Éclairage: le centre financier paralysé par... la pluie !

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Les banques notamment étaient fermées à cause des grosses pluies qui se sont abattues sur l’île.

  Les banques notamment étaient fermées à cause des grosses pluies qui se sont abattues sur l’île.  

L’annonce de pluies torrentielles, mercredi dernier a entraîné la fermeture des banques, de la Bourse et de nombreuses activités. Au-delà de la problématique du «bank holiday» et de ses conséquences sur le secteur financier, toute la question de la prise de décisions au sommet de l’État interpelle. Car personne tant à intérieur du gouvernement qu’à l’extérieur, encore moins au sein d’institutions et autres instances régulatrices, n’ose attirer l’attention sur le non-sens économique de certaines décisions…
L’annonce laconique a été faite le 27 avril à 19 heures par Pravind Jugnauth : l’alerte de pluies diluviennes par la météo, dit-il, entraînera la fermeture le lendemain des ministères et l’arrêt du transport public, provoquant un congé forcé de tous les fonctionnaires. Il invite du coup Business Mauritius à prendre une décision par rapport aux employés du privé, tout en le mettant devant ses responsabilités.
Dès lors, les événements se succèdent rapidement : la Banque de Maurice émet un communiqué pour un Bank Holiday, le mercredi 28 avril, suivi de la Mauritius Bankers Association (MBA), annonçant dans la foulée la fermeture de tous les établissements bancaires et des activités boursières de la Stock Exchange of Mauritius. Et voilà le centre financier qui s’endort.
Vue de l’étranger, la démarche frise le ridicule tant pour les investisseurs que les spécialistes financiers, qui se demandent comment l’alerte de pluies diluviennes, d’ailleurs localisées, peut forcer le pays à se couper du reste du monde, paralysant son secteur financier comme ses principales activités économiques. Sur les réseaux sociaux, les commentaires se sont vite déchaînés, les internautes ne manquant pas de qualifier cette décision d’irrationnelle, sous-estimant l’impact qu’elle pourrait avoir sur les services financiers. Et se demandant que si on suit la logique des autorités locales, les places financières de New York, Frankfort ou Londres auraient à fermer boutique en hiver à chaque fois qu’une tempête de neige s’abattait dans ces pays.
Le gouvernement peut certes arguer que les drames humains du passé, comme lors des flash foods de mars 2013 à Port-Louis ou encore les inondations meurtrières de Mont-Goût en mars 2008 sont encore vivaces dans la mémoire collective de la population et qu’il est hors de question de prendre des risques pour se retrouver une nouvelle fois avec des morts. Tant mieux. Mais faut-il pour autant se montrer hyper précautionneux au point d’imposer un jour quasi férié à la population active du pays avec un manque à gagner d’au moins Rs 900 millions ? Cela d’autant plus que l’économie sort difficilement d’un second lockdown de 52 jours qui a coûté au Trésor public plusieurs dizaines de milliards de roupies.
À la base de cette situation pour le moins confuse, voire incompréhensible de ce fameux mercredi 28 avril, est la décision unilatérale de la Banque de Maurice de décréter ce jour-là un bank holiday. À la section 63 de la Bank of Mauritius Act 2004, il est bien stipulé que «the central bank may, with the approval of the Minister, declare by public notice, any day, or any part thereof, to be a bank holiday». Plus loin, la même section précise que “where a financial institution proposes to transact business with the public on a bank holiday or a public holiday, it shall (a) forthwith inform the central bank; and b) give notice to the public at least 24 hours before the day on which it proposes to transact business”.
La Banque de Maurice rétorque que c’est en stricte conformité avec les provisions de la Banking Act qu’elle a décrété le mercredi 28 avril holiday. «Cette décision avait été prise dans des circonstances exceptionnelles en vue de protéger la vie et la santé du public et des employés du secteur bancaire, cela en raison des risques associés à des conditions météorologiques défavorables.»
Opérations en ligne
En s’appuyant sur ces dispositions légales, il est clair que la décision, étant prise mardi soir aux alentours de 21 heures, il était difficile, voire impossible pour la MBA de demander l’autorisation auprès de la BoM pour que les banques puissent opérer le lendemain, vu que la demande doit être faite 24 heures à l’avance. Résultat des courses : toutes les banques ont été contraintes de laisser leurs volets fermés.
Si les spécialistes du secteur comprennent que l’alerte de pluies torrentielles ne permet pas que les clients prennent des risques pour se livrer à des transactions aux comptoirs des banques, toutefois, ils ne comprennent pas la démarche interdisant les autres transactions comme l’offshore, les services ATM ou encore les Corporates. Cela dans la mesure où ce sont des opérations qui peuvent facilement se faire en ligne comme c’est le cas actuellement dans des nombreuses institutions bancaires avec le télétravail. «Les banques ont un segment important d’activités liées au Global Business où des transactions se font sur des plateformes en ligne hors de la juridiction mauricienne. Des paiements internationaux doivent passer par le circuit bancaire. Or, tout en imposant un bank holiday, certains services auraient pu être autorisés», souligne le Chief Executive Officer (CEO) de Mauritius Finance, Samaad Jhummun.
L’ex-gouverneur de la Banque de Maurice, Rundeersingh Bheenick, va plus loin. Il estime que la situation ne justifiait pas un bank holiday. «On se targue d’être une Cyber Island offrant des services bancaires en ligne 24 heures sur 24. Or, on prend une décision unilatérale qui surprend tout le monde, notamment nos opérateurs économiques comme les investisseurs étrangers qui sont appelés à faire des deals à chaque instant. Avec une telle décision, on comprend pourquoi le pays glisse vers une république bananière.»
Le patron de la bourse, Sunil Benimadhu, est, lui, catégorique : la plateforme boursière ne peut opérer sans la présence des banques. «Toutes les transactions doivent être réglées par le circuit bancaire, au cas contraire, c’est tout le mécanisme de règlement de titres qui sera en défaillance.» Toujours est-il que lors du premier lockdown en mars 2020, la suspension de la Bourse avait été fortement critiquée par des observateurs économiques. Il n’y avait pas de bank holiday. L’économiste Eric Ng, maintenait à l’époque «qu’il n’y avait aucune raison valable pour que notre marché boursier fût soumis à un couvre-feu». Tout en rappelant que «le coronavirus n’est pas un virus informatique et que les Stock Exchange (Conduct of Trading Operations) Rules 2001 ne contiennent aucune disposition concernant une fermeture pour force majeure, sauf en cas de panne de l’Automatic Trading System. Si cela s’avérait, au lieu d’être un moteur de changement en Afrique, la SEM devrait prendre l’exemple sur les Bourses africaines qui fonctionnent sans problème dans l’ère des échanges et des règlements électroniques.»

Cependant, au-delà de la problématique du bank holiday et de ses conséquences sur le secteur financier, toute la question de la prise de décisions au sommet de l’État interpelle. Car personne tant à intérieur du gouvernement qu’à l’extérieur, encore moins au sein d’institutions et autres instances régulatrices n’ose aujourd’hui attirer l’attention sur le non-sens économique de certaines décisions. Ou encore celles qui servent souvent à apporter des dividendes politiques mais qui, au final, peuvent être désastreuses économiquement, souvent contestées d’ailleurs par des institutions internationales comme Moody’s, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. À l’instar de la décision du Trésor public de mettre le grappin sur le Special Reserve Fund de la Banque de Maurice pour rembourser la dette publique ou encore le transfert de Rs 60 milliards de la même institution pour équilibrer le Budget 2020-21. «En cautionnant certaines pratiques, des institutions clés du pays deviennent complices des princes du jour, hypothéquant l’avenir économique du pays», lance un observateur économique qui a souhaité garder l’anonymat. 
En attendant, vivement que le bon sens soit privilégié au profit des considérations politiques.

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