[Dossier] Maurice... Poubelle à ciel ouvert

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À quelques pas de «Rochester Falls», un lieu très particulier que nous avons baptisé «Rubbish Fall», la cascade de déchets.

À quelques pas de «Rochester Falls», un lieu très particulier que nous avons baptisé «Rubbish Fall», la cascade de déchets.

De nombreux Mauriciens se plaignent de l’insalubrité des villes et villages. Ordures, détritus, poubelles nous envahissent de jour en jour. Un triste constat bien réel, dont beaucoup ont conscience puisque le nettoyage des villages était l’une des promesses très présentes dans les programmes des candidats aux élections villageoises de 2020. Nous nous sommes intéressés de près à ce problème majeur. Une situation grave qui cause beaucoup de tort à notre pays.

Le constat 

Notre reportage a commencé à Souillac. Un Souillacois soucieux de l’environnement dans lequel sa famille et lui évoluent, nous a alertés sur les réalités de son quotidien. Ce dernier, qui pratique le footing de façon régulière, nous a conviés à l’une de ses sessions pour que nous puissions observer les faits. Le constat, en effet, est sans appel. Son parcours sportif, censé être une communion avec la nature et le détendre, se transforme très vite en une souffrance pour les yeux et une torture pour l’esprit.

Ses paroles sont très dures: «Au lieu d’une régénération spirituelle, j’ai régulièrement constaté au fur et à mesure que je cours, que face à une telle horreur, c’est plutôt de la colère qui grandit. Comment pouvons-nous tolérer de vivre d’une telle manière ? On vit dans une poubelle.» Il surenchérit : «Est-ce que les gens n’ont pas honte ? Qu’en est-il de la notion de respect ? Respect des autres, de son voisin, de la nature ? J’ai honte et j’en ai assez de subir la négligence des crasseux. Je ne veux plus voir mon pays dans cet état.» Le but de son appel, dit-il, est de tirer la sonnette d’alarme. Sensibiliser les auteurs de ces actes barbares afin qu’ils prennent conscience du mal général provoqué par leur incivisme et de la souffrance qu’ils causent à notre environnement, nos concitoyens, et notre industrie. «Ras-le-bol», conclut-il.

«Cleaning and Embellishment by Ministry and Local Government And Outer islands, The Field Services Unit F.S.U.» Une photo qui en dit long.
Beaucoup de nos déchets ont, au fil du temps, été recouverts de terre. Vêtements usagés et plastiques sont à présent ancrés dans nos sols. Dans certains endroits, ils jaillissent, telles des racines qui se décomposent.
Des pluies de détritus ruissellent le long de nos falaises avec un accès direct sur les rivières.
Le manque de poubelles est un problème récurrent au niveau des arrêts d’autobus.

Les déchets se sont intégrés au paysage… ils sont devenus une seconde nature»

Mais ne pensez cependant pas que Souillac soit l’unique mauvais élève. Loin de là. Notre tournée générale de l’île nous a permis de constater que le problème de la gestion des déchets est un souci majeur qui gangrène toute l’île ; aucune région n’est épargnée. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, la vision de déchets aux coins des rues, sur les routes, les trottoirs, dans les champs, et même flottant dans les arbres est d’une horreur insoutenable. Absolument tout Maurice est touché par ce terrible problème. Nous pouvons même parler de «fléau» et affirmer après notre tournée, que comme cet habitant de Souillac, énormé- ment de Mauriciens d’autres régions pensent la même chose de leur propre région. Certains parlent même d’agression visuelle : «Que nous voulons voir cette réalité ou non, nous n’avons pas le choix, parce que nous ne choisissons pas ; elle nous est imposée, là, à la vue de tous ; elle nous fait face tous les jours de partout. La saleté fait partie intégrante de notre quotidien. Cela prend une telle proportion que pour les personnes de bon sens, c’est une agression quotidienne pour les yeux.»

D’autres sont plus fatalistes : «Vivre dans la saleté, les détritus, j’ai l’impression que c’est devenu normal. Par la force des choses, les déchets se sont intégrés au paysage. Ils sont devenus une seconde nature.» Ou encore, certains, dans une incompréhension totale, ajoutent : «Si déjà nousmêmes Mauriciens, ne supportons plus cette saleté, que doivent penser les touristes une fois hors de leur hôtel alors que nous leur parlons de Sustainable Island ?» La colère et le ras-le-bol face à la saleté générale sont définitivement palpables aux quatre coins de l’île, de Grand-Baie à Souillac, de Flacq à Albion en passant par la capitale, les villages et toutes les grandes villes. Mais si autant de Mauriciens sont exaspérés par la malpropreté de l’île, comment se fait-il qu’elle existe et qu’elle perdure ? Qui sont ceux qui polluent ? Et pourquoi ?

Pour comprendre ce phénomène qui malmène ceux qui veulent vivre dans une île propre, nous avons contacté divers intervenants, experts et professionnels liés au secteur de l’environnement ou qui en dépendent pour nous éclairer. Est-il normal qu’une île qui vit essentiellement du tourisme soit aussi sale ? Comment expliquer la défaillance des habitants et un tel dysfonctionnement de notre système ? Le gouvernement prend-il les mesures nécessaires ? Donne-t-il suffisamment de moyens à ceux voulant agir, d’agir ? Ne faut-il pas des campagnes de sensibilisation plus agressives pour inciter les Mauriciens à faire plus attention ? Et sanctionner ?

On sait que le terme «sustainable», soit développement durable ou soutenable en français, est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. À voir l’état des choses et de manière globale, est-ce une idée judicieuse de présenter Maurice comme une «sustainable island» ?

Pour Carina Gounden, coordinatrice de projets de l’ONG MRU 2025/AKNL, représenter Maurice comme une «sustainable island», s’apparente à du «green washing», un mensonge, car c’est faire du marketing autour d’un positionnement de produit de Maurice qui ne correspond pas du tout à la réalité. Elle affirme avoir déjà observé des touristes qui pendant leurs promenades, ramassaient en même temps nos déchets.

Carina Gounden, coordinatrice de projets de l’ONG mru2025/AKNL :

«Une personne qui jette par terre doit payer une amende»

«Nous sommes arrivés à un stade où il n’y a malheureusement pas d’autre choix que de sanctionner ceux qui ne respectent pas la propreté de notre environnement. Tous les pays ont, à un moment donné, dû passer par des amendes, des sanctions très lourdes, et c’est ce qui fait que dans certains pays aujourd’hui, les réflexes ont changé. À Maurice, des campagnes de sensibilisation sont effectuées de temps à autre, mais elles doivent être mieux élaborées, plus percutantes et plus régulières, parce que jeter est un réflexe pour certains, qui ne s’en rendent même plus compte. Il y a parfois des invitations à aller nettoyer par-ci, nettoyer par-là, mais ce sont toujours des one-off, les gens ne prennent pas le pli de faire attention ensuite. Le problème aussi, c’est que jusqu’à maintenant quand on nettoyait, c’était pour ensuite aller tout jeter à Mare-Chicose. Nous aurions dû depuis longtemps avoir une réflexion sur la gestion de nos déchets et venir de l’avant avec de vraies solutions. Ce n’est que maintenant qu’ils envisagent éventuellement de faire un tri, de faire des campagnes sur les «3R»: reduce, reuse, recycle, mais nous sommes quasiment au stade embryonnaire. On ne devrait pourtant pas être un pays aussi sale, parce que nous sommes une destination touristique et que nous nous targuons d’un tas d’éloges comparé aux autres pays d’Afrique et îles de l’océan Indien, alors que nous en sommes encore à apprendre à gérer nos déchets et à gérer l’incivisme de ne pas jeter un sac en plastique dans la nature.»

Affligée par cette réalité, Carina Gounden ajoute :«C’est un peu pathétique parce que le progrès se mesure également à ce genre d’actions. En principe, une personne qui jette un papier ou quoi que ce soit par terre devrait payer une amende; il existe des lois pour réguler ce problème, mais elles ne sont pas appliquées. Le côté «enforcement» est un vrai problème à Maurice, et le manque de policiers est également un problème parce qu’il faudrait des «flying squads» en civil ou dans les rues pour pouvoir réguler les mauvais comportements. Les Mauriciens savent que Maurice est une poubelle, mais il y a savoir, le fait d’être prêt à faire des efforts, et vouloir changer ses habitudes qui sont des choses différentes. Il n’y a que Rodrigues qui remonte un peu le niveau de la République parce que Maurice a encore beaucoup à faire. C’est bien de créer des lois, mais encore faudrait-il qu’elles soient appliquées. Il y a un manque évident d’infrastructures pour encourager les bonnes pratiques, et le gouvernement ne donne pas les moyens, il ne donne pas le budget nécessaire pour ne serait-ce qu’il y ait un maximum de poubelles dans tous les endroits stratégiques comme les arrêts d’autobus par exemple.»

Pour comprendre ce manque d’infrastructures, principalement le manque de poubelles qu’ont dénoncé Carina Gounden et un certain nombre de personnes que nous avons pu rencontrer lors de notre tournée, nous avons contacté l’inspecteur Vishwanaden Amasay de la police de l’environnement. Ce dernier reconnaît le problème de la saleté et des efforts qu’il reste à fournir.

L’Inspecteur Vishwanaden Amasay, du ministère de l’Environnement :«Il y a un manque de poubelles, c’est certain»

«Je peux dire qu’il y a un changement des mentalités, il y a une prise de conscience du problème, mais il reste, en effet, encore beaucoup à faire. Tout le problème se situe au niveau de la discipline individuelle. S’il n’y en a aucune, c’est extrêmement compliqué, mais il ne faut pas abandonner. Les campagnes de sensibilisation sont importantes, oui, nous en faisons beaucoup, mais elles ne servent à rien si personne ne les met en pratique. C’est toute une mentalité qu’il faut changer. Parce qu’audelà du problème de manque de poubelles, il y a des cas où une poubelle n’est pas loin d’un individu, mais ce dernier, au lieu de marcher 20 mètres de plus pour jeter son papier, adoptera la facilité et jettera son déchet par terre bien qu’il y ait une poubelle à quelques pas. Parfois des solutions sont présentes mais elles ne sont pas utilisées. Ces personnes n’ont pas conscience des dégâts que peuvent causer des papiers jetés dans la nature, qui s’envolent avec le vent et obstruent les drains, nécessaires au bon fonctionnement des régions.» L’inspecteur Amasay explique que, dans les cas où des poubelles existent, elles s’endommagent avec le temps, elles n’ont pas de fond. Il ajoute :«Dans d’autres cas elles sont volontairement vandalisées par des individus sans scrupule. Donc, il faut penser à la maintenance, revoir les modèles que nous utilisons, qu’elles soient de meilleure qualité, de tailles adaptées – plus grandes – suivant les endroits où elles seront installées, plus résistantes, plus pratiques. Tous ces aspects contribuent au bon fonctionnement général et à une bonne discipline des individus. Les éboueurs exercent un travail difficile, mais beaucoup de personnes ne s’en soucient guère, parce qu’elles jettent tout et n’importe quoi de partout, que ce soit en marchant ou par-dessus les fenêtres des voitures et des autobus. Cependant, il y a un manque de poubelles, c’est certain, c’est un problème que je constate régulièrement sur le terrain, au niveau de certains arrêts d’autobus, et même dans certaines régions. Il est vrai que cette situation peut être améliorée.»

L’inspecteur relate le «broken window theory» de James Wilson et George Kelling, pour expliquer le comportement négligent de beaucoup et la raison du cumul de détritus à certains endroits. Comparant cette théorie aux cas de «littering and illegal dumping», il affirme que si une première personne jette un détritus dans un endroit, ce détritus jeté à cet endroit attirera d’autres personnes qui jetteront leurs détritus dans ce même endroit jusqu’à ce qu’il devienne une zone poubelle. Les déchets appellent les déchets. Jeter une première fois incite les autres à faire de même. «Si une personne observe un entassement de déchets dans un endroit, à l’arrière d’un arrêt d’autobus par exemple, elle va y déposer sa canette vide, une autre passant par-là, va y déposer un emballage de biscuits et ainsi de suite. Il ne faut pas suivre les mauvais exemples. Un cas d’indiscipline inspire d’autres cas d’indiscipline.» Nous avons souhaité aller plus loin dans notre analyse. Sarvesh Dosooye, psychologue et directeur de Forward Psychology Consulting, nous explique la psychologie de ceux qui polluent. Ont-ils un profil particulier ?

Sarvesh Dosooye, Psychologue Directeur de Forward Psychology Consulting: «Un enfant va reproduire ce que fait un adulte»

«Il faut que chacun fasse sa part, si le gouvernement fait 50 %, la population doit elle aussi faire 50 %. Tout le monde se demande pourquoi ça ne fonctionne pas, et la réponse la plus facile est souvent: c’est dû à l’éducation, mais il faut aussi comprendre le pourquoi du comment. Il existe ce que l’on appelle le phénomène de ‘NIMBY’ – not in my back yard – = pas chez moi, chez les autres. C’est-à-dire qu’il ne faut pas jeter chez soi, mais on peut jeter ailleurs, et c’est à une autre personne de s’occuper du problème. D’autre part, beaucoup de personnes pensent également de la façon suivante : ‘Je peux jeter ce que je veux ici, parce qu’il y en a qui sont payés pour ramasser.’ Les gens ne veulent pas assumer leur responsabilité, alors ils délèguent à quelqu’un d’autre. Dans le cas d’un adolescent, on pourrait dire que l’exemple prend naissance à la maison où les parents peuvent parfois encourager leur enfant à ne rien faire, le comportement de celui-ci se répète ensuite dans la société. Le résultat est que, quand ces enfants sont à l’extérieur de chez eux, ils font ce qu’ils veulent en se disant qu’il y a quelqu’un qui va nettoyer à leur place, exactement comme cela se passe chez eux à la maison.»

Sarvesh Dosooye estime que nous blâmons souvent les enfants en pointant du doigt un manque d’éducation ; cependant, il est également un autre paramètre à prendre en considération : «Il ne faut pas oublier, avant toute chose, que nous apprenons tout d’abord avec les yeux. À l’école, oui, les enfants peuvent apprendre la notion de protection de l’environnement, du recyclage et autres… mais quand ils sortent de l’école, que voient-ils autour d’eux ? Des adultes qui font tout le contraire. Et ces adultes diront, eux, qu’ils ont toujours procédé de cette manière et que c’est aux enfants de changer, sans prendre en considération qu’un enfant va plus facilement reproduire ce qu’il voit tous les jours et les actions de ses parents. Tout le monde veut du changement, mais il n’y a pas grand monde qui veut changer. Parce que changer ses habitudes demande de l’énergie. C’est ce même principe qui explique qu’une personne jette un papier par terre alors qu’une poubelle se trouve à quelques mètres à peine, elle pense de la manière suivante: ‘Moi, je suis confortable, ici, pourquoi me déplacer pour aller là-bas ?’ On peut traduire cette façon d’agir comme étant le reflet d’une certaine forme d’égoïsme.»

Tous nos intervenants reconnaissent que le problème de la gestion des déchets de beaucoup de Mauriciens relève principalement d’un certain nombre de manques. À savoir, le manque de discipline personnelle, le manque de volonté pour changer les mauvaises habitudes, le manque d’infrastructures, les poubelles essentiellement. Il est un paramètre qu’il n’est plus possible de négliger aujourd’hui quand nous constatons les nombreuses problématiques auxquelles nous faisons face depuis quelques années.

Les conséquences

Pour notre santé ?

«Nous sommes les premières victimes de nos déchets»

Vashist Seegobin, doctorant en biologie de la conservation :

«Beaucoup d’études ont été menées concernant les déchets que nous jetons à tort et à travers. Il en est ressorti que 80 % de la pollution marine est d’origine terrestre. Prenons l’exemple d’un sachet plastique qui est jeté n’importe où. Avec l’usure du temps, ce sachet devient du micro- plastique, c’est-à-dire des toutes petites particules de plastique parfois invisibles à l’œil nu, qui se dispersent dans l’océan et dans notre environnement. Les oiseaux mangent ces petites particules de plastique qu’ils prennent pour de la nourriture, et avec le temps, leur estomac en est tellement plein, qu’ils finissent par en mourir. Mais ce que nous ignorons, c’est que nous sommes nous-mêmes les premières victimes de nos dé- chets, car quand nous les jetons dans la nature, il faut être très conscient que cela a une conséquence directe sur notre chaîne alimentaire. Un exemple: un plastique jeté et qui atterrit dans la mer sera consommé par les poissons. Et des études récentes, ont permis de retrouver des microplastiques dans la chair de petits poissons. Ces petits poissons sont ensuite mangés par des plus gros poissons et ainsi de suite. C’est toute notre chaîne alimentaire qui est affectée. Il faut garder en tête qu’aujourd’hui, quand nous achetons un poisson que nous consommerons, nous achetons également du plastique que nous consommerons ; il en va de même pour ceux que nous pêchons nous-mêmes.» Une problématique qui ne concerne pas uniquement les produits de la mer, mais également la viande que nous consommons, ajoute Vashist Seegobin : «D’autres études ont permis de retrouver des traces de microplastique dans l’organisme de vers de terre. Cela signifie que le plastique qui est contenu dans les déchets que nous jetons dans les buissons ou dans les champs de cannes, est consommé par des vers de terre. Ces vers de terre, sont mangés par des poulets et d’autres animaux que nous consommons. À notre tour, nous mangeons ces mêmes animaux. Nos déchets ne participent pas simplement à la dégradation de la beauté de notre environnement, mais ils participent également à la dégradation de notre santé, car il ne faut pas oublier que le plastique est cancérigène, car conçu à base de produits pétroliers. Jeter nos déchets n’importe où est une chose extrêmement grave, trop de personnes en ignorent les effets dévastateurs.»

Une baisse de la fréquentation touristique déjà en marche avant la pandémie de covid-19

Est-il productif pour les Mauriciens de pratiquer la politique de l’autruche, alors que son économie majeure, l’industrie du tourisme, est affectée par le laxisme polluant de certains, depuis plusieurs années ? Dans un article de l’express du 14 avril 2019, intitulé Baisse dans les arrivées, les touristes boudent Maurice, il avait été dévoilé au travers des chiffres de Statistics Mauritius, qu’un certain nombre de pays avaient boudé Maurice au début de l’année précé- dente, comparé à la même période l’année d’avant. Questionné sur le phénomène, Xavier-Luc Duval, ministre du Tourisme de 2005 à 2010 et de 2014 à 2016, avait alors affirmé : «Quand le tourisme va mal, le pays va mal.» Il avait également précisé que les trois mois négatifs consécutifs de l’année précédente étaient presque du jamais-vu. Ajoutant que les autres pays se trouvant dans l’océan Indien n’avaient eux, à ce moment-là, pas connu une telle baisse.

L’île la plus sale de l’océan Indien

• 2010 Tomasini 1975, Paris (France)

Un touriste ayant séjourné dix jours à Maurice, extrêmement mécontent et déçu, comparaît sur Tripadvisor, site mondialement connu et plébiscité par des voyageurs du monde entier, déjà notre île à «La poubelle de l’océan Indien». Le drame, c’est que dix ans plus tard, la situation n’a pas changé. «Le premier grief, sur lequel je ne décolère pas, c’est vraiment la saleté de l’île. Il faut appeler un chat un chat : cette île est une poubelle. On l’appelle «la perle de l’océan Indien»; pour ma part, ce sera désormais «la poubelle de l’océan Indien». La saleté est omniprésente dans les centres urbains, mais aussi dans les forêts et sur les plages, notamment publiques. J’ai été vraiment écœuré de découvrir cela. Où qu’on pose son regard, on tombe sur des détritus ; les rues de Port-Louis sont immondes et les odeurs pas toujours agréables ; les gens jettent les poubelles au sol, les chiens errants les éventrent, les voitures roulent dessus. Dans la forêt, au détour des champs, on trouve des décharges sauvages, des tas de bouteilles, des réfrigérateurs, des pneus, des salons de jardin, et j’en passe. Même dans les lieux touristiques, là encore, des bouteilles ou des immondices en tout genre. Sur les plages, sur le sable, il y a des déchets. L’île-aux-Cerfs, derrière son lagon carte postale, est elle aussi souillée de déchets.»

• 2016, Jlamotte, La Rochelle (France), sur Tripadvisor

«Une publicité dit : L’île Maurice, une perle posée sur l’océan Indien, eh bien moi je vous affirme que cette perle est non seulement bien fissurée mais qu’en plus elle est en TOC ! Et je remplacerais ceci par : «L’île Maurice, une décharge à ciel ouvert.» J’ai effectivement été très affecté et déçu de voir à quel point les Mauriciens sont très sales et très irrespectueux vis-à-vis de leur environnement, et n’ont visiblement aucunement conscience de la chance qu’ils ont de vivre sur une telle île qui aurait pu sans leur négligence, être un paradis ! Malheureusement, chaque recoin, chaque terrain vague, chaque espace de nature libre de toute construction, la pièce de terre inoccupée du voisin, les trottoirs, les ruisseaux, les bords de la mer sans plage (rochers ou cailloux), servent systématiquement de lieux où l’on y dépose toutes les ordures comme plastique en tous genres, pneus, métaux, poubelles, gravats, végétaux, etc. Ceci a atteint une telle ampleur de saleté et de pollution, qu’une marche arrière paraît impossible !»

• 2017, commentaire d’Hirondelle sur le forum de voyage.linternaute.com :

«Tout est crasseux à Maurice […] ils mangent sur les plages et laissent leurs papiers, bouteilles, boîtes, etc. sur place. Les plages sont pleines de détritus et la mer aussi. Lorsqu’ils boivent, ils jettent les canettes dans l’eau, ainsi que les mégots de cigarette.»

• 2018, sur le site lemauricien.com

C’est au tour de Maverick, un autre touriste, d’allonger la liste des commentaires négatifs : «People in this country are disgusting, dirty, have no consideration for others, throw their garbage everywhere, spit wherever they want, urinate in every corner, etc. etc. Basically Mauritians are plain and simply disgusting. And they will have the guts to blame everybody else except themselves.»

Pour notre industrie touristique ?

Daniel Saramandif, président de l’association des professionnels du tourisme : «Les acteurs du tourisme doivent montrer l’exemple»

«Le comportement des Mauriciens est grave. Sur la route par exemple ; beaucoup n’ont aucun scrupule à ‘balancer’ leur bouteille en plastique ou leurs emballages de ‘takeaway’ par-dessus la vitre de leurs voitures. Ils balancent tout et n’importe quoi. Est-ce une bonne image pour un touriste qui serait sur la route au même moment, d’observer des comportements pareils ? Ces individus dressent un mauvais portrait des Mauriciens en général. Au commencement même, à l’aéroport, il y avait, auparavant, un emplacement où un certain nombre de personnes garaient leur voiture en attendant ceux qu’ils étaient venus chercher, mais elles jetaient tout et n’importe quoi à ce même endroit. Nous avons même dû faire appel au ministère de l’Environnement pour qu’ils nettoient le lieu. Sinon, dans d’autres régions, on peut constater que des gens jettent leurs fauteuils, leur matelas. Mais est-ce que les touristes se déplacent chez nous pour constater ce genre d’horreur ? Il y a 150 000 acteurs du tourisme, directs et indirects. Ces 150 000 personnes doivent donner l’exemple. À savoir hôteliers, tour-opérateurs, chauffeurs de van et de taxi. Chacun doit montrer l’exemple et faire l’effort de sensibiliser un maximum de concitoyens. Le tourisme est un gagne-pain important pour Maurice; il est donc indispensable de rectifier rapidement le tir.» À la suite des propos de Daniel Saramandif, nous avons voulu savoir ce que pensent des touristes ayant visité l’île ces dernières années.

À l’entrée des canaux, bouteilles en verre et même un chien mort en décomposition. 

Nicholas Von-Mally, leader du mouvement Rodriguais :«Salir notre pays, c’est comme salir notre maison»

• Les Rodriguais plus disciplinés que les Mauriciens ? Pourquoi Rodrigues est un modèle ?

«Le problème de la saleté est un problème qu’il faut commencer à combattre dès la petite enfance», explique Nicholas Von-Mally, également membre de l’Assemblée régionale de Rodrigues. «À la maison, nous communiquons énormément avec nos enfants, pour leur expliquer qu’il ne faut pas jeter ses déchets de partout et qu’il faut utiliser les poubelles. Quand mes propres enfants étaient petits, je leur ai donné cette éducation. La deuxième chose qui est tout aussi importante concerne le sentiment d’appartenance à son pays. Il ne faut pas penser que notre univers s’arrête autour de notre maison. Bien souvent des personnes entretiennent proprement leur maison ; en revanche, quand ils se retrouvent sur une route ou dans une forêt, ils jettent leur détritus sur place. Or, il ne faut certainement pas agir de cette manière parce qu’il faut penser que cette forêt, cette route, font partie de notre environnement, de notre pays, en réalité, c’est notre maison, notre cour. Quand nous salissons notre pays, c’est comme si nous salissions notre propre maison. À Rodrigues, nous avons encore du travail, parce qu’il y a encore des personnes qui jettent leur détritus dans les forêts, mais nous entreprenons un travail continu et de longue haleine pour sensibiliser chacun. Et nous essayons d’aller plus loin, en apprenant à nos enfants à éduquer les adultes. Un adulte qui jette une canette par terre et qui constate qu’un enfant la ramasse pour la jeter à la poubelle, existe-t-il une plus belle leçon ? Par ailleurs, à Rodrigues, quand une personne jette un détritus n’importe où, une autre personne est souvent là pour la rappeler à l’ordre.» Von-Mally nous apprend que les Rodriguais ont toujours vécu de cette façon, mais qu’ils essaient tout de même de s’améliorer de jour en jour. «Si nous constatons qu’un village n’est pas propre, nous programmons un jour précis et nous nous réunissons tous pour aider à le nettoyer. Et à force d’entreprendre de telles actions, les personnes ont tendance à adopter l’automatisme de maintenir la propreté dans le lieu où ils habitent. Ils constatent une nette différence et continuent sur cette lancée. Les élections de village ont eu lieu il y a peu, les conseillers de village devraient sans doute entreprendre régulièrement ce même type d’actions accompagnés de volontaires. À Rodrigues, nous procédons de cette manière, car il y va de notre santé et de notre bienêtre. C’est tout de même beaucoup plus agréable de vivre dans un endroit propre et joliment décoré. Évoluer dans un tel environnement nous apporte beaucoup de positivité.»

«Chaque petit geste compte»

• Les solutions dans l’immédiat, les bons gestes à adopter au quotidien

Jayom Seenundun, éducateur en Grade 6 à l’école Permal Soobrayen à Souillac, nous explique le travail qu’il effectue au quotidien pour sensibiliser ses élèves, âgés de 10 à 11 ans, à la protection de l’environnement.

«En tant que professeur, nous avons en charge l’éducation des adultes de demain, donc chaque petit geste compte pour leur apprendre les bonnes attitudes à adopter. Pour ma part, par exemple, j’enseigne à mes élèves que le respect de l’environnement commence par la propreté de leur classe, et que pour bien apprendre, ils doivent évoluer dans un lieu sain. Il y a des enfants qui taillent parfois leur crayon sous le pupitre, puis ils jettent les petits bouts de bois par terre. Dès que je m’en aperçois, je leur explique qu’au lieu de jeter par terre, ils doivent utiliser une poubelle. Je leur explique ce qu’est une poubelle et pourquoi l’utiliser. C’est par ce genre de petits gestes que nous inculquerons les bonnes manières à nos enfants, car ils reproduiront ces mêmes petits gestes chez eux et dans la vie de tous les jours. Cependant, nous ne pouvons pas tout faire seuls, il y a un travail qui doit être effectué à la maison par les parents pour bien consolider ce qui a été commencé en classe.»

Quant à Sarvesh Dosooye, il cible un point spécifique :«Concernant les campagnes publicitaires, généralement, elles sont là pour indiquer ce qu’il ne faut pas faire, c’est très bien ; cependant, l’on constate souvent que dire à une personne de ne pas faire quelque chose, il se produira le contraire. En psychologie, nous disons toujours que c’est bien de dire ce qu’il ne faut pas faire, mais c’est encore mieux de dire quoi faire et donner des alternatives. Au lieu de dire ‘ne pas jeter dans la nature’, il est pré- férable de dire ‘jeter dans une poubelle’ ou ‘conserver vos déchets jusqu’à la maison’; il faut des alternatives positives car à l’inverse du langage négatif, le langage positif favorise des résultats.»

Un individu discipliné, explique l’inspecteur Amasay, conserve son bout de papier ou sa canette dans son sac, pour le jeter en arrivant chez lui dans sa poubelle ou dans une poubelle qu’il croisera sur son chemin. «Voilà le bon exemple, celui que chacun de nous doit suivre.» Il ajoute que les chiens errants sont également responsables de l’éparpillement des poubelles et des déchets qui traînent dans la nature. «Si une personne dépose sa poubelle sur un trottoir la veille du passage du service de voirie, il est certain que tous les sacs auront été déchiquetés le matin au réveil.» Pour éviter ce problème, il recommande dans la mesure du possible de sécuriser les poubelles chez soi, et de se lever un peu plus tôt pour les sortir juste avant le passage du camion poubelle. Dans un autre contexte, si une personne ou un groupe de personnes prévoit de pique-niquer sur la plage, l’inspecteur les encourage à toujours prévoir des sacs dans leurs sacs, de façon à ramener leurs déchets pour les jeter chez eux ou dans la poubelle la plus proche en cas d’absence de poubelles là où ils se trouvent ou si elles sont déjà toutes pleines. «Adopter ce genre de comportement, c’est faire preuve de civisme et c’est respecter les autres et l’environnement. Nous serons tous gagnants au final.»

À l’embouchure des drains : poubelles, bouteilles, plastiques.
«Les déchets se sont intégrés au paysage et sont devenus une seconde nature.»
Triste découverte que ce cimetière enseveli par des poubelles et des bouteilles en plastique. Un lieu censé inspirer le respect et où les âmes sont supposées reposer en paix

Chacun peut contribuer au changement des mentalités

Le 5250-5151 est le numéro WhatsApp sur lequel contacter l’inspection de l’environnement pour dénoncer les cas de littering and illegal dumping. Lors de la prise de contact, il est possible à toute personne qui ne souhaite pas révéler son identité, de s’exprimer librement sous le couvert de l’anonymat. Pour information, sous la Local Government Act de 2003, un cas d’illegal dumping est sanctionné d’une amende de Rs 5 000 à Rs 15000; et en cas de récidive, ce sera une amende ne dépassant pas Rs 25 000 + une peine d’emprisonnement ne dépassant pas cinq ans. Pour du littering, l’amende va de Rs 500 à Rs 2 000. Et en cas de récidive, l’amende s’élèvera à Rs 10000 et une peine de prison ne dépassant pas un an. Nous devons nous poser les bonnes questions, à savoir si le vaccin contre le Covid-19 s’avère efficace et que notre pays accueille à nouveau des voyageurs du monde entier. Est-il intelligent et stratégiquement payant que notre île continue sur cette lancée et conserve ce titre d’île la plus sale de l’océan Indien? Est-ce l’héritage que nous souhaitons laisser à nos enfants?

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