de manière significative ces 16 derniers mois. Nous espérons que cette mesure sera maintenue au-delà du 30 septembre pour accompagner l’industrie pendant ces phases de réouverture. Le redémarrage du tourisme sera progressif et nous ne retrouverons pas les niveaux pré-Covid avant octobre 2023», analyse la direction du groupe. 

Entre-temps, des activités annexes dans la périphérie de l’hôtellerie ont commencé à subir des dommages collatéraux. Outre les chauffeurs de taxi, les restaurateurs et autres marchands de plage qui se retrouvent en chômage technique, d’autres opérateurs de voyages ont carrément cessé leurs activités. Par exemple, Connections a dû mettre la clé sous le paillasson en début d’année, jetant sur le pavé 90 employés. Après plus de 50 ans, Concorde, filiale du groupe Medine, a fermé, en mai, le business ayant baissé de 90 % depuis mars 2020 avec l’absence de touristes et la fermeture des frontières. Avec un modèle qui reposait essentiellement sur le tourisme, la compagnie n’avait en effet engrangé aucun revenu depuis plus d’un an, avance son directeur, Bruno Lebreux, rappelant «qu’au vu des pertes encourues et sachant que Concorde montrait déjà des signes de faiblesse dans un contexte mondial de digitalisation qui laisse de moins en moins de place aux prestations de service qu’elle proposait, la décision a été prise en février de fermer la compagnie». 

Toujours est-il que l’hôtellerie croule aujourd’hui sous un endettement massif de Rs 70 Mds et qu’il faudra compter au moins Rs 15 Mds qui viendront s’y ajouter chaque année. Difficile dans une conjoncture marquée par une crise sanitaire mondiale de prévoir une reprise touristique durable alors même que les nouveaux variants interpellent et rappellent aux touristes-voyageurs que les priorités sont peut-être ailleurs…

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