Perspectives économiques mauriciennes 2021: attention au prolongement de la crise !

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Avec la reprise qui a lentement débuté hier, revient le dossier économique.

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  • Les économistes sceptiques sur les espoirs d’une sortie rapide de la crise

L’économiste Eric Ng est catégorique : les six premiers mois de l’année 2021 ne seront pas différents de ceux de 2020. Car il est persuadé que l’économie mauricienne restera dans une phase de contraction. Et ce, avec un secteur touristique pâtissant de la quasi-fermeture des frontières, davantage d’emplois détruits, le maintien des prix à leur tendance haussière, la stagnation de l’investissement hors construction-immobilier ou encore l’augmentation de la dette publique. 

Du coup, l’économiste note que l’économie sera au second plan en marge des élections municipales, qui se tiendront vraisemblablement en juin au plus tard. Il rappelle, qu’étrangement d’ailleurs, outre d’effleurer le problème du tourisme, le Premier ministre n’a pas axé son message de Nouvel an sur la situation économique, qui est pourtant la préoccupation majeure des Mauriciens. Ce qui lui fait dire que «le gouvernement semble être plus concerné par les affaires politico-judiciaires du moment, dont la tournure pourrait le fragiliser». De ce fait, Eric Ng trouve que le risque est réellement grand pour ce gouvernement de «tomber encore plus dans le populisme économique, ce qui rendra frileux les investisseurs». En tout cas, les opérateurs économiques, dit-il, attendront de voir ce qui sortira du prochain Budget national, en espérant que la pandémie du Covid-19 ne jouera plus les trouble-fêtes d’ici là.

Résoudre les faiblesses fondamentales 

Si 2021 verra un rebond technique du produit intérieur brut (PIB) l’économie, elle, ne retrouvera pas de résilience tant que ses faiblesses fondamentales ne seront pas résolues. À cet égard, Eric Ng souligne que comme le Trésor public n’a pas dépensé tous les Rs 60 milliards obtenues gratuitement de la Banque centrale, il continuera à injecter de la monnaie dans l’économie sans y apporter des réformes structurelles. «Si rien n’a été fait pendant la première année de la présente législature pour éliminer les inefficiences des entreprises publiques, les dysfonctionnements des marchés publics, les distorsions des prix, les rigidités des lois du travail et les gaspillages de l’État-providence, on ne peut pas espérer mieux dans les années suivantes.» 

Une analyse sans concession que rejoint, dans une large mesure Swadicq Nuthay, économiste. S’il avoue que l’avènement des vaccins et l’immunité collective semblent être de plus en plus prometteurs pour supprimer le virus en 2021, il remarque cependant que les dommages collatéraux causés par le virus à l’économie mondiale et nationale dureront bien au-delà de 2021. «L’effondrement du PIB et des revenus personnels couplés aux perturbations dans certains secteurs économiques deviendront tristement l’héritage de la pandémie. S’attendre à ce qu’un vaccin les résolve en quelques mois relève d’un optimisme naïf.» 

Aujourd’hui, les économistes prévoient que le PIB mondial augmentera de 5,4 % à 5,6 % cette année, après s’être contracté de 3,6 % en 2020 suivant les conséquences économiques de la pandémie. Une contraction qui a coûté à l’économie mauricienne environ 18,4 % de son PIB en 2020 (15,2 % de croissance négative plus une croissance économique en une année normale de 3,2 %). «En visant un PIB pré-Covid de Rs 500 milliards, l’impact est estimé approximativement à Rs 92 milliards, dont presque Rs 35 milliards relèvent uniquement des conséquences du confinement», analyse Swadicq Nuthay. 

Pour 2021, en s’appuyant sur une ouverture progressive des frontières à partir de juillet et un redémarrage progressif du secteur touristique, sans risque de lockdown à l’horizon, on pourrait viser une croissance du PIB d’environ 10 % par rapport à 2020. Toutefois, il s’empresse de souligner que le PIB en 2021 sera toujours inférieur à celui d’avant Covid. «Pour atteindre le PIB de 2019, nous aurions besoin d’un taux de croissance de 18 %.» 

Kevin Teeroovengadum, expert financier, basé en Afrique du Sud, estime que le gouvernement n’a pas de grande marge de manoeuvre avec une croissance de moins de 9 % que celle estimée officiellement et un ratio dette - PIB s’approchant de 100 %. «Maurice se trouve dans une position économique vulnérable avec tous ses secteurs économiques, jadis porteurs de croissance, à un tournant décisif. Ils ont besoin d’être réinventés alors que d’autres doivent émerger.» Le danger pour 2021 est la vague de fermetures d’entreprises, plus particulièrement les petites et moyennes entreprises, avec des licenciements qui s’ensuivront et l’incapacité d’absorber des jeunes sur le marché du travail. Dans la foulée, la reprise dans le secteur touristique sera plus longue avec des risques réels de pertes d’emploi. 

Mais, plus généralement, Kevin Teeroovengadum note que l’année 2021 sera marquée par de nombreuses incertitudes liées à la géopolitique avec la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, à un monde déglobalisé, à une Europe post- Brexit et à une crise sanitaire du Covid qui risque de perdurer. «Malgré la présence de plusieurs vaccins anti-Covid, il me semble que cela prendra plus de deux ans pour vacciner la population mondiale, sachant que seuls deux milliards des 7,8 milliards d’habitants sur la planète pourraient être vaccinés d’ici fin 2021. Du coup, il faut s’attendre à ce que la reprise économique mondiale cette année soit plus lente que celle prévue par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.» 

Plus optimiste, Ali Mansoor, économiste, ex-assistant directeur du FMI pour l’Afrique de l’Ouest, soutient que sauf surprise et grâce à la vaccination à l’échelle mondiale, Maurice peut s’attendre à un retour aux conditions économiques pré-Covid d’ici mi-2021. Car à mesure que l’économie mondiale se rétablira et que des pays engagés dans des réformes émergeront et creuseront l’écart avec d’autres, Maurice devra relever les défis pour rejoindre les plus performants économiquement. 

L’ex-secrétaire financier note toutefois des faiblesses en matière de gouvernance et de compétitivité dans le classement dressé par la Banque mondiale. L’efficacité gouvernementale a chuté à 78 % en 2019 contre 82 % en 2014 et l’indice de compétitivité qui est tombé à la 52e place en 2019, comparé à la 49e place en 2017. «Tout ceci traduit une baisse de nos exportations en pourcentage du PIB, passant de 48 % en 2015 contre 39 % en 2019, alors que nos concurrents, qui ont un niveau de vie par habitant semblable, ont un ratio d’exportations – PIB plus élevé d’au moins 55 %. Mieux, ces pays qui sont passés au statut de pays à revenu élevé comme Maurice ont continué à se hisser au sommet, améliorant leur niveau d’exportations de 55 % du PIB à 70 %. Nous pourrons juger de notre succès économique post-Covid par la rapidité avec laquelle nous pourrons améliorer notre niveau d’exportations pour atteindre un ratio de 60 % du PIB d’ici 2025.» 

Et ce, en exploitant des investissements directs étrangers (IDE) hors immobilier et finances pour développer de nouvelles exportations reliant l’axe Maurice aux chaînes de valeurs internationales et régionales. 

Institutions fortes 

Ali Mansoor affirme cependant que la clé d’un développement économique réussi passe forcément par la présence d’institutions fortes. Une condition sine qua non dans un pays qui ne dispose pas de ressources naturelles et qui dépend de son capital humain. «La théorie économique ainsi que l’histoire du pays confirme l’importance d’institutions clés qui sont performantes. Au moment de la mise en place de nos institutions clés comme la Banque de Maurice, la Banque de développement, le ministère du Plan et du développement économique, la Mauritius Tourism Promotion Authority, l’ex-Mauritius Offshore Business Activities Authority, devenue aujourd’hui la FSC ou encore Air Mauritius et le CEB, celles-ci étaient épaulées dans certains cas au départ par l’expertise étrangère. Mais elles s’étaient surtout protégées du favoritisme et privilégiaient le professionnalisme au niveau de leur gestion.» 

L’ex-économiste du FMI plaide en faveur de consultations élargies réunissant le gouvernement, le secteur privé, les universités et la société civile pour élaborer une nouvelle politique industrielle qui tienne en ligne de compte la conjoncture économique actuelle. Comme, jadis, le Joint Economic Council en partenariat avec les gouvernements d’alors et les institutions pour prendre avantage des préférences commerciales et développer des secteurs concurrentiels à l’échelle mondiale. «Dans un monde en mutation rapide, l’approche combinant la sagesse de la population couplée aux connaissances des spécialistes pour proposer des réformes pratiques, applicables et adaptées aux spécificités du pays doit être privilégiée.» Cet exercice devrait être mené par le ministère des finances afin d’intégrer le plan national avec le Budget. 

Si les espoirs d’une sortie de crise de la pandémie se renforcent avec la présence des vaccins, il reste que le timing fait débat entre les économistes alors même que les risques d’une crise financière ne sont pas à écarter.

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