Ali Mansoor: «Le défi pour Maurice est d’être avec la minorité qui réussit»

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Ali Mansoor, ex-haut cadre du FMI et de la Banque Mondiale.

Ali Mansoor, ex-haut cadre du FMI et de la Banque Mondiale.

Ali Mansoor, avec sa riche expérience locale et internationale (ex-Financial Secretary, ex-haut cadre du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale ), est un de ces citoyens mauriciens qui abandonneront tout ce que leur compétence peut leur apporter ailleurs pour venir aider leur pays. Pour assurer son succès, dit-il, Maurice doit mettre en place de bonnes institutions, les protéger du favoritisme et prôner le professionnalisme.

La pandémie de Covid-19 risque fort bien de donner à l’année 2020 la réputation de la pire des années connues par l’humanité depuis des siècles. Quels dégâts la pandémie a-t-elle causés tant à l’économie mondiale que nationale ?
La majorité des pays ont mal géré le Covid-19. La Belgique, l’Italie, le Royaume-Uni, l’Espagne et la Hongrie ont enregistré des décès élevés oscillant entre 1 057 et 1 736 par million d’habitants et des baisses importantes du produit intérieur brut (PIB) situées entre 4 et 11 %. D’autres, comme Maurice et la Nouvelle Zélande ont accordé la priorité à la protection de la santé sans trop se soucier de protéger les moyens de subsistance. Cette approche a limité la perte de vies de ressortissants mauriciens des conséquences associées à la pandémie à 8 par million mais avec un déclin du PIB de 14 %, selon le Fonds monétaire international (FMI).

Vous voulez donc nous faire croire qu’en dépit de son statut de fléau universel, la pandémie de Covid-19 est loin d’avoir été un désastre universel ?
Exact. Le Covid est certes un fléau universel mais il n’est pas un désastre universel.

Vous n’allez quand même pas nous faire pense que l’on peut se permettre de tirer du bon de la soudaine émergence de cette pandémie ?
J’irai même plus loin en affirmant qu’une minorité de pays ont même prospéré. Pour plus de contexte, la grippe espagnole de 1918 a fait baisser le PIB mondial d’un taux plus élevé de 6 % et sur une plus longue période. En contraste, le FMI anticipe que le PIB mondial a chuté de 4,4 % en 2020 au lieu de croître de 3,4 % comme prévu avant l’émergence de la pandémie. En ce qui concerne la situation de Maurice avant l’émergence de cette pandémie, le FMI prévoyait une croissance de 3,8 % en 2020. Cela signifie qu’au lieu de croître légèrement au-dessus de la moyenne mondiale, Maurice a obtenu des résultats bien pires que la moyenne. Ce mauvais résultat reflète l’importance du tourisme, environ un quart de l’économie, y compris les effets indirects, ainsi que l’intégration de notre économie dans l’économie mondiale.

Notre croissance a également souffert parce que nous avons privilégié la santé sans trop nous soucier de protéger l’économie. Notre pays, comme la plupart des pays, doit maintenant sortir d’un profond trou économique. Tout comme les performances face au Covid-19 ont été très différenciées, seuls quelques pays ayant fait le bilan pour maintenir les décès relativement bas tout en préservant l’économie, la reprise risque également d’être différenciée. En moyenne, le FMI prévoit que l’économie mondiale retrouvera globalement le niveau préCovid-19, ce qui signifie la perte d’une année de croissance. Toutefois, une minorité vont compenser la croissance perdue et retrouveront la trajectoire de croissance précédente, tandis que la majorité sera bien en deçà de la trajectoire de croissance précédente.

«En travaillant collectivement pour le bien de la nation, nous pouvons surmonter cette crise comme nous avons surmontée toutes les crises précédentes depuis l’indépendance.»

Comme on dit dans la pensée populaire, sur une plateforme bâtie dans le sable, les protagonistes ont intérêt à surveiller leurs yeux. Quel est le défi auquel le pays doit se préparer pour affronter ?
Le défi pour Maurice est d’être avec la minorité qui réussit plutôt que de prendre du retard avec la majorité moins performante. La trajectoire tracée sur les politiques actuelles nous permettra d’atteindre une croissance de 9 à 10 % en 2021. Mais ceci n’est pas suffisant pour regagner le terrain perdu. Ce taux de 9 à 10 % nous laissera entre 5 et 12 % sous la performance qu’on aurait eue sans le Covid-19 : les 5 % pour retrouver le PIB avant l’émergence de la pandémie et les 12 % pour retrouver le PIB en tenant compte d’une croissance de 3 % en 2020 et 2021 qu’on aurait pu atteindre sans le Covid-19.

Souvent devant des évènements d’une telle envergure comme la pandémie, à part le recours à des stratégies et mesures de défense étalées sur le court terme en attendant que le calme revienne, dans bien de cas, il ne reste aux protagonistes que des leçons à tirer. Peut-on en dire autant par rapport à l’économie après l’émergence de la pandémie de Covid-19 ?
Tout en célébrant nos succès, pour ceux qui dépendent directement et indirectement du tourisme (environ un quart de l’économie), la perte de revenus est bien réelle. Malgré le soutien du gouvernement, les citoyens touchés ne peuvent maintenir leur niveau de vie qu’en puisant dans leurs économies. Les emplois dans ce secteur risquent d’être perdus au cours des prochains mois si nous ne pouvons pas rouvrir en toute sécurité. Ceux qui ont un emploi (en dehors du secteur lié au tourisme) ou bénéficient d’une pension, ressentent aussi la crise à travers des prix plus élevés au supermarché. Ces prix plus élevés reflètent la perte de valeur de la roupie, conséquence inévitable de la baisse des exportations, dont le manque à gagner dans le secteur du tourisme. Winston Churchill a dit : «Ne laissez jamais une bonne crise se perdre.» La crise a souvent conduit au renouveau, y compris dans notre propre histoire (postindépendance après 1979- 82 ; réponse de 2004 à 2008 à la perte de préférences du sucre et du textile et la Grande récession). Cependant, il n’y a pas d’inévitabilité qu’une crise conduise à des réformes qui permettent à un pays d’aller de l’avant comme l’ont démontré, entre autres, les échecs en Argentine au cours du XXe siècle et au Zimbabwe et au Venezuela à notre époque.

Dans une situation de crise comme celle occasionnée par la soudaine émergence de la pandémie, la prospérité est-elle envisageable ?
La prospérité appartient aux pays, aux entreprises et aux particuliers qui utilisent la crise pour mettre en œuvre des réformes qui s’adaptent aux besoins du monde post-Covid et adoptent des politiques, des institutions et des technologies compatibles avec les exigences du XXIe siècle. Malheureusement, la majorité ne s’organisera pas pour apporter les changements nécessaires et prendra encore du retard. Agissons collectivement pour être dans le premier groupe. Nous pouvons considérer l’adhésion aux pays à revenu élevé comme l’équivalent de jouer dans la Premier League. Nous ne voulons pas être comme Newcastle United qui continue d’être reléguée peu de temps après avoir été promue. Le défi pour Maurice est d’être comme Manchester City ou Chelsea pour se hisser du bas et ensuite rester près du sommet. Pour y arriver, nous devons tirer des leçons de la crise et l’utiliser pour renforcer notre résilience et notre performance.

Avec la pandémie, une économie mondialisée à outrance basée essentiellement sur des échanges tant par voie maritime que par voie aérienne et secouée dans son fondement a laissé la place libre à l’émergence d’un nouveau système économique caractérisé entre autres par un accroissement des transactions en ligne, bref un recours aux atouts des technologies innovantes. Croyez-vous que cette tendance sera de courte durée ou est-ce la naissance d’un nouvel environnement économique ?
Les systèmes multilatéraux de commerce, de finance mondiale, de santé, de sécurité et de développement économique mis en place par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale ont apporté paix et prospérité pendant trois quarts de siècle. Les tentatives de l’administration Trump de miner le système ont échoué même sur ses propres mesures : le déficit commercial des États-Unis est plus élevé de 26 % pour les neuf premiers mois de 2020 que pour la même période de la dernière année d’Obama. Cet échec de la politique de Trump et l’élection de Joe Biden offrent des opportunités de renforcer le système multilatéral. Ce renforcement offre une opportunité pour les petites économies comme celle de Maurice. Nous devons saisir l’occasion en diversifiant et en augmentant nos exportations tout en intégrant les chaînes de valeur internationales associées.

Que faire pour surmonter cette crise ?
Il y a beaucoup à faire, mais en travaillant collectivement pour le bien de la nation, nous pouvons surmonter cette crise comme nous avons surmontée toutes les crises précédentes depuis l’indépendance. Pour rejoindre les pays qui vont se démarquer cette année et dans la prochaine décennie parce qu’ils sont axés sur les réformes, Maurice doit améliorer sa gouvernance et sa compétitivité. Comme l’ont documenté la Banque mondiale et le FMI, Maurice est à la traîne par rapport à ses concurrents. Cela inhibe la transformation structurelle et maintient nos produits à un niveau relativement faible de complexité économique. Par conséquent, la valeur ajoutée par travailleur et les recettes d’exportation sont limitées et notre position externe est plus faible qu’elle ne devrait l’être pour notre niveau de développement et de revenu.

Que pensez-vous de l’avis de la Banque mondiale par rapport à la chute de l’efficacité du gouvernement entre 2014 et 2019 ?
Les indicateurs de gouvernance de la Banque mondiale suggèrent que l’efficacité du gouvernement est tombée de 82 % en 2014 à 78 % en 2019, tandis que le contrôle de la corruption est passé de 72 % en 2009 à 64 % en 2019. Ces problèmes sont aggravés par l’aggravation des perceptions de corruption, qui sont passées d’un sommet récent de 57 sur 100 en 2012 à 52 en 2019 (0 est très corrompu et 100 est très propre). Le renforcement de ces perceptions reflète en partie le manque de responsabilisation des politiciens de premier plan. Ces perceptions qui s’aggravent peuvent également refléter l’incapacité de l’ICAC à identifier les cas de corruption très médiatisés qui sont plutôt pris par des étrangers comme pour le CEB ou révélés par des dénonciateurs tels que les achats liés au Covid-19. Notre classement de compétitivité dans l’indice de compétitivité mondiale est passé de la 49e place en 2017 à la 52e en 2019.

Dans quels secteurs de telles situations de faiblesse peuvent-elles être repérées ?
Ces faiblesses en matière de gouvernance et de compétitivité se reflètent dans la faiblesse des résultats à l’exportation. Nos concurrents (à un niveau de revenu par habitant similaire) ont non seulement un ratio exportation/PIB plus élevé, mais ils l’ont amélioré au cours des cinq dernières années, tandis que Maurice a connu une réduction du ratio de 48 à 39 %. Plus inquiétant encore, les pays qui ont réussi de gravir vers le sommet des pays à revenus élevés avaient réalisés des exportations de 55 à 70 pour cent du PIB quand ils avaient notre niveau de revenu par tête d’habitant. En conséquence, l’investissement privé est faible, tombant à 14 % du PIB en 2019 par rapport à son sommet récent de 20 % en 2008. De même, l’IDE est passé d’un sommet historique de 1,5 % du PIB en 2012 à 0,6 % du PIB en 2018. En conséquence, le déficit du compte courant en 2019 a dépassé 6 % du PIB, sous l’effet d’une augmentation du déficit des exportations de marchandises, qui est passé de 10 % du PIB il y a cinq ans à plus de 15 % du PIB, reflétant une baisse des exportations.

Comment résoudre ces problèmes ?
Nous pouvons le faire en mettant en place des réformes structurelles profondes afin d’améliorer nos institutions. Ces améliorations nous permettraient d’attirer l’investissement direct étranger (IDE), hors secteur immobilier et financier, pour développer de nouvelles exportations qui relieraient Maurice à des chaînes de valeur internationales et régionales. Un livre du FMI de 2015 intitulé Africa on the Move: Unlocking the Potential of Small Middle Income States constate qu’en améliorant sans cesse leurs institutions, les pays prospères accélèrent leur croissance à l’approche de l’obtention du statut d’économie avancée. Robinson et Acemoglu dans Why Nations Fail, 2012ont démontré que la qualité des institutions politiques et économiques est la principale raison des différences dans le développement économique et social des différents États. La clé du succès est de mettre en place de bonnes institutions. Cette recommandation est encore plus importante dans un pays sans ressources naturelles et ayant une base de capital humain qui est bonne mais pas exceptionnelle. Notre histoire le confirme également. Lors de leur mise en place, souvent avec une expertise étrangère dans les premières années, les institutions clés ont été protégées du favoritisme et ont mis l’accent sur le professionnalisme. Il s’agit entre autres de la Banque de Maurice, de la Banque de développement, du ministère de la Planification et du développement économique, du ministère des Finances, du Board of Investment, du Conseil national de la productivité, du ministère du Tourisme et ses institutions telles la MTPA, du MOBAA qui est devenu la Financial Services Commission, d’Air Mauritius, de la SBM, du Central Electricity Board et de la Mauritius Revenue Authority. Collectivement et en étroite collaboration avec le Joint Economic Council, depuis l’indépendance à la Grande récession de 2008, ces institutions et d’autres institutions clés ont élaboré et mis en œuvre avec succès une planification industrielle pour exploiter les préférences internationales et développer des secteurs concurrentiels à l’échelle mondiale, tout en profitant des crises pour mieux avancer.

Dans le monde en évolution rapide d’aujourd’hui, la formulation d’une politique industrielle moderne est-elle plus maniable à réaliser ?
C’est plus difficile et nécessitera des consultations plus vastes. Conformément à l’Objectif de développement durable 17 de l’ONU, nous avons besoin d’une politique industrielle nationale élaborée conjointement par le gouvernement, le secteur privé, les universités et la société civile. Un tel effort doit être dirigé par le ministère des Finances avec l’appui total du Premier ministre. Une équipe dédiée dirigée par un haut fonctionnaire du ministère des Finances ayant une bonne compréhension des questions économiques doit élaborer la politique industrielle nationale et veiller à ce qu’elle soit intégrée dans le processus budgétaire. Un nouvel accent mis sur la budgétisation fondée sur les programmes facilitera l’assimilation des objectifs à moyen terme et des contraintes budgétaires à court terme.

Que faut-il donc faire pour assurer l’encadrement de la politique industrielle nationale ?
Une augmentation des exportations en pourcentage du PIB à 60 % d’ici 2025 pourrait être adoptée avec des objectifs intermédiaires pour chaque année. Les ministères, agences et entités publiques travailleraient avec la société civile, les universités et le secteur privé pour proposer des améliorations à la gouvernance, aux institutions et aux politiques gouvernementaux afin que chacun puisse contribuer à cet objectif national.

Quels sont les secteurs traditionnels où de réelles perspectives vont surgir ?
Dans un monde en évolution rapide, c’est difficile pour des experts d’identifier à eux seuls les créneaux qui seront porteurs. L’approche proposée de consultations nationales marie la sagesse des foules aux connaissances d’experts pour mettre au point des réformes pratiques et réalisables adaptées aux spécificités du pays tout en trouvant des activités où nous pouvons être compétitif. En attendant le résultat des consultations nationales menées par le ministère des Finances, on peut identifier des créneaux dans le secteur du tourisme. Par exemple, attirer un retraité étranger à passer une année à Maurice remplace la somme injectée par 50 touristes traditionnels qui passent une semaine dans le pays. En promettant une vie normale et l’accès aux vaccins nous avons un potentiel de marketing à exploiter au niveau de l’Europe, de l’Afrique du Sud et de Inde en jouant à fond la carte de l’image d’un pays Covid-safe. Dans la même foulée, nous pouvons donner une raison aux entreprises de ces pays qui veulent opérer en Afrique d’ouvrir un bureau à Maurice où la vie est normale et les enfants peuvent aller à l’école. Nous pouvons aussi poursuivre de nouvelles pistes en Afrique face aux perturbations de la chaîne logistique à l’échelle internationale. La pandémie a fait réfléchir sur l’importance de la sécurité alimentaire. Il y a une réflexion à engager avec les acteurs économiques locaux et régionaux pour développer l’alimentation dans notre région et ainsi sécuriser nos besoins alimentaires et les besoins de nos voisins en cas d’une nouvelle crise. En particulier nous avons une proposition de la Tanzanie pour produire le sucre et des possibilités pour la production d’aliments destinés aux poulets à Madagascar.

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