A Agalega, «le massacre est avant tout humain»

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Lors de la visite du ministre indien des affaires étrangères à Maurice, Bruneau Laurette s’est pointé à l’angle des différentes rues parcourues par ce dernier pour manifester contre les photos démontrant le triste sort d’Agalega.

Lors de la visite du ministre indien des affaires étrangères à Maurice, Bruneau Laurette s’est pointé à l’angle des différentes rues parcourues par ce dernier pour manifester contre les photos démontrant le triste sort d’Agalega. 

Laval Soopramanien de l’association «Les Amis d’Agalega» ne s’émeut pas outre mesure. Oui, il a bien vu les photos montrant l’avancement du chantier de la piste d’atterrissage. Un chantier développé au détriment de la verdure. «Pour qu’il y ait développement, il faut certains sacrifices», lance Laval Soopramanien.

Il ne cache pas ses doutes concernant les photos circulées. «Mo pa tro krwar se polision lamer sa». Il dit connaître les îles d’Agalega, où il s’est rendu «quatre à cinq fois». Laval Soopramanien avance plusieurs pistes : «Se plis enn lamar kot zot pe travay». Ou encore, «c’est un marécage qu’on comble pour construire la piste d’atterrissage». Il va jusqu’à dire qu’il est «très surpris».

Arnaud Poulay, un habitant – qui se trouve à Maurice depuis janvier et qui repartira lundi pour Agalega – y va lui aussi de son explication. «Pa la mer sa», affirme-t-il. Ce serait à l’endroit où des fouilles ont eu lieu, pour construire la piste d’atterrissage. «A une certaine profondeur, il y a un refoulement d’eau». Il affirme : «mo ti deza trouv sa» avant de débarquer à Maurice début janvier. 

Priorités ailleurs

Ce qui est sûr pour Laval Soopramanien – en l’absence d’explications d’officielles – c’est que les priorités sont ailleurs. «On parle de massacre écologique, je dirais que le massacre est avant tout humain. Celui de tout un peuple à Agalega, qui souffre».

Exprimant une opinion personnelle, il estime que contester le développement à Agalega est «secondaire. Le développement va se faire d’une manière ou d’une autre. Le plus important est d’y préparer la population qui se trouve dans un état de léthargie extraordinaire». 

Le ton monte. Cela à hauteur du nombre d’années que les Agaléens réclament un accès à leurs terres et aux titres de propriété des maisons qu’ils occupent. Laval Soopramanien affirme que les Agaléens ne lâcheront pas prise, «pou ki nou zanfan aret gagn ledikasion kouyon».

Pas de jeunes en formation

Exemple concret. «Les Amis d’Agalega» a pour vocation d’héberger des élèves des deux îles qui viennent poursuivre leurs études secondaires ou préprofessionnelles à Maurice. «Depuis la création de l’association, notre centre a accueilli environ 25 à 30 jeunes». Certains d’entre eux ont par la suite trouvé un emploi auprès de l’Outer Islands Development Corporation (OIDC). «Ce sont des fonctionnaires. Nou kontan».

Sauf qu’au cours de ces trois dernières années, «nous n’avons pas reçu de jeunes venus à Maurice en formation, mais seulement des gens de passage », affirme-t-il. Laval Soopramanien s’inquiète que ce soit là le signe que la jeunesse agaléenne «pa kone kot pe ale». Ils ne sont pas encouragés à poursuivre leurs études. Pa pe montre zot ki ena divan». D’autant que des jeunes ayant terminé leur cursus secondaire « pe asize Agalega pe get lamer». Le dirigeant des «Amis d’Agalega» s’insurge : cette relève va-t-elle participer au développement «ou swa nek trap fencing get devlopman ? Ce n’est pas une question de gouvernement ou d’opposition, c’est une question que nous devons tous nous poser».    

Ravages de l’alcool

Dans la foulée, il se lamente des ravages de l’alcool auprès de la jeunesse agaléene qui se retrouve sans emploi. Cela fait plusieurs années qu’il réclame la création de structures appropriées, «kot nou tou met latet ansam».

Le quotidien de l’île du Nord et de l’île du Sud, c’est une seule boutique sur chaque île. «A Maurice, on a le choix. A Agalega, les commodités se vendent beaucoup plus cher qu’à Maurice. C’est contre cela qu’il faut se battre.»

Des «injustices» qui durent, comme ces mères d’Agaléga qui viennent accoucher à Maurice, faute de soins adéquats sur place. «C’est comme cela depuis 2005», rappelle Laval Soopramanien. Conséquence : «Il n’y a plus d’enfants natifs d’Agaléga». Laval Soopramanien se demande ce qui empêche les autorités d’équiper un bâtiment déjà existant de toutes les facilités sanitaires. «Pourquoi un gynécologue ne ferait pas le déplacement tous les trois-quatre mois ? Ce n’est pas tous les jours qu’une Agaléenne doit accoucher».

Suivre l’exemple chagossien

Ce qu’il faut c’est une institution sur le modèle du Chagossian Welfare Fund. C’est le point de vue de Laval Soopramanien, dirigeant de l’association «Les Amis d’Agalega». Il trouve «chagrinant» que, «enn zil kinn ferme ena enn board ar Rs 6 millions. Nou, nou enn zil ki ouver, konsey ena  Rs 200 000 zis pou vwayaze.
Pa kapav fer plis ki sa».

Il insiste sur la nécessité d’une institution avec un pouvoir exécutif et des fonds «appropriés». Sans hésiter, il qualifie l’Agalega Island Council, d’«éléphant blanc». Lui-même a été président de ce conseil pendant un an. «C’est uniquement un advisory body», son rôle est de conseiller et de mener à bien des projets. «Quand vous voulez dépasser ce cadre, là vous devenez indésirable». 

Manque de produits frais

En attendant le prochain voyage du MV Trochetia vers Agaléga,
qui partira lundi 1er mars, certains produits seraient venus à manquer, dont les légumes frais. Interrogé, Arnaud Poulay lance : «mwa mo pa fie pou gagn legim Moris. A Agalega nous plantons des légumes bio. Je préfère consommer cela plutôt que les légumes venant de Maurice. La plupart des habitants ont un petit jardin potager. Me ena ki pa fer li».

Pollution : la haute-commissaire de l’Inde déclare que les photos sont fausses

La tâche a été dure mais finalement nous avons pu rencontrer Nandini Singla, haute-commissaire de l’Inde, concernant les photos en circulation montrant les travaux en cours à Agalega. Ces images ont été transmises par des Agaléens à Bruneau Laurette à la mi-février. On y voit des travaux de construction en cours dans l’archipel et une étendue d’eau couverte d’une nappe  noire. Nous essaierons durant toute une semaine d’avoir une réponse de la haute-commissaire Nandini Singla au point où la seule option qui nous restait était de provoquer une rencontre. Retour sur cette mission.

17 février 2021 : Bruneau Laurette, activiste social, publie des photos qu’il dit provenir d’Agalega sur son compte Facebook. Sur ces photos, nous voyons des grosses machines de construction et l’île-chantier. Un point d’eau est complètement noir. Ces photos seront partagées en masse par des internautes qui se disent indignés de voir Agalega dans un tel état. Face à cela, nous envoyons un courriel à la haute-commissaire de l’Inde, Nandini Singla, dans la soirée du 17 février pour lui transmettre les photos. Les jours passent et personne ne reviendra vers nous ni par mél ni en réponse à nos multiples appels sur les quatre numéros affichés sur le site officiel de la Haute Commission de l’Inde à Maurice.

Lundi 22 février. Alors que le ministre indien des Affaires étrangères, le Dr Subrahmanyam Jaishankar, est en visite à Maurice et circule dans les rues de Port-Louis, Bruneau Laurette s’y rend avec Percy Yip Tong et deux autres sympathisants pour manifester contre les travaux de construction, qui selon lui, détruisent l’environnement à Agalega. La petite manifestation se tient dans la capitale à l’angle des rues où circulera le ministre.

Pause déjeuner

Vendredi 26 février. Las d’attendre, nous décidons d’aller frapper à la porte du bureau de la haute-commissaire de l’Inde à Port-Louis pour avoir des réponses à nos questions. Nous serons gentiment accueillis par l’agent de sécurité qui, en apprenant que nous sommes de l’express, nous demandera de patienter. Nous aurons droit, par contre, à un accueil différent de l’attachée de presse qui nous dira que nous ne pouvons rencontrer la haute-commissaire car nous n’avions pas pris rendez-vous. De préciser que cette dernière est en pause déjeuner. Nous insistons et faisons savoir que nous attendrons qu’elle termine car nous devons absolument la rencontrer. Nous demanderons à l’attachée de presse d’indiquer à la haute-commissaire que c’est “The Youngest Journalist and rapper of L’express” (comme elle nous avait surnommé lors de sa visite dans les locaux du journal) qui souhaite la rencontrer et que c’est urgent.

Trente minutes plus tard, l’attachée de presse se présentera devant nous, le visage crispé, nous annonçant que son excellence Nandini Singla nous attend dans son bureau. Enfin…

En entrant dans son bureau, c’est une haute-commissaire toute souriante qui nous accueillera en nous demandant pourquoi nous n’avons pas respecté la procédure normale pour la rencontrer, soit un mail suivi d’un appel pour prendre rendez-vous. Nous lui expliquerons que nous n’avons reçu aucune réponse à notre courriel et que personne ne répondait à nos appels sur les différents numéros.

Elle vérifiera sur notre téléphone si nous avons bien appelé aux bons numéros et s’empressera d’appeler les réceptionnistes qui auront droit à un savon. Elle ne mâchera pas ses mots face aux employés qui ne trouveront rien de mieux que de dire qu’ils étaient partis aux toilettes au moment de notre appel. “Sorry madam, we had to go to WC, really sorry madam.” «Aux toilettes depuis une semaine !» s’exclamera la haute-commissaire qui fera comprendre qu’elle n’en a pas fini avec cette affaire. Nous lui montrons les fameuses photos.

Son excellence Nandini Singla répond à nos questions

  • Comme vous le voyez, ces images ne sont pas jolies à voir. Qu’avez-vous à nous dire ?

Ces images ne sont pas vraies. Je sais qu’elles ont été postées par Bruneau Laurette mais il faut qu’il vérifie avant de publier. J’ai parlé avec un représentant qui se trouve à Agalega, qui m’a rassuré ce matin que ces images ne sont pas du tout la réalité. Malheureusement, je ne peux pas y aller car vous le savez, on ne peut pas atterrir là-bas (Il est temps que les préposés du haut-commissariat lui disent que le Dornier peut la transporter dans l’archipel, NdlR)mais je vous garantis que ces images sont fausses. J’ai bien vu votre mail mais je n’ai pas pu vous répondre car j’étais occupée par la visite du ministre indien des Affaires étrangères, le Dr Subrahmanyam Jaishankar et par le déménagement car oui, l’ambassade de l’Inde emménagera dans un nouveau bâtiment à Ebène fraîchement inauguré (rires).

  •  Pourquoi ne pas loger une plainte contre Bruneau Laurette si ces images sont fausses?

Je suis une femme qui vient d’un pays qui représente beaucoup la démocratie. Je ne peux pas empêcher Bruneau Laurette de penser ou de dire ce qu’il a envie de dire. Est-ce que les réponses que je vais apporter vont faire que ce dernier arrête de dire que l’Inde veut prendre Agalega ou Maurice ? On ne sait pas. Il n’est jamais venu me voir pour me demander des explications par rapport à ces photos. Il a commencé à polémiquer. J’aurais aimé, moi, le rencontrer car je rencontre tout le monde.

 Donc, vous maintenez que ces images sont fausses ?

Oui, je ne suis pas technicienne mais le représentant qui s’occupe des travaux à Agalega m’a expliqué ce matin même, avant que vous ne veniez, que l’eau qui est devenue toute noire sur la photo c’est dû aux algues. J’ai vu des photos de Bruneau Laurette lors de la visite du ministre, tenant des pancartes où il avait écrit “British took Chagos, India Took Agalega, Is Mauritius Next” ? Il ne faut pas dire cela. Je vais vous envoyer une réponse bien plus précise et détaillée mais pour l’heure je peux vous dire que ces photos sont fausses. Merci pour votre dévouement et de ne pas avoir lâché prise et j’espère que quand je reviendrai dans vos locaux, vous allez rapper un petit texte pour moi (rire).

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