Transplantation rénale: autopsie d’un échec

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En l’absence de transplantation rénale effectuée localement, la dialyse demeure la seule solution pour les patients mauriciens.

En l’absence de transplantation rénale effectuée localement, la dialyse demeure la seule solution pour les patients mauriciens.

Les décès de patients dialysés dans la deuxième vague du Covid-19 soulèvent des questions sur la transplantation rénale. Ce type d’intervention n’est plus pratiqué à Maurice depuis 2005. En dépit de la loi sur le don d’organes votée en 2018 et du projet d’unité spécialisée en attente, ces opérations ne sont toujours pas effectuées. Pire, la première greffe a été faite il y a 41 ans ! Le manque de volonté politique n’est pas étranger à cet échec… qui se matérialise hélas en mort d’homme et des patients qui doivent mais ne peuvent plus se faire opérer en Inde.

«La première transplantation rénale a été faite le 17 novembre 1980 à Maurice. De 1982 à 1995, d’autres interventions ont été effectuées à travers des échanges avec les Dr Devendra Saksena de l’Inde et Dilawar Khan d’Afrique du Sud», déclare Bose Soonarane, secrétaire de la Renal Disease Patients Association. Parallèlement, depuis 1993, le Dr Rajiv Upadhyaya, spécialiste indien basé à Maurice, y procédait. Ce dernier affirme avoir procédé à 300 transplantations rénales localement jusqu’à sa retraite en 2005.

Depuis, aucune greffe n’a été effectuée localement. Une situation qui crée la consternation dans le milieu médical, d’autant que divers décès de patients dialysés testés positifs au Covid-19 sont survenus pendant cette deuxième vague pandémique. Pourquoi un tel échec? «C’est grave. L’État n’a jamais songé à former des Mauriciens pour pouvoir opérer localement», s’insurge-t-il. Le Dr Rajiv Upadhyaya évoque un manque de volonté des autorités depuis les 16 dernières années dans ce domaine.«Si elles le voulaient, elles auraient pu concrétiser les choses. Elles ne semblent pas intéressées. Mais comme toujours, il faut une raison, un backing, une sorte de push», constate-t-il.

Pourtant, les initiatives en ce sens n’ont pas manqué. Toutefois, elles se sont avérées infructueuses. Par exemple, des accords conclus avec des spécialistes d’hôpitaux de Genève et de Marseille autour de 2004, ont permis à un Mauricien de se spécialiser en transplantation rénale. Cependant, au terme de son programme, il n’est pas revenu au pays, précise un ancien cadre du ministère de la Santé. «Un autre Mauricien, également formé, devait prendre du service mais il a fini par jeter l’éponge», confie le médecin, qui attribue ce désistement à un conflit interne.

Pour sa part, Rajesh Jeetah, ancien ministre de la Santé de 2008 à 2010, évoque d’autres arrangements de formation avec la Suisse et l’Inde dans le domaine médical. Il cite l’institut tertiaire DY Patil, contraint de plier bagage face à la politisation de son implantation à Maurice et une collaboration médicale avec l’université d’Oxford. Néanmoins, après les changements de régimes gouvernementaux, celle-ci a été caduque. Une mesure qui se greffe à l’échec de ces interventions locales.

«Je pense qu’on n’a pas mis beaucoup d’efforts dans les interventions rénales. Je suis un peu sévère envers moi aussi car nous avions alors d’autres priorités. Les taux de diabète et d’hypertension étaient élevés. Et comme la principale cause de décès relève des troubles cardiaques, je crois que notre priorité était concentrée ailleurs. Notre budget est aussi limité. Maintenant, l’insuffisance rénale cause un problème.» De plus, poursuit-il, des structures avaient été établies pour former notre propre base de spécialistes locaux mais en vain.

15 000 mauriciens atteints d’un problème rénal 

 Selon Bose Soonarane, 15 000 Mauriciens souffrent actuellement d’un problème rénal. Ce taux est réparti en trois catégories. La première est soumise à la dialyse. La seconde opte pour la transplantation à l’étranger tandis que la dernière n’adhère à aucun traitement. D’après notre interlocuteur, Maurice compte huit centres de dialyse. Il estime qu’environ huit décès surviennent dans chaque centre mensuellement, ce qui équivaut à plus d’une soixantaine. Le 12 avril 2021, le Dr Davy Ip, néphrologue, un des intervenants de la conférence de presse du Comité national de communication sur le Covid-19, a déclaré que le nombre de personnes dialysées décédées à Maurice en 2020 s’élevait à 512 sur 1 532 patients.

Législation en gestation

En 2018, la Human Tissue (Removal, Preservation and Transplant) Act, votée au Parlement mais dont les prémisses remontent à 2006, avait redonné espoir aux patients en attente de transplantation. Hélas, dans la réalité, seule quelques articles de cette loi s’appliquent, indique Bose Soonarane. Pourquoi cette législation a-t-elle été en gestation durant 12 ans ? «La situation était complexe depuis 2006 avec l’élaboration de cette loi. À un moment, la possibilité d’avoir des Africains comme donneurs d’organes était étudiée. Mais comme certains sont sujets à des virus comme l’Ebola, cela aurait pu entraîner plus de risques pour les patients. De plus, nous craignions un autre danger : le trafic d’organes qui pouvait proliférer», déclare notre source anciennement affectée au ministère de la Santé. Pour lui, il était vital de mettre des garde-fous dans la législation. La loi a été donc mise en veille jusqu’à ce qu’un spécialiste mauricien, basé à Marseille, vienne prêter main-forte pour une nouvelle élaboration juridique. Un accord pour former des Mauriciens en greffe rénale dans ce pays avait d’ailleurs été signé. Hélas, ce professionnel est décédé par la suite. Bose Soonarane cite une énième tentative de récente formation d’un médecin mauricien en France. Mais Covid-19 oblige, il a dû rentrer sans compléter son programme. Actuellement, poursuit-il, les autorités sont en contact avec un médecin installé en Afrique du Sud pour la réalisation de greffes à Maurice. Mais une fois l’exercice complété, ne faudrat-il pas renouveler systématiquement une aide étrangère, faute d’expertise mauricienne pour assurer la continuité sur place ? D’ailleurs, la mise sur pied de l’unité spécialisée en transplantation rénale, plébiscitée dans les budgets nationaux, nourrit l’espoir des malades en 2021. Quel en est le stade d’avancement ? Nous attendons des réponses du ministère de la Santé à ce sujet, depuis mardi. Cela dit, le Dr Rajiv Upadhyaya déclare que ce projet dédié aux greffes rénales à Rose-Belle date de plus de 20 ans. «À l’époque, un architecte et moi-même avions élaboré un plan mais rien n’a été fait par la suite.»

Les greffes semblent se casser les reins

Ainsi, depuis 2005, cette série d’inactions va au détriment des patients dont la chance de survie s’amenuise, déplorent nos interlocuteurs. À qui la faute ? Récemment, plusieurs citoyens ont émis des critiques à l’égard du Dr Vasantrao Gujadhur, ancien directeur des services de santé au ministère de tutelle, par rapport aux inactions au niveau des transplantations rénales locales. Interrogé à ce sujet, il déclare que ces greffes ne faisaient pas partie de son «schedule» mais relevaient de celui du directeur des services de santé – «Curative». Selon lui, le ministère est doté de quatre directeurs des services de santé.

En l’absence de transplantation rénale locale depuis 2005, des malades se sont tournés vers des interventions en Inde. Cependant, il fallait impérativement trouver un donneur présentant plus de 35 % de compatibilité et être capable de financer le déplacement du patient, de son accompagnateur et du donneur en question. Or, les Rs 800 000 d’assistance financière accordés par le gouvernement mauricien pour ces greffes demeurent insuffisantes,, avance Bose Soonarane. En plus, la Grande péninsule, comparée à l’Afrique du Sud et d’autres pays, propose les tarifs les moins chers. Or, avec le Covid-19, les Mauriciens ne peuvent s’y rendre pour de telles interventions.

En évaluant la multiplicité de collaborations cardiaques avec des experts internationaux depuis des décennies à Maurice, les greffes semblent se casser les reins. «Il fallait trouver d’autres moyens depuis toutes ces années d’inaction. Le ministère aurait pu faire des arrangements et solliciter un chirurgien de l’étranger pour intervenir à Maurice pendant un mois. On peut négocier des accords d’État à État. Le prétexte impliquant l’absence d’infrastructures dédiées à cette discipline ne tiendra plus vu quand on aura une salle moderne et sophistiquée.» Évidemment, il faudra se pourvoir d’une expertise locale pouvant ainsi apporter sa pierre à l’édifice.

Quelles autres solutions existent ? Pour Rajesh Jeetah, la formation locale et plus d’ouverture aux expertises étrangères très enclines à collaborer avec l’île sont cruciales. Le Dr Rajiv Upadhyaya indique que la transplantation requiert une salle d’isolement et de chirurgiens compétents. «À ce jour, on peut le faire. Il faut juste l’expertise pour y procéder.» L’ancien cadre du ministère de la Santé insiste sur le besoin d’un département spécialisé avec des équipements et autres matériaux de stérilisation pour prévenir la moindre infection. «Il faut zéro tolérance à l’égard de ce risque ainsi que des possibilités de rejets après les greffes.» Il faudra donc attendre la concrétisation de ce projet d’envergure. Jusque-là, les patients devront vraiment avoir les reins solides.

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