Économie: le secteur privé en manque de réflexion stratégique

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Le forum d’échanges entre le privé et le gouvernement, notamment le ministre des Finances Padayachy (vu de dos) le 7 octobre à Ebène, n’adégagéaucuneréflexionstratégique sur l’après-Covid.

Le forum d’échanges entre le privé et le gouvernement, notamment le ministre des Finances Padayachy (vu de dos) le 7 octobre à Ebène, n’adégagéaucuneréflexionstratégique sur l’après-Covid.

L’effet de la pandémie Covid-19 est venu remettre en question l’architecture de l’économie mondiale, entraînant une récession où la reprise risque d’être longue, inégale et incertaine. À Maurice, l’urgence d’une remise à plat des secteurs économiques traditionnels face aux contours d’un nouveau monde en gestation s’impose. Toutefois, la question est de savoir si les décideurs économiques du pays sont capables d’appréhender les grands enjeux économiques. Autrement dit, existe-t-il un leadership économique tant au niveau du privé que public ?

Azad Jeetun, économiste, qui a été longtemps associé au secteur privé, en tant que directeur de la défunte Mauritius Employers Federation, n’y croit pas et jette un regard critique sur la gestion économique du pays post-Covid. Il constate au contraire une absence profonde de réflexions au sein d’institutions publiques et privées. Cela ne permet pas, dit-il, de comprendre les grands défis imposés par la crise économique liée au Covid-19 qui entraînera d’ailleurs une contraction de 13 % du PIB cette année et jettera probablement plus de 100 000 personnes sur le pavé. Et ce suivant une vague de licenciements massifs devant intervenir au début de l’année prochaine.

«L’impact de la pandémie aurait dû entraîner un rethinking de notre stratégie économique face à l’écroulement des principaux secteurs porteurs de croissance comme le textile et le tourisme. La configuration de ces deux piliers économique n’est plus la même aujourd’hui. Malheureusement, je note que c’est du business as usual parmi les décideurs. S’il y a un exercice, c’est beaucoup plus en interne. Je ne sais pas si le privé pèche par un manque de leadership économique. Mais cela semble être étrangement le cas», analyse l’ex-directeur de la MEF.

Analyste financier et directeur de compagnie, Kevin Teeroovengadum, pousse le bouchon plus loin. Il ne voit pas de leadership économique durant cette période de crise dans le privé. Il se peut, selon lui, que le privé ait d’autres urgences à traiter suivant le lockdown du pays en mars 2020 ou s’il craint des représailles de la part du gouvernement si ses membres s’expriment ouvertement. «Je souhaite que ce ne soit pas une question d’intimidation car c’est la dernière chose à espérer à un moment où le privé et le public doivent s’unir pour sortir le pays de cette crise avec moins de casse.»

Aujourd’hui, les spécialistes ne contestent pas le fait que le pays soit à la croisée des chemins. Le risque de se retrouver, après la forte contraction de 2020, avec une croissance molle en 2021 et au-delà reste très réel. Vikram Punchoo, ex-Deputy Governor de la Banque de Maurice, note cependant que ce constat n’est pas partagé par tous les acteurs économiques. Les grands décideurs du privé et ceux à la Government House qui se montrent plus optimistes, voyant même des signes de reprise, ne regardent pas forcément dans la même direction. D’où l’urgence, selon lui, de repenser, voire réinventer le modèle économique qui est visiblement à bout de souffle mais qui n’est pas une priorité pour le privé. «Le déficit de leadership économique aurait dû être comblé par l’Economic Development Board qui semble pour le moment se focaliser sur la promotion et le marketing alors qu’il aurait dû être plus un think-tank réunissant les meilleures compétences de l’île et pourquoi pas brasser large en invitant les anciens ministres et technocrates du gouvernement et du privé à une table ronde afin de dégager des pistes de réflexion.»

Est-ce trop demander à l’EDB ? Non, semble dire son Acting CEO, Ken Poonoosamy, qui est catégorique. «Nous menons une réflexion pour dégager une stratégie à long terme portant sur une restructuration des secteurs existants et identifiant de nouveaux pour soutenir une croissance de 9 % l’année prochaine. Il faut pour cela relancer la demande avec la mise en chantier de plusieurs projets d’infrastructure du privé.» Il se dit conscient de son rôle de think-tank du gouvernement et insiste sur la nécessité de réinventer les secteurs qui jadis étaient porteurs de croissance, largement dépassés aujourd’hui pour opérer dans la nouvelle normalité. À l’instar du tourisme qui doit changer d’orientation pour cibler de nouveaux clients privilégiant les longs séjours ou ceux voulant passer une retraite dorée à Maurice.

Est-ce suffisant quand on ne sait pas de quoi sera fait le tourisme de demain et si la demande pour la nouvelle offre touristique sera réellement présente avec la réouverture totale des frontières ? Economiste et ex-ministre des Finances, Rama Sithanen sou- ligne que la réflexion du privé se limite aujourd’hui à une situation d’urgence liée à la réouverture des frontières et partant de là, comment faire repartir la machinerie économique. Même si, dit-il, au bout du compte, il n’y aura que 5 % de visiteurs, l’expérience seychelloise et maldivienne est là pour le prouver amplement, dit-il.

Rama Sithaneninsiste sur le fait que le secteur privé s’est toujours intéressé à ce qui touche à l’opération, à la régulation et à la transaction et qu’il n’a pas développé une culture d’intelligence économique. «Il faut remonter aussi loin dans l’histoire pour s’arrêter à feu Maurice Paturau qui symbolisait cette intelligence économique et qui jetait les bases de l’économie de demain.» Ce qui malheureusement n’est pas le cas même avec l’impact économique qui est venu fragiliser l’architecture économique.

Du coup, Kevin Teeroovengadum se demande s’il n’y a pas lieu pour le secteur privé de se livrer à une auto- critique des institutions comme la MCCI et Business Mauritius. Et de s’interroger sur leur raison d’être.«Ce qui était nécessaire et utile hier ne l’est pas nécessairement aujourd’hui et même demain. Il ne faut surtout pas oublier que ces institutions sont faites d’hommes et de femmes. Trop longtemps le secteur privé n’a pas été ce véritable think-tank qui puisse réfléchir au-delà des fire-fighting issues.»Et d’ajouter «qu’attendre que le gouvernement vienne avec sa propre stratégie et son Business Plan pour que le secteur privé jumps on the bandwagon ne marche plus maintenant.»

En attendant que les sociétés du privé comprennent l’importance de l’intelligence économique et des investissements dans les R&D qui peuvent aussi rapporter des dividendes en termes de prise de décisions stratégiques, il faut que le privé change d’état d’esprit et s’ouvre aux compétences locales et étrangères ayant une exposition, voire une perspective internationale.

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