Éclairage: faut-il laisser mourir les entreprises zombies ?

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Les théoriciens l’appellent volontiers la destruction créatrice. Ils reprennent la fameuse expression de l’économiste autrichien du XXe siècle Joseph Schumpeter, pour qui «la croissance est un processus permanent de création, de destruction et de restructuration des activités économiques». Aujourd’hui, l’effet de la pandémie de Covid-19 oblige, décideurs et spécialistes financiers se posent la question en termes clairs et moins théoriques : faut-il laisser mourir les entreprises zombies ou au contraire les restructurer ? Le débat est lancé… 

Le constat actuel invite certes à une réflexion pour dépassionner cette problématique. Le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, qui prône la nouvelle normalité, a défendu ces derniers temps la philosophie shumpetérienne à l’effet que «le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais à côté de l’ancien, lui fait concurrence jusqu’à lui nuire». Autrement dit, une entreprise qui innove est à la fois une source de croissance mais aussi un facteur de crise, entraînant une rupture avec un certain modèle économique. 

Or, la crise du Covid est venue fragiliser tout un pan de l’économie du pays, mettant sous pression la quasi- majorité de secteurs, jadis porteurs de croissance. Résultat des courses : des entreprises considérées comme étant systémiques opérant dans le tourisme, le textile et la construction, se bousculent depuis plusieurs mois au portillon de la Mauritius Investment Corporation (MIC), qui pourrait éventuellement passer sous le Trésor public, en vue de bénéficier des fonds pour pouvoir naviguer dans cette crise. 

Mais faut-il sauver pour autant toutes les entreprises alors que certaines, dans la manufacture et l’hôtellerie, étaient déjà sous perfusion bien avant la crise et que celle-ci est venue les asphyxier pour les transformer en des entreprises zombies ? L’ex-ministre des Finances Rama Sithanen qui a eu le mérite d’attirer l’attention des stakeholders sur le phénomène de la destruction créatrice, ne souhaite pas s’enfermer dans un débat théorique sur la question. Il veut être pragmatique et franc. Malgré sa bonne volonté, le gouvernement ne pourra pas, dit-il, «bail out» toutes ces sociétés dans un contexte de crise économique. «S’il persiste à le faire, cela équivaudrait carrément à ‘throwing good money after bad’». 

Or, aujourd’hui, parmi les sociétés qui ont fait appel à la MIC, il y a forcément certaines qui sont financièrement viables et peuvent être sauvées, d’autres qui sont relativement bien gérées mais ont subi les contrecoups de la crise et manquent cruellement de liquidités pour pouvoir garder la tête hors de l’eau alors qu’une poignée est structurellement fragile, dépassée par des outils de production rendus obsolètes par l’innovation et les nouvelles technologies qui se sont imposées dans le sillage de la crise sanitaire et économique. «Pour cette troisième catégorie d’entreprises, je constate malheureusement que malgré tous les fonds qui peuvent y être injectés par la MIC, elles ne vont pas survivre d’autant plus que si elles opèrent dans l’hôtellerie, il faudra attendre au moins quatre ans pour enregistrer les conditions économiques prévalant en décembre 2019», analyse Rama Sithanen. 

Vache à lait 

Evidemment, pour les sociétés holding qui puisent leurs revenus de leurs filiales, la réalité est que celles-ci sont devenues de véritables vaches à lait, alimentant pendant des années les trésoreries de ces groupes familiaux sans pour autant se soucier de leur restructuration en cas d’une crise économique. Comme c’est tristement le cas aujourd’hui. Les spécialistes sont catégoriques : ces holdings, qui n’ont fait qu’engranger des milliards au fil des années, cherchent désespérément de liquidités sans rien contribuer en contrepartie. D’où l’urgence, disentils, de réformer structurellement les rôles de ces holdings quitte à les consolider pour qu’une poignée seulement opèrent sainement, en toute transparence financière et qu’elles soient suffisamment agiles pour surmonter des crises à l’avenir. «Pourquoi ne pas ouvrir leur actionnariat aux capitaux privés étrangers. Evidemment la question du contrôle va se poser. Je défends l’idée d’un partage de risques entre les banques, les actionnaires et l’Etat. Il ne faut pas qu’ils soient disproportionnés», insiste l’économiste Sithanen. 

Certes, la question de laisser mourir les entreprises zombies ou au contraire les restructurer demeure éminemment une question politique, dépendant entre autres des relations, incestueuses ou pas, entre la politique et le monde des affaires. 
Vikram Punchoo, ex-Deputy Governor de la Banque de Maurice, rappelle qu’aux Etats-Unis, qui veulent être une référence de l’économie libérale, «les entreprises naissent et meurent sans intervention quelconque, de nouveaux secteurs émergent grâce à l’investissement dans la recherche et le développement et l’innovation». Alors qu’il est, selon lui, assez facile pour une start-up d’avoir accès au marché des capitaux et qu’il existe «un renouveau permanent, les entreprises s’adaptant rapidement aux changements avec des fusions et acquisitions devenant monnaie courante». 

Dans d’autres démocraties ressemblant étrangement à Maurice, comme la Grèce, l’ex-adjoint au gouverneur de la BoM trouve que les institutions politiques sont au service du développement économique avec une lourdeur bureaucratique. 

En conséquence, les marchés sont plus ou moins fermés favorisant une cartellisation au sein de nombreuses industries. Du coup, les start-up et autres petites et moyennes entreprises n’ont pas vraiment l’espace fiscal pour grandir. 

Force est toutefois de constater que les relations privilégiées aujourd’hui entre les grandes entreprises privées et la politique ne sont pas à sens unique. «Sous-jacent, il y a un accord tacite que les grandes entreprises privées vont tout faire pour préserver l’emploi car un chômage incontrôlé ne sert pas les intérêts de la politique.» Et Vikram Punchoo de poursuivre que si dans une économie en pleine croissance ces relations sont vertueuses, comme dans les années 80 où le partenariat public-privé a très bien fonctionné, le revers de la médaille devient néanmoins vite apparent dans une économie en décroissance ou en faible croissance. Des relations qui deviennent, remarque l’ex-Deputy Governor, subitement douteuses, forçant les entreprises à s’agripper à un business model largement dépassé alors que celles trop longtemps habituées à l’aide et aux directives de l’État deviennent frileuses face aux grands changements.

Economiste, Rajeev Hasnah, inscrit son analyse dans la même logique économique. Il constate que «le pays assiste déjà à cette phase de destruction créatrice avec des acteurs économiques existants s’appuyant sur l’innovation et les nouvelles technologies pour maintenir leur position dominante sur le marché». Un phénomène qui s’imposera à grande échelle demain au sein des corporates traditionnels, dicté par l’urgence économique du Covid. 

Rien d’étonnant que le FMI affiche a fortiori la même posture et invite diplomatiquement le gouvernement à prioriser sa stratégie de sauvetage des entreprises. En langage clair, il faut laisser mourir les canards boiteux et se concentrer plutôt à améliorer la résilience économique du pays en engageant le moment venu des réformes structurelles qui pourraient être pénibles socialement.

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