Hommage: l’ensoleillé vif Edouard Maunick parti vers d’autres cieux

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Edouard Maunick célébrant la francophonie à l’ambassade de France, en 2006.

Edouard Maunick célébrant la francophonie à l’ambassade de France, en 2006.

Edouard Maunick s’est éteint samedi à Paris. Il avait 89 ans. Journaliste, diplomate, littéraire, Edouard Maunick a surtout été un grand poète dont les écrits ont accompagné, touché, bouleversé des générations…

«Edouard Maunick est là.» Du rez-dechaussée à l’étage monte une vague. Impossible de nager à contre-courant. Edouard Maunick c’est d’abord une présence. Imposante. Enveloppante. Comme une montagne qui se pencherait au-dessus de vous avec un sou de bienveillance. Mais toujours prête à bondir.

Et cela ne manque pas. Le flot de mots-lave n’est jamais loin de la surface. Il vous jaillit en pleine face. «Gete ki ou pou fer.» Edouard Maunick disait toujours tout haut ce qu’il pensait, ce qu’il ressentait, ce qu’il poétisait.

Edouard Maunick c’est surtout une voix. Tonnante. Faussement caressante avant de tonner encore. Une voix roulant à tombeau ouvert sur des concepts aux facettes aussi nombreuses qu’insaisissables. Insulaire. Exil volontaire. Haïssant la mort, cette traîtresse, du tréfonds de son être. Se jouant d’elle en beauté. Au rythme de quatrains. Il n’y avait pas de meilleur diseur de la poésie d’Edouard Maunick que le poète lui-même.

Il est mort le poète. Son souffle s’est éteint le samedi 10 avril, à Paris. Edouard Maunick avait 89 ans. Son souffle terrestre s’est éteint. Après une longue maladie. Mais pas sa voix. Pas tout ce que ses mots ont porté. Pas là où les mots l’ont porté.

Du Ward IV, le quartier emblématique de Port-Louis qui l’a vu naître à la poésie. Cette ville-port avec laquelle il a largué les amarres pour mieux y revenir. À Paris, la ville de tous ses possibles. Où il a su trouver sa place à la revue panafricaine Présence africaine.

Il y a le Maunick officiel. Le journaliste à Radio France International, le fonctionnaire international à l’Unesco, directeur des échanges culturels au début des années 1980. De 1985 à 2001, il est membre du Haut conseil de la francophonie. Edouard Maunick a aussi été ambassadeur de Maurice à Pretoria entre 1994 à 1995.

Il y a le poète. Surtout le poète. Indissociable de toutes ses fonctions. Toujours pris dans l’aller-retour du métissage, de l’insularité. Pour tourner au gré de Les manèges de la mer. Voguer Jusqu’en terre Yoruba. Lui, Brûler à vivre/Brûler à survivre. Son élégante Manière de dire non à la mort.

Jacques Maunick perd un grand frère, «qui s’est fait tout seul»

Edouard Maunick avait fait don de plusieurs livres à l’Alliance française en 2008.

«Edouard c’est un sobriquet depuis l’enfance. Mais son prénom c’était Joseph.» Edouard Maunick c’est ce grand frère – une dizaine d’années les séparent – que Jacques Maunick décrit comme «quelqu’un qui s’est fait tout seul. Il n’a jamais eu besoin de personne». C’est chez ce grand frère que Jacques Maunick est hébergé pendant ses études. «J’ai pu faire des études à La Sorbonne grâce à Edouard parce qu’il m’a logé et nourri pendant trois ans.» Il se souvient surtout que même si Edouard Maunick «n’avait pas beaucoup d’argent, il m’a emmené voir l’un des derniers concerts de Jacques Brel à l’Olympia». C’était aussi un grand amateur de cinéma, «un bon cuisinier qui faisait de tout, qui inventait et qui adorait manger avec les doigts. Il était également habile de ses mains». Avec la disparition d’Edouard Maunick, «nous étions huit frères et sœurs, nous ne sommes plus que cinq». En 1960, Edouard Maunick s’envole pour Paris «sans le sou et n’ayant pas le Higher School Certificate», témoigne son frère. Après le «School Certificate» au collège Bhujoharry, il est instituteur puis bibliothécaire à la municipalité de Port-Louis. Quatre années auparavant, en 1954, il avait publié le recueil «Ces oiseaux de sang». «Il sentait bien qu’il était à l’étroit au niveau de la poésie à Maurice.» Car c’était avant tout un homme «foncièrement indépendant, grande gueule, comme tous ceux de la famille». Edouard Maunick part pour Paris non sans avoir fréquenté le Cercle Remy Ollier, à Port-Louis, avec Marcel Cabon, Emmanuel Juste, Rivaltz Quenette, entre autres. À Paris, il fait des petits métiers. Se fait connaître. Fraye son chemin jusqu’à la revue «Présence africaine» qui publie ses recueils. Le poète mauricien avait l’amitié de Léopold Sedar Senghor, le poète-président du Sénégal et d’Aimé Césaire, le maire-poète de Martinique, ces chantres de la négritude. «Edouard a beaucoup fait pour la littérature africaine d’expression française. Il était invité à de nombreuses conférences pour en parler, notamment à l’université de Californie.» Journaliste à «Radio France International», puis à «France Culture», il a consacré un nombre important d’émissions à la littérature africaine. À l’Unesco, il a été responsable de publications. Jacques Maunick explique que son frère n’est «jamais vraiment revenu vivre à Maurice». Ce qui n’empêche qu’Edouard Maunick, poète du métissage, «était très attaché à Maurice. Il était Mauricien dans le sens le plus universel du terme». Sauf que «les Mauriciens ne le connaissent pas. “Ki koté la mer?” Ce n’est que la cerise sur le gâteau. Il était plus connu en France dans les milieux littéraires qu’à Maurice». Le poète faisait don de «tous les livres qu’il recevait» à l’Alliance Française de Maurice.

Sedley Assonne : adieu au «totem, au baobab»

«Un totem, un baobab, un ami, un grand-père.» C’est ainsi que Sedley Assonne, journaliste et poète, chante la mémoire d’Edouard Maunick. Mais aussi «une grande gueule et un modèle. Quand on veut devenir poète à Maurice, l’exemple vers qui on se tourne c’est Edouard Maunick».

Sedley Assonne l’a notamment rencontré quand il était journaliste à «l’express» et que le poète venait à la rédaction. «C’est une perte immense. Je perds un grand ami.» Il retient aussi qu’Edouard Maunick souhaitait que l’État reconnaisse officiellement sa contribution. Edouard Maunick a été ambassadeur de Maurice à Pretoria. «Mais il s’est toujours senti rejeté par son île. Mais dans sa tête il était toujours ailleurs.» Un projet – celui de Jérôme Boulle, alors lord maire de Port-Louis – n’avait pu se concrétiser. Celui d’installer Edouard Maunick dans la Maison du Poète, rue du Vieux Conseil à Port-Louis. «Le projet initial était qu’Edouard réside là-bas. Cela ne s’est pas fait pour des raisons administratives, politiques même. Aujourd’hui, la Maison du Poète est fermée. À Maurice, on ne traite pas bien les poètes. Il est dommage qu’Edouard soit parti loin de son pays.»

Jean Claude de l’Estrac: «Pas de voix plus authentique, plus forte, plus mauricienne»

C’est au poète du métissage que vous aviez demandé de préfacer Enfants de mille races. Pourquoi ce choix ?

Parce que je ne connais pas de voix plus authentique, plus forte, plus mauricienne pour dire ce que nous sommes. Edouard est le chantre le plus vrai de notre métissage, de notre créolité née de ces enfants de «mille races» dont je racontais l’épopée. L’île Maurice, ce matin (NdlR : hier, dimanche 11 avril), est orpheline de son barde le plus transcendant.

Et depuis toujours, depuis notre première rencontre en 1968, quand jeune journaliste, j’ai été l’interviewer pour l’express lors de l’un de ses nombreux passages à Maurice. Je l’ai rencontré par l’intermédiaire de son frère Jacques, qui avait été mon chef scout. J’ai été subjugué par la puissance de son verbe, par l’expression de ses attaches viscérales et passionnées à l’Île nourricière, comme il dit, par ses proclamations sonores et exubérantes de son amour du pays natal, décuplé par «l’exil» et fécondé par son métissage venu d’Inde, de France et d’Afrique.

Le poète en compagnie de sa soeur en 2008.

Edouard Maunick a été un collaborateur de longue date de l’express. Quelle richesse apportaient ses chroniques ?
Edouard laisse une œuvre poétique immense. Les lecteurs du journal ont eu le grand bonheur de lire sa prose empreinte de nostalgie du pays natal mais aussi marquée parfois par ses colères contre les dérèglements du monde. L’Insulé était aussi un journaliste militant qui se passionnait pour les affaires du monde, le Vietnam, le Congo, l’Afrique du Sud, il était un grand voyageur qui disait, dans un de ces poèmes, que le besoin de voyager était, chez lui, comme «un exorcisme d’insulaire». L’express pourrait peut-être regrouper ses chroniques et les éditer à l’intention de la jeune génération qui ne connaît pas le poète. Je n’ose pas proposer que ses textes soient inscrits dans les programmes de nos écoles.

Le terme «frère de lait» a été utilisé pour parler de ce qui vous unissait. Qui avons-nous perdu ?
Je sais seulement ce que j’ai perdu, ce que toute ma famille perd et je n’ai pas envie d’en parler. Ce matin j’ai relu toutes les dédicaces qu’il m’a faites au fil de ses publications. Au risque d’une indélicatesse, je vous communique celle de «De sable et de cendre». C’est la réponse à votre question. (NdlR, la dédicace adressée à toute la famille de l’Estrac, se lit «dans le très fidèle compagnonnage qui se perpétue avec ce livre et dont vous êtes chacun à sa manière le témoin et le complice. Avec amour et tendresse».)

Au Salon du Livre, au centre de conferences swami Vivekananda à Pailles, en 2013.

Adieu à Edouard

Edouard Maunick et sa compagne Françoise, à Paris.

Il y a quelques jours, Armand Maudave nous a quittés. Aujourd’hui un autre grand frère emprunte le même chemin.

J’avais 16 ans quand j’ai rencontré Edouard à l’Atelier Jaune de la municipalité de Port-Louis. Il était alors bibliothécaire municipal. Il venait souvent nous voir aux cours de Sigfried Sammer, distribuant ses encouragements aux aspirants artistes, Rassou, Maurel, Selvon, David, Wachill… Comme lui, d’autres aussi venaient. René Noyau, Somdath Bhuckory, Marcel Cabon qui croyaient en nous, comme une relève assurée. Pour les jeunes que nous étions, c’était l’image d’un tremplin vers un avenir artistique possible.

Depuis cette rencontre, nos chemins avec Edouard se sont croisés bien souvent. D’abord à «Radio France International» à Paris où il a réalisé d’excellentes émissions culturelles. Celle qui reste dans ma mémoire est l’interview avec René Noyau en présence d’André Brink, écrivain sud-africain. J’allais bien souvent à son bureau à «Jeune Afrique» pour lui fournir des photos, puis à l’Unesco… Il a été l’ami de Senghor, d’Aimé Césaire et des grands écrivains et poètes, tous chantres de la négritude.

Il faudrait des pages pour parler d’Edouard, de ses poésies, de ses rencontres, de ses voyages sans oublier sa passion de l’art culinaire. Il a préfacé mes livres et mes expos. Il a su à chaque fois utiliser les mots justes pour qualifier mon travail. Quand je l’ai rencontré la dernière fois, en présence de notre ami commun Robert Maurel, artiste peintre, sa santé devenait déjà préoccupante. Il en était conscient...

Edouard Maunick était un grand homme. Maurice perd en lui un de ses plus illustres fils, mais sa mémoire restera vivante à travers son œuvre, bien au-delà de nos frontières.

Comme il le disait lui-même dans son dernier livre «Manière de dire non à la mort» (éditions Immedia 2019), dans un hommage rendu à son ami Senghor :

…«quand il est mort le poète», dit la chanson / et voilà que le poète ne meurt pas / ne meurt jamais / parce que son poème dure et perdure /…

et dans ses «50 quatrains pour narguer la mort» :

revoir vieillir la mer

m’éblouira le cœur

et je mettrai mille ans

à dépenser l’intemps

un autre enfant viendra

caresser je ne sais

quel autre rêve de partir

vers des îles parolières

comme moi il hantera

les contrées interdites

qui m’ont fait qui je suis poète guetteur d’exils

À Françoise, sa compagne et toute sa famille, j’adresse mes sincères et chaleureuses condoléances.

Par Pierre ARGO

Ce que nous n’avons pas pris le temps de vous dire !

Cher Edouard,

Au sortir de mon sommeil très tôt ce dimanche matin, j’apprends que vous êtes parti. Sur la pointe des pieds vous rejoignez donc l’autre rive où vous attendent vos amis, ceux avec qui vous partagiez en commun le souffle de la négritude : Senghor, Césaire, Diop ou encore Rabemananjara.

Avec ce vague à l’âme qui m’inonde en découvrant cette nouvelle, me vient aussi cette question : que gardons-nous, Mauriciens, de toutes générations, de ce que vous nous avez donné en mots, en réflexions, en amour de notre pays ?

Pour les quadras, comme moi, enfant d’une école publique alors encore vivifiante, l’oreille souvent collée à une radio nationale alors encore réjouissante, il me reste, il nous reste la puissance déconcertante de vos mots, celle d’une parole rocailleuse qui parvenait à nos oreilles pour nous inspirer ou parfois nous aspirer !

C’est ainsi que les poètes nourrissent nos cœurs et nos têtes !

Vous qui aimiez tant votre île, vous qui aimiez tant vos compatriotes, vous êtes un jour parti à l’assaut du monde, vous avez vogué entre Madagascar, les pays africains et, puis votre pays d’adoption, La France. Vous disiez être de partout mais surtout de votre île. C’est ce que vous m’aviez confié, il y a précisément, huit ans, un matin d’avril à Tamarin, lors d’une interview qui m’est restée comme un moment suspendu dans le temps. Vous étiez venu à Maurice un peu plus tôt pour participer à la première édition du Salon International du Livre, Confluences. Ce jour-là, face à vous, écrivain solaire, dont le corps semblait usé par trop de traversées, j’ai été foudroyée par la force intacte de vos mots. Par la puissance mélancolique de votre regard aussi. Notre conversation était entrecoupée de longs silences, je m’en souviens. Ceux-là où l’absence de mots est remplacée par un sourire, un soupir ou un hochement de la tête ; ces gestes qui en disent parfois bien plus que les bruissements actuels de notre monde !

Vous disiez alors : «De nature je suis un apatride. Quand je suis à Paris, mon île me manque. Et si je suis ici, j’ai la nostalgie de Paris. Mais une chose est indéniable : je suis pétri de Maurice. Elle m’enveloppe comme une peau. J’ai fait le tour de nombreux pays. Mais où que je sois un rien me jette totalement dans mon île : un parfum, un sourire, une insulte, un refus ou même une absence.» Puis, à une autre question touchant à la mort vous répondiez : «Oui, j’en ai très peur. Qui peut ne pas trembler à l’idée de mourir même si on sait que c’est l’unique scénario commun de nos vies. (Le ton monte, il se met presque en colère) Celui qui me dit qu’il n’a pas peur de la mort, je n’hésiterais pas à le gifler car je suis persuadé qu’il ment. Vous savez, la terre regorge de téméraires»

Maintenant qu’elle vous a emporté dans son voyage, je me demande pourquoi nous n’avons pas pris le temps de vous dire merci ! Merci pour votre pensée féconde ! Merci pour vos mots insubmersibles ! Merci d’avoir vécu profondément, sans hésiter, sans complexe, votre créolité, celle-là qu’on appellerait volontiers votre mauricianisme ! Merci d’avoir passé une vie à fréquenter l’espace de la pensée, cette zone d’ouverture au possible et de nous l’avoir restituée à travers votre poésie souvent sulfureuse. Celle-ci écrite au Moulin d’Andé qui, depuis sa rénovation en 1962, était devenu un repaire d’intellectuels et d’écrivains comme Maurice Pons, Jean-Jacques Peyronnet, Richard Wright, René Depestre ou Eugène Ionesco, je la partage avec nos concitoyens. Là-bas vous nous donniez ceci, qui sonne aujourd’hui comme un adieu sur les quais.

«Ce poème s’achève ou commence ma vanité les manèges de la mer tombent en ruines dans ma peau dans ma tête dans ma voix tournent tournent les manèges de la mort…

Il était une fois ma solitude il était une fois mon exil il était une fois mais laissez-moi laissez-moi : on m’attend ailleurs qu’en moi…» Extraits : Les manèges de la mer)

Votre dernière confidence à la fin de l’interview que vous m’aviez accordée et évoquant un retour à Maurice, vous faisait dire «je suis né sur cette terre et je veux mourir sur cette terre». Vous vivrez éternellement dans nos cœurs !

Par Géraldine Hennequin-Joulia (Leader, Idéal Démocrate)

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