Régionalisation et Investissement: Avons-nous vraiment une stratégie africaine ?

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Selon des observateurs, le secteur financier doit développer une stratégie forte et soutenue pour identifier des créneaux prometteurs.

Selon des observateurs, le secteur financier doit développer une stratégie forte et soutenue pour identifier des créneaux prometteurs.

Si l’Asie et l’Europe investissent en masse en Afrique, Maurice semble encore une fois manquer le coche en l’absence d’une stratégie d’investissement cohérente sur le continent noir dans le dernier exercice budgétaire. En attendant, nos espoirs semblent reposer uniquement sur la mise en application de l’«African Continental Free Trade Area».

Covid-19 ou pas, l’économie africaine est en pleine ébullition avec des investissements massifs et des progrès remarquables dans divers secteurs, dont la technologie, l’énergie, la manufacture, l’économie bleue, l’agriculture, les services financiers et la pharmaceutique, entre autres. En effet, selon les chiffres de la Banque mondiale, la croissance économique du continent noir devrait varier entre 2,3 % et 3,4 % en 2021 et il est clair que l’Afrique ne cache guère ses ambitions, se préparant à saisir toutes les opportunités qui pourraient donner un coup de fouet à la relance économique post-Covid-19.

Investisseurs chevronnés en Afrique, l’Asie, principalement la Chine, et l’Europe suivent de près les développements africains et s’engagent dans de nouveaux projets d’investissement et de partenariat avec plusieurs pays d’Afrique, dont l’Éthiopie, le Kenya, le Ghana et le Rwanda parmi d’autres, malgré le chamboulement économique causé par la pandémie. À Maurice, force est de constater que le pays semble laisser passer ce train. D’aucuns pourraient penser qu’avec notre Produit intérieur brut (PIB) 2021 estimé à Rs 464 milliards par la dernière édition MCB Focus et nos 1,2 million d’habitants, nous pouvons difficilement rivaliser avec les grosses pointures mondiales pour investir en Afrique, mais cela ne nous empêche pas de développer une stratégie forte et soutenue pour identifier des créneaux prometteurs et des pays à fort potentiel pour investir intelligemment.

Beaucoup de timidité

Si chaque année, le Budget national fait place à des projets, répétitifs certes, mais projets quand même, sur l’Afrique, nous avons eu droit à beaucoup de timidité sur nos ambitions africaines dans le Budget 2021-2022. En effet, hormis une ligne suivant la récente mise en vigueur de l’African Continental Free Trade Area (AfCFTA), on ne retrouve pas grand-chose sur l’Afrique dans ce Budget. «Ce n’est pas nouveau, de tout temps, Maurice a montré son absence de stratégie et de vision sur les bénéfices mutuels d’une collaboration efficace et soutenue avec le continent. Nous disons vraiment du bout des lèvres être un État africain. Or, il n’y a aucune réflexion en profondeur. Cette année, on a eu droit à quelques lignes sur l’Afrique dans le Budget et en temps normal on retrouve simplement les mêmes annonces et les mêmes projets chaque année, Budget après Budget. Je trouve dommage qu’aucun parlementaire n’ait jugé bon de faire ressortir l’absence de cette stratégie africaine au Parlement, avons-nous atteint les buts précédemment fixés ? A-t-on simplement tourné la page ?» se demande l’ancien secrétaire aux Affaires étrangères, Vijay Makhan. Pour commencer, jetons un rapide coup d’œil à ce qui passe en Afrique. Récemment sorti de la liste noire du GAFI, le Ghana trace son chemin en tant qu’exportateur d’énergie. En effet, avec un surplus d’électricité d’environ USD 500 millions chaque année, le Ghana exporte l’électricité générée en surplus vers d’autres pays comme le Togo, le Bénin et le Burkina Faso. Autre secteur, autre développement, selon le site en ligne Reuters, le géant automobile Toyota lance une deuxième chaîne d’assemblage au Ghana en moins d’un an pour un investissement de USD 7 millions avec une capacité de production annuelle d’environ 1 330 unités. S’ajoute à cela, le lancement par Volkswagen d’une usine d’assemblage d’une capacité de 5 000 unités par an en août 2020. Pas des moindres, le 1er juillet dernier a marqué le début de l’application d’un Interim Economic Partnership Agreement (iEPA), entre le Ghana et l’Union européenne (UE).

Au Rwanda à présent, hormis la vitesse à laquelle progresse son centre financier, le pays a signé un accord avec l’UE qui vise à encourager l’investissement dans la production de vaccins, «Rwanda has signed a Rwf3.6 billion agreement with the European Union (EU) to enhance the attractiveness of Rwanda for investments in vaccine manufacturing, a statement from Rwanda Development Board (RDB) says», peut-on lire dans The New Times. Au Kenya, le gouvernement travaille aussi sur la production de vaccins. «President Uhuru Kenyatta says this will reduce the level of dependency that Kenya has on getting vaccines from donors. The government plans to build a human vaccine centre that will not only focus on manufacturing Covid-19 vaccines, but other vaccines too», peut-on lire sur le site de la BBC. Maurice ambitionnant de produire des vaccins, l’on peut se demander si nous avons établi le contact avec ces pays en vue d’une collaboration durable.

Ailleurs en Afrique, les choses avancent aussi à vitesse grand V; la Tanzanie a récemment annoncé son ouverture aux investissements et projets étrangers pour le développement de son économie bleue ; la Chine qui compte investir USD 110 millions dans un projet portuaire en Éthiopie et les investissements locaux massifs dans l’accès et la rapidité d’Internet au Nigeria, entre autres. Et Maurice dans tout cela ? «À Maurice, nous signons tous les accords prônant une intégration avec le continent, mais en termes réels, dans le concret, qu’est-ce qui se passe ? Il y a eu un moment où certains pays d’Afrique recherchaient l’expertise mauricienne, maintenant c’est à nous d’aller chercher l’expertise africaine. Nous n’avons pas fait grand-chose pour faire de l’Afrique notre partenaire plutôt qu’un compétiteur», ajoute Vijay Makhan.

Opportunités ratées

L’économiste, Kevin Teeroovengadum, nous parle lui d’opportunités ratées en Afrique. «Entre 2000 et 2005, nous avons raté l’opportunité d’intégrer le secteur des télécommunications en Afrique; entre 2005 et 2010, les banques mauriciennes ont raté l’opportunité d’acquérir d’autres banques sur le continent, opportunités saisies par le Maroc, l’Afrique du Sud et le Nigeria. Pour nous, c’est trop tard maintenant car le marché est déjà saturé et cela nous coûterait bien plus cher qu’à l’époque. Entre 2010 et 2015, l’hôtellerie mauricienne, surtout les groupes ayant des business hotels ont raté l’opportunité d’intégrer un marché en expansion. Maintenant bien d’autres chaînes d’hôtels internationales sont déjà présentes.»

Selon lui, de 2015 à ce jour, il y a eu d’innombrables opportunités dans la technologie incluant le Fintech, l’Edutech, l’Agritech et le Proptech, entre autres. «Une stratégie africaine ce n’est pas un ‘part-time’, ça demande des efforts et un intérêt soutenu. L’Afrique est un immense continent, le secteur privé et le public doivent collaborer. Il faut une action coordonnée et identifier quelques pays, pas nécessairement des gros marchés qui sont bien plus avancés que nous, mais des plus petits marchés hors des radars des gros investisseurs étrangers et voir comment travailler avec eux.»

Pour l’exportation, il faut savoir que, pour nos exportations totales de Rs 5,9 milliards à mars 2021, nos principaux marchés en Afrique sont l’Afrique du Sud où nous avons pu exporter pour Rs 746 millions de produits et Madagascar où nous avons exporté Rs 415 millions de produits, pour vous dire, l’étendue de notre accès à un marché représentant plus d’un milliard de population. Nous avons essayé de contacter la Mauritius Export Association (MEXA) et l’Economic Development Board (EDB), mais en vain.

Ici, pour l’instant, nous semblons miser gros sur la mise en application de l’AfCFTA, en vigueur depuis le 1er janvier. Avec plus de 50 pays membres, signataires de cet accord, il est pourtant clair que nous ne pourrons pas en tirer totalement bénéfice avant des années car il reste bien des modalités à régler avec tous les pays signataires. En attendant, comment faire de cet accord un outil privilégié pour pénétrer le marché africain ? «La pandémie a redéfini l’écosystème du commerce. La connectivité maritime et aérienne n’est plus la même; de ce fait, des pays se tournent à présent vers des marchés régionaux. Dans ce contexte, cet accord devient un outil qui tombe à pic. Outre l’AfCFTA, Mauriuce est aussi signataire de deux accords de libre-échange avec la Chine et l’Inde, sans compter nos autres accords avec l’UE ou le Pakistan et la Turquie, entre autres. Tous ces accords représentent au moins 70 % du marché mondial et peuvent définitivement être un game changer», explique Yousouf Ismaël, secrétaire-général de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry (MCCI).

Certes quelques défis de taille restent à relever à l’instar de l’harmonisation des produits tombant sous cet accord intra-africain, le mouvement des citoyens en terme de visas ou encore la lourdeur administrative. Au niveau de la MCCI, tout est mis en œuvre pour accompagner les opérateurs du privé dans cette nouvelle aventure. À travers des commissions jointes, des instances dont la Chambre est membre fondateur, à l’instar du SADC Business Council et du COMESA Business Council, ou encore un réseau régional et international, l’organisation est en mesure de guider les opérateurs économiques vers des marchés niches et des produits qui y seront adaptés.

La concurrence est là, les opportunités sont là. Si nous ne savons pas encore quelle sera notre vision africaine à l’avenir, nous ne pouvons qu’espérer qu’une stratégie solide verra rapidement le jour.

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