Tourisme: les chiffres de la discorde

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Des touristes foulent à nouveau le sol mauricien le 15 juillet. 

Des touristes foulent à nouveau le sol mauricien le 15 juillet. 

Il n’y a pas consensus sur les arrivées et les recettes touristiques prévues. La situation sanitaire dans les pays émetteurs et à Maurice même complique la situation.

Les touristes ne se sont pas bousculés au portillon à la réouverture partielle des frontières le 15 juillet dernier. Avec environ 1 500 réservations jusqu’à la fin de septembre dans les 14 hôtels mis en service, c’est loin d’être un succès de marketing même si les spécialistes de l’hôtellerie l’avaient déjà anticipé. Il faudra sans doute attendre le vrai démarrage le 1er octobre prochain quand les touristes vaccinés seront épargnés de la quarantaine. Encore que des interrogations se posent. Notamment sur les objectifs en termes tant d’arrivées que de recettes touristiques alors que les principaux compétiteurs de Maurice dans cette région, les Seychelles et les Maldives, ont déjà une longueur d’avance.

Certes, depuis l’estimation budgétaire de viser 650 000 touristes d’ici les douze prochains mois, les spécialistes n’ont pas fini d’épiloguer sur la question, insistant sur le caractère optimiste de cet objectif. Cela, alors même que les principaux marchés émetteurs de Maurice en Europe souffrent toujours des effets économiques d’un confinement prolongé lié à la pandémie du Covid et sont déjà confrontés aux risques d’une nouvelle vague qui pourrait nécessiter de nouvelles restrictions.

Le cafouillage de Statistics Mauritius sur deux prévisions de croissance, publiées le 28 juin et le 30 juin respectivement, dans deux versions des comptes nationaux en se basant sur deux différents chiffres d’arrivées touristiques, dont la première (28 juin) a été retirée en 24 heures, témoigne d’ailleurs de la légèreté avec laquelle les analystes financiers du ministère des Finances ont construit leurs hypothèses. Dans le premier cas, Statistics Mauritius avait prévu un taux de crois- sance de 4,4 % en 2021 sur la base des arrivées touristiques avoisinant entre 150 000 et 160 000 pour l’année calendaire en cours. Un document disparu du site de l’organisme et remplacé 48 heures après par un deuxième avec des statistiques considérées comme étant plutôt proches de celles émises dans le dernier Budget national. Soit une croissance de 5,4 % en 2021 et une présence de 325 000 touristes pour la même période.

Dans l’entourage du ministère des Finances, la première version des comptes nationaux, préparée en interne par Statistics Mauritius, ne devrait pas être publiée et relèverait plus d’un scénario du pire pour l’économie. Toujours est-il que ces projections de croissance, même révisées à la hausse, souffrent de contestation et sont loin de la croissance de 9 % prévue pour l’année fiscale 2021-22 et tirée principalement par une industrie touristique qui retrouverait des couleurs.

Bhavik Desai, analyste financier au pôle recherches du groupe Axys, partage l’optimisme du ministère des Finances, plus particulièrement sa projection d’accueillir 650 000 touristes d’ici les 12 prochains mois. Dans son rapport publié le 15 juillet, il soutient que Maurice peut potentiellement accueillir jusqu’à 623 000 touristes dans les 12 prochains mois et ce à compter de la première phase de réouverture. Parallèlement, dans les 15 mois suivant la réouverture, le pays engrangera des recettes touristiques de Rs 28 milliards et Rs 41 milliards respectivement. Soit une injection quotidienne de Rs 64 millions et Rs 93 millions dans le circuit économique.

Ouverture totale de l’accès aérien

Pour arriver à ces chiffres, Axys Research s’est basé sur une hypothèse économique privilégiant la saisonnalité historique entre les principaux marchés émetteurs de touristes couplés au taux de vaccination en cours dans le pays pour calculer les arrivées touristiques tout en s’assurant que la connectivité aérienne ne serait pas interrompue. «Il faudra compter entre 3 et 4 vols par jour durant la première phase de réouverture pour augmenter progressivement et atteindre entre 6 et 8 vols quotidiennement. Soit moins de la moyenne de 15 vols par jour comme c’était le cas avec la crise du Covid-19», souligne Bhavik Desai.

Une analyse qui est loin d’avoir la faveur des professionnels de secteur. Kevin Teeroovengadum, qui siège au sein des conseils d’administration d’une brochette d’hôtels, soutient que l’objectif du ministère des Finances pourrait être atteint à une seule condition, à savoir l’adoption par les autorités de l’aviation civile d’une politique d’ouverture totale de l’accès aérien. Deux îles de l’océan Indien, nommément les Seychelles et les Maldives, l’ont adoptée et connaissent actuellement une forte reprise de leur secteur touristique. «Les Maldives ont enregistré 100 000 arrivées par mois au début de la réouverture de leurs frontières. Aujourd’hui, ils comptent 600 000 touristes et atteindront presque 1,3 million à la fin de l’année. Les Seychelles ont ouvert leurs frontières en mars dernier avec 50 % d’arrivées touristiques en moins mais ils ont engrangé au final les mêmes recettes qu’en 2019 en tablant sur des touristes dépensiers», analyse Kevin Teeroovengadum. Le succès commercial de ces deux destinations revient, dit-il, à un seul et unique facteur : la présence d’une myriade de compagnies aériennes, mêmes de low-cost comme Fly dubai, pour les desservir. Résultat des courses, on les croise tous : Emirates, Quater Airways et Etihad, entre autres.

Est-ce que Maurice peut prendre ce challenge et ouvrir sa destination à de nouveaux opérateurs outre Air Mauritius et les compagnies traditionnelles ? Une question, direz-vous, qui relèverait des autorités même si une telle démarche ne peut se faire à la va-vite.

Cependant, d’autres problématiques doivent être prises dans l’équation. En fait, toutes les agences internationales confondues, du FMI à l’agence Moody’s en passant par la Banque mondiale, sont catégoriques : il faudra attendre 2024 pour que cette industrie retrouve son niveau d’avant-crise de 2019. Raison avancée : la situation sanitaire dans les pays émetteurs de touristes à l’étranger couplée avec les restrictions imposées sur les voyages va continuer d’impacter leur industrie touristique. La situation se corse davantage quand l’Afrique du Sud, qui demeure un gros réservoir touristique, fait face à une crise sociale avec une flambée de violence qui risque de refroidir l’ardeur de ses touristes à voyager.

Dans un récent rapport, Moody’s rappelle comment l’activité touristique de Maurice demeurera à la traîne de l’économie nationale pendant longtemps encore. En cause, les changements dans les comportements de voyageurs qui privilégient des destinations courtes au détriment de celles de longue durée. Du coup, l’impact économique du Covid-19 a réduit comme une peau de chagrin le pouvoir d’achat des visiteurs potentiels en raison du taux de chômage élevé et des niveaux de revenus inférieurs dans des marchés touristiques par excellence pour Maurice. Cela alors que les niveaux d’endettement auxquels sont confrontées des compagnies aériennes internationales pourraient amener à ce qu’elles cessent de desservir la destination mauricienne.

Tout compte fait, l’été risque d’être moins chaud cette année avec une reprise dans le secteur touristique fortement aléatoire et tributaire du déploiement de la campagne de vaccination en cours. Dans la foulée, d’autres facteurs peuvent nuire à la capacité de cette industrie à générer de la croissance et des recettes touristiques. Notamment si la clientèle européenne, contribuant à hauteur de 58 % du nombre total d’arrivées en 2019, décide de privilégier le tourisme intérieur, face à une nouvelle vague épidémique à Maurice avec la barre de 1 000 cas actifs déjà dépassée, entraînant un troisième lockdown.

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