Des parents dénoncent une école maternelle pour maltraitance d’enfants

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L’extérieur de l’école présente un décor propice à l’épanouissement des tout-petits.

L’extérieur de l’école présente un décor propice à l’épanouissement des tout-petits.

Punition au soleil, «rotin bazar», chambre noire, étranglement, projection au sol, interdiction de faire la grosse commission… Ce sont les abus physiques, émotionnels et psychologiques qu’auraient subis des enfants d’une école pré-primaire de Pointe-aux-Sables. La direction, elle, s’en défend.

Cette liste détaillée de sévices qu’auraient subis leurs enfants figure dans une correspondance qu’un groupe de parents révoltés a envoyée à l’Early Childhood Care and Education Authority (ECCEA) et à l’Ombudsperson for Children, lundi 8 février, en vue d’actions et de soutien appropriés. 

Auparavant, soit le 31 janvier, les signataires de la lettre ont rapporté le cas à la police de Pointe-aux-Sables. Des déclarations préliminaires ont également été faites à la Child Development Unit de Bambous, les 2 et 3 février respectivement. De nouveaux rendez-vous sont pris pour la semaine prochaine. 

Un des signataires de la correspondance a pris contact avec l’express en début de semaine. Ce salarié d’une institution régulatrice de l’État se dit avant tout attristé et en colère contre lui-même de ne pas avoir vu plus tôt un quelconque signe chez son enfant de cinq ans. Chaque jour, il déposait son enfant, qui est en deuxième année, à l’école à 7 heures pour le récupérer à 17 h 30, l’école proposant aussi la garde d’enfants. 

Comme s’il avait peur

Fin janvier, un appel du père du meilleur ami de son enfant allait tout déclencher. «Son fils a rapporté que la maîtresse et directrice l’avait étranglé. Le père voulait savoir ce qu’il en était vraiment. Je suis parti faire un tour avec mon enfant pour essayer de le questionner. Lorsque je lui ai dit ce que j’avais appris, il a tout de suite arrêté de boire ce qu’il avait dans la main comme s’il avait peur. Je l’ai tout de suite rassuré en lui disant ‘papa va te protéger et tu ne partiras plus à cette école’. C’est là qu’il a commencé à tout raconter», se remémore ce parent. 

Les allégations ont de quoi inquiéter : chambre noire, projection au sol par l’époux de la directrice, gifle de la part d’un autre enfant sur instruction de la responsable, coup de pied au ventre, interdiction de faire la «grosse commission» à l’école, nourriture, eau ou autre boisson jetées à la poubelle après la pause déjeuner pour que l’enfant n’aille pas aux toilettes à chaque fois… 

«Je ne crois pas que mon enfant aurait inventé tous ces détails», soutient le parent qui a immédiatement retiré son fils de l’école. Celui-ci, qui porte d’ailleurs une égratignure à la joue gauche, a raconté à ses parents comment il a été projeté contre un cactus. 

«Aujourd’hui, je repasse dans ma tête chaque moment qui méritait un questionnement lorsque je récupérais mon enfant après les heures de bureau. Il avait toujours faim et soif dès qu’il entrait dans la voiture. À la maison, il refusait de dormir seul dans sa chambre comme s’il était traumatisé», regrette-t-il. 

Première année de scolarité très bien 

«Tout nouveau, tout beau durant la première année. Ce qui corrobore les différents témoignages d’anciens parents qui nous sont parvenus après qu’on a commencé à alerter sur les abus de cette école. C’est en deuxième année que ça dégénère», confie notre interlocuteur. 

Son enfant, qu’il a retiré de cet établissement, est actuellement à la garderie en attendant que ses parents lui trouvent une nouvelle école. 

Nous avons également interrogé la mère d’un enfant qui a raconté avoir été étranglé par la directrice. Elle dit n’en avoir pas cru ses oreilles au départ. «La première fois qu’il m’a sorti ça, je lui ai dit d’arrêter de faire des blagues. Mais il m’a dit une nouvelle fois que Miss l’avait étranglé et il m’a montré comment.» 

Elle est aussitôt intervenue dans un groupe sur un réseau social pour en faire état et a demandé aux autres parents de questionner leur progéniture. «Ce que j’ai vu et entendu par la suite est vraiment horrible. J’ai comme l’impression que beaucoup de personnes sont au courant des abus là-bas mais qu’ils n’osent pas les dénoncer. De notre côté, nous n’avons pas perdu de temps. Avec d’autres parents, nous nous sommes concertés avant d’aller déposer une plainte collective à la police de Pointe-aux-Sables. J’ai également demandé un formulaire 58.» 

Rendez-vous avec un psychologue

Notre interlocutrice, qui a aussi retiré son enfant de cette école, poursuit que son fils lui raconte que, dans sa nouvelle école, il peut boire de l’eau et aller faire pipi. Il n’empêche que son enfant et ceux des autres parents qui ont rapporté cette école ont rendez-vous dans les prochains jours avec un psychologue de l’État. 

Une ex-stagiaire de l’école s’est également manifestée sur le réseau social où les faits troublants ont été exposés. Sollicitée, elle atteste qu’elle a été mise à la porte un mois après son stage l’année dernière, dès qu’elle a commencé à dire à la responsable que certaines pratiques étaient inacceptables. 

«J’ai été traumatisée par la directrice. Elle traumatise et brutalise les enfants et le personnel. Je venais de débuter dans le domaine. J’ai vu comment elle tirait le bras des enfants, entre autres gestes brusques. J’ai aussi vu comment elle jetait la nourriture des enfants à la poubelle et vidait leur bouteille d’eau. Je ne pouvais pas rester tranquille même si ce ne sont pas mes enfants.» 

Sur place, poursuit-elle, on ne voit que de jolies choses pour attirer les parents, mais les enfants n’ont pas le droit d’y toucher. «Je me suis manifestée au nom des enfants. Ce que j’ai vu m’a bien affectée. Ce sont des bébés qui ne savent pas se défendre contre ce genre de personnes. Si on aime les enfants, on ne les traite pas ainsi», témoigne l’ex-stagiaire. 

Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé ces abus l’an dernier ? 

«Je voulais aller plus loin mais c’était sa parole contre la mienne. J’étais nouvelle et je n’avais pas de contact avec les parents. Elle ne nous laissait pas leur faire la conversation et après 9 heures, si un parent voulait avoir accès à l’école, il fallait toujours sonner car la porte était cadenassée.» 

L’ex-stagiaire ne passe pas par quatre chemins. Pour elle, les autorités doivent agir et fermer l’école. Il est temps, dit-elle, de faire bouger les choses et que d’autres parents se réveillent. «Je leur demanderai surtout de ne pas négliger ce que leurs enfants racontent.»

La directrice de l’établissement: «Un complot de gens jaloux et dangereux»

Lundi, 14 h 30. Nous sommes dans un morcellement huppé à Pointe-aux-Sables. Calme plat aux abords de l’école pré-primaire pointée du doigt pour maltraitance envers des enfants. Pour y avoir accès, il faut presser sur une sonnette sur une petite porte qui se trouve devant le domicile des propriétaires. Par la petite porte, qui donne sur un couloir à côté de la maison, on aperçoit, au loin, des divertissements pour enfants, des figurines entre autres. 

C’est une Miss qui viendra nous parler à la porte. Au début, elle nous dit que la propriétaire est présente et qu’elle va la chercher. Mais, à son retour une dizaine de minutes plus tard, elle affirme que celle que nous recherchons n’est pas là. Après plusieurs minutes de négociations, nous l’informons qu’on patientera jusqu’à ce que la principale concernée revienne à 15 h 30, soit l’heure communiquée par la Miss. 

Pendant les 45 minutes d’attente, on observe les lieux. Les maisons avoisinantes s’avèrent désertes, tout comme la rue. Pendant ce temps, deux parents viennent récupérer leur enfant, l’un après l’autre. Même modus operandi, il faut sonner à la porte et la Miss vient avec l’enfant. Les parents n’entrent pas à l’intérieur. 

Après qu’ils ont récupéré leur enfant, nous nous approchons discrètement d’eux et leur posons les mêmes questions : «Est-ce que vous avez eu des problèmes avec cette école ? Votre enfant s’est-il plaint de maltraitance ici ?» Les deux répondront qu’ils n’ont eu aucun problème mais disent être au courant des «rumeurs» de maltraitance qui circulent car ils ont participé à une réunion à l’école le samedi 6 février. 

Larmes aux yeux

Après les 45 minutes d’attente, la propriétaire vient enfin nous ouvrir. Un sourire au coin des lèvres, elle nous invite à entrer dans l’école. Dans la cour, des figurines tantôt en porcelaine, tantôt en céramique, ornent le sable au sol. Des cordes autour assurent la protection. Sur le mur, des dessins vivement colorés en tous genres et des décorations suspendues. 

La directrice, âgée d’une quarantaine d’années, nous invite à entrer dans une classe. Quelques secondes après, un monsieur d’une cinquantaine d’années arrive à son tour. On comprend alors qu’il s’agit de son époux. Après lui avoir expliqué la raison de notre visite et les plaintes déposées contre elle, cette dernière, bouleversée et les larmes aux yeux, réplique aussitôt qu’il s’agit de mensonges. 

Alors que son époux, assis plus loin, essaie d’ajouter quelques mots, sa femme l’arrête en lui disant que c’est à elle d’expliquer les choses. 

Demandé de payer

«Tout a commencé lorsque j’ai demandé à des parents qui étaient des mauvais payeurs de me donner l’argent qu’ils me devaient. En fait, ils n’ont pas payé pendant le confinement et ils ont refusé de payer un bonus pour le mois de décembre. De fil en aiguille, ils ont commencé à se montrer méchants et ensuite ils ont monté un complot contre moi en ralliant à leur cause d’autres parents», explique-t- elle. 

Elle répète à plusieurs reprises qu’elle est prof de maternelle depuis 15 ans et qu’elle tient cet établissement depuis 13 ans. Elle ajoute avoir reçu des insultes et que, si elle ne va pas de l’avant avec cette affaire, c’est parce qu’elle craint pour sa vie face à des «gens dangereux». 

De son côté, l’époux ne cesse de répéter qu’il s’agit d’«actes de jalousie». Également accusé par des parents, il rétorque qu’il ne travaille pas à l’école comme professeur mais comme agent de maintenance. «Je mets de l’ordre, je nettoie et je m’occupe de l’administration et pas des enfants», affirme-t-il. 

Après avoir longuement discuté avec le couple, ce dernier nous autorise à visiter l’école. L’époux ne peut s’empêcher de nous faire comprendre que toute la décoration de l’école a été imaginée et réalisée par lui. 

Employées blessées par les allégations

Celle-ci est divisée en trois sections. Les plus petits âgés de trois ans ; puis ceux âgés de quatre à quatre ans et demi ; et la dernière section pour ceux qui sont près d’avoir cinq ans. La directrice explique qu’elle s’occupe des plus grands. La Miss que nous avons vue plus tôt s’occupe de la moyenne section et une autre jeune femme affirme s’occuper des plus petits. 

Les deux employées, qui travaillent depuis deux ans et deux mois respectivement, affirment être blessées par les allégations des parents car elles travaillent avec ces enfants aussi et se sentent donc accusées. 

Pendant la visite, nous n’avons constaté aucune chambre noire dans l’école, mais une porte coulissante dans une des classes nous laisse comprendre qu’elle donne accès à la maison des propriétaires. Un endroit que la directrice ne nous a pas permis de visiter. Durant la tournée, nous avons aperçu des enfants qui venaient de se réveiller et un bac à sable couvert par des planches. Selon l’époux, il est couvert «pendant la nuit pour éviter la saleté». 

Après la visite des lieux, le couple affirme pour la énième fois qu’il s’agit d’actes de jalousie et il utilise la beauté des lieux pour affirmer : «Vous croyez que dans un endroit comme celui-ci, on fait du mal aux enfants ?»

L’Ombudsperson for Children au courant 

Contactée, l’Ombudsperson for Children, Rita Venkatasawmy, a expliqué qu’elle a reçu une lettre faisant des allégations de maltraitance contre cette école pré-primaire. «Nous prenons cette affaire très au sérieux ; l’enfant au niveau préscolaire est vulnérable et nous allons enquêter à ce sujet», a-t-elle affirmé. 

Nous avons également tenté de joindre la directrice de l’ECCEA mais son téléphone était constamment occupé.

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