Mauritius Investment Corporation: l’hôtellerie endettée de Rs 15 milliards en une année

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La maison d’Avinash Gopee, après la cascade de Balfour à Beau-Bassin. Photos et commentaires circulent sur les réseaux sociaux faisant état de carreaux céramiques avec des décorations en plaqué or. ©Murvind Beetun

La maison d’Avinash Gopee, après la cascade de Balfour à Beau-Bassin. Photos et commentaires circulent sur les réseaux sociaux faisant état de carreaux céramiques avec des décorations en plaqué or. ©Murvind Beetun

  • MIC sous pression face à l’identité des bénéficiaires

Rs 80 milliards ont été privatisées d’un simple trait de plume, passant des coffres de la Banque centrale à une filiale censée aider des boîtes en difficulté réelles – comme les hôtels sur la place depuis des années affectés par le Covid – à garder la tête hors de l’eau. Mais là où le bât blesse, c’est quand des petits copains comme Gopee & Co viennent créer de nouvelles entités comme une maison pour vieux et se bâtissent des châteaux en détournant des millions…

Officiellement , l’engagement financier des principaux groupes hôteliers auprès des banques s’élevait à Rs 50 milliards (Mds) en mai, selon les dernières statistiques de la Banque de Maurice (BoM). Toutefois, les spécialistes estiment que l’endettement du secteur hôtelier dépasserait large- ment les Rs 70 milliards, la différence venant d’autres circuits financiers. N’empêche que ce chiffre donne froid dans le dos alors même que la Mauritius Investment Corporation (MIC), lancée en juin 2020, pour secourir financièrement les entreprises systémiques affectées par les effets du Covid-19, dont l’hôtellerie, se retrouve aujourd’hui empêtrée dans des controverses, l’identité de certains bénéficiaires étant pointée du doigt.

En une année, de mai 2020 à mai 2021, l’endettement des hôtels dits resorts a augmenté de Rs 15 Mds, passant de Rs 35 Mds à presque Rs 50 Mds. L’effet économique de la pandémie, doublé de la fermeture des frontières depuis le 19 mars 2020, rouvertes partiellement depuis le 15 juillet, ont mis à genoux ce secteur porteur de croissance, qui emploie quelque 130 000 personnes et contribue jusqu’à 24 % du PIB. Ce qui a entraîné les grosses pointures de ce secteur à frapper la porte de la MIC pour éviter de mettre la clé sous le paillasson.

Jusqu’ici, Lux* Resorts, NMH et Sun Resorts ont bénéficié de financements de Rs 1 Md, 2,5 Mds et Rs 3,1 Mds respectivement de la MIC. Dans la foulée, Omnicane, fortement endettée auprès des banques, a récemment conclu un accord avec la MIC pour céder ses terrains, d’un total de 185 hectares dans Mon-Trésor Smart City ainsi que dans la région de Britannia et MonTrésor, pour un montant de Rs 4,5 Mds. Une transaction déjà conclue, diversement commentée d’ailleurs dans les milieux fonciers et politiques, qualifiant ce deal de la MIC de généreux auprès d’Omnicane qui aurait empoché un véritable jackpot.

© Murvind Beetun

Aujourd’hui, des Rs 80 Mds de capital mis à la disposition de la MIC par la BoM et provenant de ses réserves internationales, elle a déjà approuvé des facilités de financement dépassant Rs 30 milliards. Or, là où le bât blesse, c’est l’opacité des transactions de la MIC, plus particulièrement l’identité des bénéficiaires de ses financements. Relevé d’ailleurs par le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, ce dernier tente ces jours-ci de démontrer qu’il y a eu parmi les heureux bénéficiaires des proches du pouvoir qui ne sont pas éligibles à ces prêts.

© Murvind Beetun

Alors que la MIC, si on s’en tient à son site, soutient qu’elle prône une gouvernance de niveau mondial, une éthique et une transparence sans faille dans ses transactions, voire dans la prise de ses décisions, de graves critiques surgissent ces jours-ci sur la manière dont certains dossiers sont traités. Ainsi, des observateurs s’interrogent comment certaines sociétés ont vu leur demande de prêt passer comme une lettre à la poste alors qu’elles ne sont même pas qualifiées sur la base des critères établis par le board de la MIC pour bénéficier d’un financement.

C’est le cas d’Akai Fisheries, incorporée en janvier 2021, soit bien après l’émergence de la pandémie et qui n’aurait pas, de surcroît, été affectée par ses effets, mais qui a bénéficié d’un prêt de Rs 250 millions. Xavier-Luc Duval a tenté de questionner le ministre des Finances sur cette société mardi dernier au Parlement dans sa PNQ. Toutefois, il a été stoppé par le speaker dans sa démonstration visant à faire le lien entre l’identité d’Akai Fisheries et sa proximité de proches du pouvoir. Sur le site du Registrar of Companies, on note toutefois qu’Akai Fisheries (file number C177373), a son siège social dans le port franc et comme directeurs, les frères Shekar et Gulshan Jugroo. Or, certains se demandent pourquoi, après le refus de l’Investment Committee d’accéder à sa demande de prêt, le board aurait finalement donné son feu vert. C’est également celui d’Avinash Gopee, propriétaire de NG Holdings, de Luxury Retirement Village et PSH Investment, qui sont des projets immobiliers de luxe, abritant, entre autres, le quartier-général de l’Economic Development Board. (Voir texte plus loin).

Faut-il s’inquiéter des largesses sélectives de la MIC alors que des doutes s’installent sur la capacité de remboursement des sociétés bénéficiaires, dont celles de l’hôtellerie qui ne sortiront pas de l’auberge de sitôt, compte tenu de la conjoncture internationale et des menaces d’une troisième ou quatrième vague, qui frappe aujourd’hui des pays émetteurs de touristes, dont l’Europe, avec le variant Delta.

L’économiste Rajeev Hasnah estime que l’endettement de Rs 50 ou 70 Mds, tirés principalement par quatre gros hôteliers, nommément NMH, SUN, LUX et Constance, n’est pas en soi inquiétant, si on tient compte qu’ils brassent aujourd’hui des actifs de plus de Rs 80 Mds. «L’inquiétude des opérateurs tient au fait de l’absence de revenus pour assurer un minimum de coûts opérationnels alors qu’il n’existe pas de visibilité à court et moyen terme dans ce secteur.» Il soutient que le business model du secteur hôtelier est basé sur le capital-intensive, soit la vente de chambres et de services, avec probablement un exercice de rénovation chaque cinq ans.«Or, pour qu’un établissement puisse générer des revenus, il faudra qu’il dispose un horizon de placement de sept ans sur ses investissements. Déjà, il a perdu plus d’une année et ce n’est pas avant trois ans qu’il retrouvera la phase de croissance et de profitabilité qu’il a connue avant la pandémie» analyse-t-il.

Entre-temps, la MIC sera sous forte pression pour se faire une nouvelle image. Le nouveau chairman, Marc Florman, les deux adjoints du gouverneur de la BoM et les autres nominés (Louis Rivalland, Swaninathan Ragen, Neermalen Gopal et Swadicq Nuthay) seront-ils à la hauteur pour redresser la barre alors que cette institution est toujours dans le viseur d’institutions internationales ?

Micmacs dans les prêts aux «newbies »

Si l’on s’attendait bien aux milliards déboursés par la MIC, l’on s’étonne que des compagnies d’Avinash Gopee aient pu bénéficier généreusement de cet argent puisé des réserves du pays. De plus, quand on apprend que ce proche du pouvoir construit une maison à coût de millions, on peut se poser des questions. Rs 500 M et peut-être Rs 350 M additionnelles en moins de sept mois. L’opacité dans l’octroi de ces fonds s’expliquerait…

Son cas est d’autant plus troublant que ses entreprises ne semblent pas satisfaire les critères d’éligibilité de la MIC, à savoir l’hôtellerie et la manufacture. Non seulement Avinash Gopee a été financé pour des projets non-productifs et inéligibles mais l’Investment Committee avait objecté à sa demande. Le conseil d’administration de la MIC est passé outre et l’on se demande si ce comité a sa raison d’être, s’il n’est pas écouté…

De son côté, le gouverneur de la BoM, Harvesh Seegolam, avait le 29 mai 2020, déclaré que MIC allait «assist systemically large, important and viable companies in Mauritius, which are financially distressed as a result of the COVID-19 pandemic». Donc, peut-on qualifier des compagnies comme Akai Fisheries ou Luxury Retirement Village de «large, viable and distressed» ? Comment ces deux nouvelles compagnies sont-elles déjà en détresse, au tout début de leurs opérations ?

Quand la population apprend qu’un de ces bénéficiaires pas trop éligibles construit depuis 2020 une immense maison le long du ravin de la Rivière-Sèche dans les bas de Beau-Bassin après la cascade de Balfour, elle peut se poser des questions. Des photos et commentaires circulent sur les réseaux sociaux faisant état de carrelages avec des décorations en plaqué or. Nous avons appelé Avinash Gopee qui a tout nié. Nous lui avons alors demandé la permission de visiter sa demeure. Il a promis de revenir vers nous.

Prêt convertible en capital

Il faut savoir que l’argent avancé par la MIC au secteur privé est bien un prêt mais qui sera converti en capital, s’il n’est pas remboursé. Le taux d’intérêt est de 3 à 3,5 % alors que les banques imposent des taux supérieurs à 5%. Donc il est dans l’intérêt des emprunteurs d’honorer leur dette, sinon le gouvernement deviendra leur actionnaire. Le problème, nous dit un expert-comptable, «si la compagnie bénéficiaire de prêt de la MIC ne rembourse pas, c’est qu’elle est en difficulté. Le gouvernement deviendrait alors un actionnaire d’une entreprise qui ne marche pas.» Le gouvernement a annoncé qu’en investissant dans des compagnies privées, il participera aux gains futurs, comme dividendes. Or, si ces firmes privées réalisent des bénéfices, qui décidera s’il faut distribuer les dividendes et comment ? En l’absence d’un bon retour sur investissement, entendraiton le ministre des Finances répondre au directeur de l’audit en lui disant comme il l’a fait pour le rapport de 2019 : «L’essentiel, c’est d’aider l’économie, pas d’en retirer des dividendes.» ?

Prends l’oseille et tire-toi ! 

Est-il possible que l’argent reçu de la MIC soit détourné vers des projets personnels, comme la construction d’une grande maison ? «Si on vous donne Rs 1 Md pour des projets vagues et que vous prélevez disons Rs 50 millions, qui le saura ?» nous répond un expert-comptable.

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