Fermeture des frontières prolongée: opérateurs et économistes craignent le pire

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Le secteur touristique est à six semaines du renouvellement des contrats avec les tour-opérateurs mais l’absence de visibilité sur la réouverture lui est néfaste.

  Le secteur touristique est à six semaines du renouvellement des contrats avec les tour-opérateurs mais l’absence de visibilité sur la réouverture lui est néfaste.  

Le pire serait-il à venir ? On a de bonnes raisons de le croire car, au moment même où les négociations entre le privé et le gouvernement se poursuivent toujours sur les conséquences économiques de l’extension de la fermeture des frontières jusqu’à mi-février, comme décidé par le Conseil des ministres de vendredi dernier, il semble que l’on aille vers une échéance repoussée à la fin de juin 2021. Les Workers’ Rights (Prescribed Period) Regulations 2020, empêchant les entreprises de licencier, ont d’ailleurs été reportées au 30 juin 2021.

Une décision, si elle se confirme, signerait, selon les opérateurs et les économistes, l’arrêt de mort de plusieurs secteurs économiques avec à la clé des licenciements massifs prévus l’année prochaine. Pour le moment, ce qui est sûr, c’est que le Wage Assistance Scheme (WAS) qui théoriquement devait prendre fin dans deux semaines, sera étendu sur six mois.

Ce qui, selon les autorités gouvernementales, permettra aux entreprises de respirer financièrement. D’où d’ailleurs la menace à peine voilée du ministre des Finances, Renganaden Padayachy, aux opérateurs économiques. Pas question, affirme-t-il, de licencier si leurs entreprises ont eu recours à l’assistance financière de l’État.

«Il est clair qu’en repoussant le WAS jusqu’au 30 juin 2021, le gouvernement souhaite lier les pieds et mains des dirigeants d’entreprise pour qu’ils ne licencient pas,même s’ils opèrent à perte», s’inquiète l’économiste Eric Ng. Il ne voit pas, dit-il, les entrepreneurs particulièrement chauds à l’idée d’accepter cette condition alors qu’ils sont obligés, face à la conjoncture économique actuelle, de restructurer leurs entreprises pour les rendre plus agiles en vue d’affronter la crise et saisir les opportunités d’affaires le moment venu.

Secteur détruit

Arnaud Lagesse, CEO du groupe IBL, estime que si l’extension du WAS au 30 juin 2021 aidera dans une certaine mesure les opérateurs du tourisme, il est convaincu qu’en même temps sans une réouverture des frontières, «ce secteur déjà moribond avec une activité très réduite depuis mimars 2020, sera complètement détruit et peinera à se relever» et qu’au final, «ce sont des milliers d’emplois et des centaines, voire des milliers, de sous-contractants et de partenaires qui vont disparaître avec les conséquences que l’on imagine».

Il est favorable à l’adoption de la mesure en cours aux Maldives, aux Seychelles et dans d’autres destinations, et à l’évolution par conséquent du système de quarantaine au plus vite. Il ajoute que «le secteur est à six semaines du renouvellement des contrats avec les tour-opérateurs pour la saison 2021/2022 et que sans une visibilité des autorités sur l’ouverture et les conditions, nous allons manquer les prochaines saisons, faute de contrats».

Quant aux avions de MK qui assuraient, avant sa mise sous administration volontaire, plus de 50 % des sièges, Arnaud Lagesse se demande comment face à cette situation, le pays compte-t-il retrouver ses capacités ?

D’autres spécialistes sont par ailleurs inquiets qu’une période prolongée de la fermeture des frontières entraîne une absence conséquente de devises étrangères dans l’économie. «Le tourisme génère chaque année presque Rs 60 milliards en devises étrangères alors que dans le secteur immobilier, de nombreux étrangers ne peuvent faire le déplacement pour signer des contrats d’achat, bloquant dans la foulée la rentrée d’argent qui se compte en plusieurs dizaines des millions de roupies», soutiennentils. Une situation, qui selon eux, va empirer la situation économique l’année prochaine. D’ailleurs, Eric Ng précise que d’ores et déjà, pour l’année fiscale 2020-21, les statistiques officielles tablaient déjà sur une contraction de 7 % alors que sur l’ensemble de l’année calendaire de 2021 l’économie devrait rebondir pour enregistrer une croissance de 10 %. «Il est évident qu’avec la fermeture des frontières pour six mois additionnels, il faut s’attendre au pire l’année prochaine. Sans compter l’impact psychologique sur les ménages l’année prochaine.»

Malgré les difficultés, les avis divergent sur l’ouverture des frontières

Les retombées pour les entrepreneurs de différents secteurs varient par rapport au retard dans la réouverture des frontières. Exportations, manufacturier, petites et moyennes entreprises, ceux du domaine donnent leur avis. Au niveau de la Mauritius Export Association, on nous fait comprendre que les exportations ne peuvent pas être affectées, étant donné la connectivité maritime et aérienne. Nous avons la capacité en termes de fret aérien avec MK, Air France, Turkish Airlines. D’ailleurs, les exportations reprennent de mois en mois.

Vinay Kanhye, directeur de V. Kanhye Health Foods Co Ltd, qui produit et exporte des produits à base de moringa, abonde dans ce sens. Il est d’ailleurs en négociation avec des Chinois. Un grand marché, précise-t-il. Comme l’acheteur connaît bien ces produits, l’entrepreneur mauricien estime qu’il est sur la bonne voie. «Si les frontières ne s’ouvrent pas avant juin, l’impact ne sera pas sévère sur mon entreprise. La production va être énormément affectée mais nous ne ferons pas faillite. Car le monde en général s’adapte à cette situation à travers des stratégies mais ce sera certes difficile.» Par ailleurs, ses ventes au niveau local seraient minimes. Il cite en exemple la vente avant le confinement de 3 500 à 4 000 boîtes par mois ; aujourd’hui elle est tombée à 1 000/1 200 boîtes par mois. Mais, ajoute-t-il, du moment qu’il y a des vols pour les échanges, il pourra se rattraper grâce à l’export par voie aérienne ou encore maritime.

Sharanaz Subratty, directrice de Casting World Ltd, qui était autrefois surtout dans la production de coraux artificiels et travaillait avec les hôtels, a dû se réinventer avec le Covid-19. Elle fait ressortir que tant que les frontières sont fermées, nous ne sommes pas à risque. «Si nous faisons face à une autre vague de contamination et un lockdown, la situation sera pire.». Elle estime que les entrepreneurs peuvent se réinventer et s’entre-aider. «Je ne reste pas les bras croisés. J’ai cinq fois plus de travail pour aller voir des clients qui n’étaient pas mon marché cible et faire d’autres produits comme des arbres, des rochers, des oiseaux artificiels.» En outre, elle a dû trouver des matières comme première alternative. Au cas contraire, son entreprise serait déjà fermée, confie Sharanaz Subratty. Persévérante, elle travaille aujourd’hui sur un gros projet, annonce-t-elle discrètement.

Quant aux plus petits, notamment les marchands de plage, comme le souligne Joomeed Aubeeluck, président de la federation of all beach hawkers, étant âgés de plus de 50 ans, il est difficile de trouver un emploi. Il fait valoir que les produits artisanaux intéressent peu la clientèle locale. Cela même si les produits sont vendus à un meilleur prix. Ils écoulent donc leur stock de produits avec peine. «Pour nous convertir, il nous faudra investir en prenant le risque que le produit ne se vende pas. Le self-employed assistance scheme ne suffit pas. Si seulement le gouvernement pouvait nous donner plus de visibilité. Comme un emplacement dans un lieu très fréquenté. Ce serait un plus si les frontières restent fermées encore longtemps», demande-t-il.

Les syndicalistes craignent une dégradation économique et sociale

Le corps syndical livre son point de vue sur l’éventualité que les frontières restent fermées pour encore six mois.

Reeaz Chuttoo: «Est-ce que cela ne prolongera pas les problèmes sociaux ?»

Pour le président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé, (CTSP), Reeaz Chuttoo, la situation pourrait engendrer des problèmes de société. «Au niveau de l’emploi, je pense que la situation sera un peu comme celle que nous aurons en janvier 2021, mais au niveau de la croissance économique, nous allons continuer à vivre dans une récession et c’est ce qui est le plus grave. Si nous n’avons pas de croissance économique domestique, les gens continueront à acheter uniquement ce qui n’est qu’extrêmement utile. Cela pourrait engendrer un problème social, voire des gens qui iront voler des légumes dans les champs, entre autres.»

Ce dernier se pose plusieurs autres questions, surtout par rapport à la situation à Air Mauritius. «On a donné jusqu’en juin 2021 aux administrateurs pour relancer la compagnie. Mais si les frontières restent fermées, nous aurons besoin de prolonger le Wage Support Scheme parce que MK aura besoin de cet argent pour payer le salaire des employés.» Le syndicaliste souligne que cette fermeture prolongée devrait faire encore plus de mal au pays.

Fayzal Ally Beegun: «Une façon de faire du business»

Le représentant syndical des travailleurs étrangers se pose plusieurs questions. Si les frontières restent fermées pour encore quelques mois, est-ce que cela ne va pas aider certains hôtels à renflouer leurs caisses ? Fayzal Ally Beegun met en avant le fait que les compagnies, qui veulent engager des travailleurs étrangers, devront payer le prix fort. Il soutient que plusieurs compagnies ont déjà fait la demande pour faire venir des travailleurs étrangers dans des usines de textile, de construction et dans les boulangeries. «Si les compagnies veulent prendre une centaine d’employés, elles devront s’acquitter d’une somme supplémentaire et payer une quarantaine entre Rs 35 000 et Rs 50 000 par tête.»

Selon lui, prolonger la fermeture des frontières ne sera bénéfique qu’aux hôtels. «La quarantaine est devenue un business. Et cela n’empêche pas d’avoir des critiques des résidents, de part et d’autre.»

Jayen Chellum: «Trop de questions et pas assez de réponses»

Est-ce que le secteur touristique pourra se relever après cette prolongation de la fermeture des frontières ? C’est l’une des questions qui trottent dans la tête de Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des consommateurs de l’île Maurice «Les touristes, qui vont venir à Maurice, seront-ils les mêmes qu’avant le Covid-19 ? Va-t-on avoir uniquement des touristes à hauts revenus ? Ou allons-nous avoir tous les types de touristes ? Plusieurs hôtels se sont endettés et s’ils doivent attendre jusqu’à juin 2021, pourront-ils honorer leurs engagements ?Autant de questions qui restent sans réponses.» Son autre inquiétude porte sur le coût de la vie. Si le manque d’approvisionnement ne se fera pas ressentir, à quel prix les articles seront-ils vendus ? 

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