Textile: perspectives encourageantes mais nuancées par les coûts d’opération

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En misant sur la production de vêtements essentiels, par exemple, les usines mauriciennes augmentent leurs chances d’avoir des commandes.

En misant sur la production de vêtements essentiels, par exemple, les usines mauriciennes augmentent leurs chances d’avoir des commandes.

La pandémie du Covid-19 a sérieusement secoué le fondement même de l’industrie du textile local. Mais pas au point de l’anéantir. Les signes avant-coureurs d’une relance de ce secteur sont palpables, même en l’absence d’un vaccin pour arrêter l’hémorragie des affaires occasionnée par le virus. Il ne manque que ce petit déclic pour permettre à l’industrie de sortir des griffes de la pandémie.

L’évocation interminable de la liste de problèmes, parmi lesquels la baisse du pouvoir d’achat de la clientèle mondiale que la soudaine émergence de la pandémie du Covid-19 a occasionnée, c’est un passé que bon nombre d’acteurs de l’industrie du textile ne veulent pas ou plus tenter de recomposer ou de récupérer.

Tel un navigateur après le chavirement de son bateau, le plus urgent s’impose de façon magistrale. Il s’agit surtout de repérer les opportunités porteuses d’espoir et qui sont à même de permettre à l’entreprise de rebondir et de relancer toute sa machinerie de production.

C’est un des principaux éléments recueillis lors d’un échange à bâtons rompus avec trois opérateurs qui représentent trois facettes spécifiques de l’industrie mauricienne du textile. D’abord, Eric Dorchies, le Chief Executive Officer (CEO) de Ciel Textile. Puis, Kendall Tang, CEO de RT Knits. Et Ahmed Parkar, CEO de Star Knitwear.

Eric Dorchies, le Chief Executive Officer (CEO) de Ciel Textile, Kendall Tang, CEO de RT Knits, et Ahmed Parkar, CEO de Star Knitwear.

Diversification

Ciel Textile, le pôle textile du groupe Ciel, est l’expression même de la capacité d’une entreprise à rebondir et à redessiner son avenir dans une marée d’incertitude. Avec la fragilité du sucre de la canne, un phénomène dont on peut facilement faire une forme de rapprochement avec l’émergence de la pandémie du Covid-19, toutes proportions gardées, allait s’abattre sur l’industrie sucrière. De cette incertitude, le groupe Ciel s’est diversifié dans cinq autres secteurs à part l’agriculture.

Il s’agit du secteur de l’immobilier, du bien-être et de la santé, des finances, de l’hôtellerie et du textile. En ce qui concerne le textile, le groupe Ciel a voulu se la jouer sur le plan mondial, en tentant de trouver sa place parmi les acteurs globaux de cette industrie.

Outre Maurice, Ciel Textile s’est implanté à Madagascar, en Inde et au Bangladesh, à proximité du géant de l’industrie du textile qu’est la République populaire de Chine. Le groupe est aujourd’hui composé de trois segments d’activités de l’industrie du textile faisant 20 unités de production, emploie pas moins de 18 000 personnes et exporte pour quelque Rs 36 millions annuellement.

Produits de qualité

«La demande pour les produits textiles va revenir», explique avec optimisme et assurance Eric Dorchies. «C’est une certitude et devrait logiquement croître avec la démographie mondiale. Il ne s’agit donc pas d’un problème de demande sur le long terme. L’enjeu est davantage de proposer des produits de qualité, respectueux des hommes et de l’environnement, tout en restant compétitif.»

La question est de savoir comment y parvenir. «Nous devons investir et accroître nos efforts en termes de sustainability, de digitalisation de nos processes et de gestion efficace des ressources humaines. L’environnement des affaires et le coût du travail sont également primordiaux car nous devons être agiles et réactifs dans un contexte qui évolue très vite. En ce qui concerne Maurice, un rapprochement avec Madagascar est souhaitable pour proposer une offre régionale forte et compétitive. La dépréciation de la roupie joue également en faveur des industries exportatrices, mais il faudrait s’attaquer au coût du fret qui est problématique à l’heure actuelle», avance le CEO du Ciel Textile.

En outre, nous retrouvons Kendall Tang, CEO de RT Knits. Il s’est fait remarquer par la posture que tout acteur du secteur économique devrait sans doute adopter dans un monde confronté en permanence au phénomène de rupture technologique occasionnée par la naissance et la mort d’un mode de fonctionnement d’une innovation à une autre. Une posture qui consiste à développer en soi le sens d’innover. Il en a donné la preuve au niveau de son entreprise RT Knits. Lorsqu’on est porté par une telle motivation, produire dans l’industrie du textile relève plus du plaisir qu’autre chose.

Innovation

Sur la liste des valeurs auxquelles souscrit RT Knit, l’innovation figure en deuxième position. L’objectif consiste à œuvrer pour que l’entreprise fasse la démonstration de son intérêt pour la réduction de son taux d’émission de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, de sa consommation d’eau et d’énergie et, dans le même souffle, améliorer l’efficience de l’entreprise.

Dans un tel état d’esprit, des facteurs (tels que l’amélioration du niveau de vie de Maurice qui entraîne, dans son sillage, un impact certain au niveau du coût de production) ne sont pas considérés comme des fardeaux dont il faut à tout prix se débarrasser mais comme un défi qui nécessite la recherche d’une solution sans que cela ne mette en péril les acquis de la société. «Le niveau de vie à Maurice a progressivement augmenté et, avec cela, le coût de production. C’est une bonne chose pour les Mauriciens et pour le pays.»

En tant que producteur, précise Kendall Tang, «il nous faut trouver des moyens pour améliorer notre efficience dans le dessein de compenser cette hausse. Tous les opérateurs ont travaillé dans ce sens depuis des années». Cependant, une question le taraude : pourquoi, se demande-t-il, «nous n’avons pas pu investir, de manière considérable, dans l’automatisation et autres technologies pour adapter notre outil de production par rapport à cette évolution».

Nouveau business model

«Y a-t-il un autre business model qui serait plus adapté ? Peut-on continuer avec le même modèle manufacturier qui existe depuis les années 70 ? Nous pensons qu’il faut réinventer nos opérations. Nous sommes en train de supprimer les barrières qui nous empêchaient de transformer fondamentalement notre usine. Des solutions existent déjà sur le marché pour automatiser notre activité, mais il était impossible de les utiliser. Il a fallu revoir les critères de standardisation dans tous les processus. Nous pensons que le manque (de volonté) de standardisation dans le secteur textile explique pour beaucoup les problèmes auquel le secteur fait face.»

Et de souligner avec force : «Il faut en même temps de travailler sur l’innovation, la recherche et le développement, l’engagement des équipes, explorer de nouveaux marchés, optimiser les achats et gérer notre impact sur l’environnement… En tant qu’opérateur basé uniquement à Maurice, il nous faut tout optimiser pour pouvoir réussir. C’est challenging, mais c’est ce qui motive nos équipes.»

Face à Ahmed Parkar, CEO de Star Knitwear, un des aînés de l’industrie du textile et qui a été témoin de son évolution depuis que le pays en a fait un de ses principaux secteurs d’activités économiques, on se serait attendu à croiser un homme dépité, défaitiste et diminué face à un phénomène qui donne l’impression qu’il prend plus qu’il n’en donne. Et pourtant, c’est avec recul, voire une forme de sagesse acquise avec le temps, qu’Ahmed Parkar examine la venue soudaine de la pandémie du Covid-19 dans l’environnement des affaires.

Commandes en ligne

Trois éléments émergent de son analyse. Il y a d’abord ce que la pandémie a laissé de positif dans son sillage. Ensuite, il y a le fait que le vide qu’elle laisse derrière elle contraigne les hommes d’affaires à revoir leur copie et à rebondir d’une façon ou d’une autre. Enfin, il y a la nécessité du soutien de l’État pour venir en aide aux entreprises dont le niveau de compétitivité peut en prendre un coup au point de ne pas pouvoir se relever.

Avec le Covid-19, le pouvoir d’achat dans les pays importateurs des produits de l’industrie du textile mauricien a certes baissé, mais le phénomène de placement de commande en ligne a pris de l’ampleur.

Un fait que confirme Kendall Tang. «Cette crise, dit-il, a également accéléré la transition du traditionnel ‘Brick and mortar’ vers un mode de distribution ‘online’. La plupart des distributeurs ‘online’ ont connu une croissance considérable pendant la pandémie. Pour nous, même si le produit final reste le même, il a fallu adapter le service par rapport aux spécificités de ce nouveau mode de distribution. Il y a toujours des opportunités à saisir même pendant une crise.»

Quant au niveau de sa capacité de rebond, Star Knitwear n’a pas tardé à trouver le petit plus susceptible de lui donner un avantage sur des marchés très à cheval par rapport aux efforts déployés par les fabricants à tout faire pour que leurs activités ne portent pas de préjudice à l’environnement.

«Star Knitwear réfléchit déjà à une alternative aux procédés de teinture actuels.» Il s’agira d’étudier la possibilité de remplacer l’eau chaude par de l’eau froide car tout recours à de l’eau chaude implique nécessairement l’utilisation intense de l’énergie fossile.

Intervention de l’Etat

Autre point soulevé par Ahmed Parkar : l’intervention de l’État pour justement venir en aide tant aux exportateurs qu’aux importateurs dans le dessein de contribuer à une réduction des coûts d’opération.

Sur ce plan, la Cargo Handling Corporation (CHC) et la Mauritius Port Authority (MPA), deux sociétés étatiques opérant dans des secteurs stratégiques chargées respectivement de la manutention des marchandises et du bon fonctionnement des services portuaires à Port-Louis, ont joué le jeu durant la période de confinement. À titre d’exemple, il y a eu la levée des frais d’arrimage et des frais de rivage pour ce qui est de l’exportation, de même que la levée des frais d’entreposage pour les produits importés.

Deux autres mesures sont venues se greffer sur les initiatives de la CHC et de la MPA. Il s’agit d’abord du Wage Assistance Scheme, un plan d’assistance financière pour payer les salaires des employés des entreprises en difficulté, et l’institution d’un comité permanent comprenant les représentant du ministère du Développement industriel, des Petites et moyennes entreprises et des Coopératives, de la Mauritius Export Association qui regroupe les acteurs du secteur privé de l’industrie et de l’Economic Development Board, organisme chargé de concevoir la stratégie de développement du gouvernement avec pour mission de se réunir mensuellement afin de faire un état des lieux de la situation de l’industrie du textile. Des initiatives que salue Ahmed Parkar.

Combat contre la hausse des coûts

Malheureusement, ces mesures stratégiques que tout gouvernement ne se priverait pas de maintenir aussi longtemps que possible à l’endroit d’un secteur face à des difficultés qui le dépasse n’ont été que de courte durée.

Alors que le combat contre la hausse des coûts ne fait que commencer. Si le fret constitue une importante rentrée d’argent pour le gouvernement, il peut tout aussi bien représenter une barrière dans une situation où les exportateurs sont obligés de se battre au niveau de la compétitivité de leurs produits sur des marchés où le pouvoir d’achat de la clientèle en a pris un coup.

Donc, le maintien sans discrimination aucune des coûts d’opération de la STC et de la MPA, comme le coût d’entreposage des containers d’un opérateur qui, pour une raison ou une autre, n’a pu les reprendre à temps ou encore les effets du paiement des frais de surestaries qui sont les indemnités qu’un affréteur doit payer au propriétaire du navire dont il a loué les services lorsque le temps de chargement ou de déchargement va au-delà de la période stipulée préalablement dans le contrat.

La demande est là

Le moral de ces trois acteurs clés de l’industrie du textile est au top niveau. «L’avenir n’est pas sombre», soutient avec force Ahmed Parkar. Car la demande est là. Il estime que les acteurs de ce secteur doivent tout mettre en œuvre pour améliorer le niveau de leur compétitivité sur des marchés en pleine mutation.

L’un des atouts dont il fait état, c’est la possibilité de mettre sur le marché des produits dont la fabrication a été faite selon les règles fondamentales d’un mode de développement durable.

Pour Kendall Tang, il est indispensable d’aller à l’essentiel. «Il est évident que le pouvoir d’achat a baissé», indique-t-il. «En ces temps de crise, les clients vont se serrer la ceinture et se concentrer sur les achats essentiels. Nous avons la chance que la capacité de production de Maurice soit insignifiante vis-à-vis de la consommation mondiale de vêtements. Cela veut donc dire qu’il ne devrait pas être difficile de remplir notre capacité, à condition de se refocaliser sur les vêtements essentiels. C’est déjà le cas pour nous, nous avons déjà entrepris depuis quelques années une transition des produits modes vers des produits plus essentiels et fonctionnels.»

La confiance est de mise du côté de Ciel Textile. Sur quoi repose cette confiance ? «De manière plus générale, soutient le CEO Eric Dorchies, la Chine subit les effets de la guerre commerciale avec les États-Unis et des problèmes de non-respect des droits de l’homme dans la province de Xinjiang. Cette dynamique devrait être favorable aux autres pays producteurs, dont Maurice, Madagascar, l’Inde et le Bangladesh où nous nous sommes implantés. Outre notre positionnement géographique, nous avons une excellente carte à jouer sur le sustainability qui devient primordial pour nos clients et où nous sommes également bien positionnés. Nous sommes donc relativement confiants pour 2021 en espérant une reprise du woven dès la levée des mesures de confinement en Europe.»

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