Alain Tolbize: «On voit clairement qu’on a fait un bond en arrière »

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Il n’a pas la langue de bois. Alain Tolbize, président de la RGEA, estime que Rodrigues n’a pas vraiment progressé malgré l’autonomie obtenue le 12 octobre 2002. Le syndicaliste croit qu’il y a trop de mainmise de Port-Louis sur certaines décisions. Pour lui, les problèmes de Rodrigues demeurent entiers malgré l’autonomie.

Pensez-vous qu’il y a eu des changements ces dernières 18 années ?
Cela dépend dans quelle perspective on voit les choses. Si c’est strictement en comparaison aux années précédant l’autonomie, il y a eu des changements, surtout dans la manière de mettre en œuvre les projets mais beaucoup moins dans le pouvoir de décider et de concevoir des projets qui répondent aux aspirations des Rodriguais. Les décisions sont toujours prises à Maurice. Il y a 18 ans, je disais que si l’autonomie apporterait plus de liberté aux Rodriguais de décider eux-mêmes de leur destin ; que si l’autonomie nous permettrait de régler les gros problèmes auxquels nous faisions face à l’époque, tels que le chômage, la misère, l’exode massif et l’eau ; et que si l’autonomie permettrait aux Rodriguais de retrouver un peu plus de fierté et d’être heureux ; je serais en faveur. Au cas contraire, pourquoi et en quoi serait-ce une bonne chose pour le peuple Rodriguais ? La réponse est mitigée, du moins quand on jette un regard honnête sur ces 18 ans d’autonomie. Si on les regarde d’une perspective historique, c’est-à-dire, quand on repense à la lutte pour l’émancipation du peuple rodriguais qui visait à lui permettre de prendre son destin en main, on voit clairement qu’on a fait un bond en arrière.

Expliquez-vous…
L’autonomie était censée donner aux Rodriguais le pouvoir de décider de certaines choses qui les concernent directement. Qu’est-ce qu’on a vu pendant ces 18 ans ? Certaines «responsabilités» de l’Assemblée régionale sont toujours décidées à Port-Louis au lieu de Port-Mathurin. Le pire, nous avons vu l’ouverture d’un bureau de la National Development Unit (NDU) dans l’île, sous la tutelle d’un ministère à Maurice, qui concurrence la Commission des infrastructures publiques, responsable de ce développement à Rodrigues. On verra s’installer l’Economic Development Board pour mener le développement industriel à Rodrigues à la place d’Invest Rodrigues, bien que ce développement tombe sous la responsabilité de l’Assemblée régionale.

Même son de cloche pour l’agriculture qui fait partie des «responsabilités» de l’Assemblée régionale. Au lieu d’avoir son propre service pour les agriculteurs, le commissaire de tutelle a annoncé l’ouverture imminente d’une branche du Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) de Maurice à Rodrigues. Au lieu d’acquérir encore plus de responsabilités dans d’autres secteurs, tels que l’éducation et la santé, nous perdons graduellement le peu de responsabilités qu’on avait acquises, il y a 18 ans. C’est cela faire un pas en avant et deux en arrière.

Les Rodriguais doivent mieux vivre puisqu’il y a des décisions prises par des Rodriguais ?
C’est faux de dire que beaucoup de décisions sont prises à Rodrigues par les Rodriguais. La vérité est que toutes les grandes décisions qui affectent la vie des Rodriguais continuent à être prises à Maurice contrairement au concept de l’autonomie. Savez-vous que pour un sujet aussi sérieux que le Covid-19, le chef commissaire avait, dès le début de la pandémie, exprimé avec raison sa crainte que le virus n’atteigne nos côtes, si une décision urgente n’était pas prise pour interdire les vols commerciaux sur Rodrigues, mais il a dû attendre que Port-Louis ne prenne la décision à la dernière minute ? Dès le début, les «responsabilités» octroyées à l’Assemblée régionale étaient de nature moins importantes que celles que Maurice a maintenues sous sa coupe.

Savez-vous qu’après 18 ans d’autonomie, l’éducation, qui est supposée être à la base de tout projet émancipateur d’un peuple, est toujours sous la responsabilité de Port-Louis ? Même chose pour la santé ? Bien sûr, des choses positives ont été réalisées pendant ces 18 ans de l’autonomie, tels que le vote des réglements pour préserver l’environnement. Mais il y en a eu d’autres d’arbitraires aussi, qui vont à l’encontre des intérêts des Rodriguais, telles que lalwa masinn 7 an (NdlR : interdiction d’importer des véhicules âgés de plus de sept ans). Néanmoins, toutes les lois importantes qui gouvernent la vie des Rodriguais sont toujours votées à Port Louis, sans notre consentement, parce qu’il faut souligner que nous ne votons jamais pour ceux qui votent ces lois.

De plus, je ne crois pas que les Rodriguais vivent mieux qu’il y a 18 ans. Les problèmes comme l’eau, le chômage, l’exode et la misère sont toujours omniprésents et ils se sont même aggravés avec le temps dans certains cas. Mais il faut être honnête et reconnaître qu’il y a une petite clique de gens, surtout ceux qui siègent ou qui ont siégé à l’Assemblée régionale, des entrepreneurs et autres businessmen qui gravitent autour du pouvoir, dont le niveau de vie s’est amélioré de façon spectaculaire pendant ces 18 ans d’autonomie. Ils sont en passe de devenir ce qu’on pourrait appeler notre bourgeoisie d’État. Certaines décisions des plus insignifiantes, comme une allocation pour un travailleur du secteur public qui satisfait tous les critères d’éligibilité, sont toujours décidées à Port-Louis.

Maurice nous a fait croire qu’avec l’avènement de l’autonomie, on nous donnait un bœuf mais, en réalité, nous avons reçu un petit poussin. Si vous allez voir la définition de l’autonomie dans un dictionnaire, vous vous rendrez à l’évidence que ce que nous avons reçu de Maurice, il y a 18 ans, n’a rien à voir avec un vrai projet d’autonomie malgré le fait que certains continuent à nous faire croire que nous devrions être fiers de cette autonomie truquée, pour dire le moins.

Vous pensez qu’il faut revoir le système ? Revoir le système ?
Le terme est bien trop faible pour qualifier ce que nous méritons en tant que peuple. Il nous faut plutôt un autre système, un autre projet de société qui prendra en considération la vraie aspiration des Rodriguais. Serge Clair disait toujours que les Rodriguais ont la même capacité que n’importe quel autre peuple et je suis bien d’accord avec lui sur ce point. Cependant, la question qui se pose est : «Est-ce que les Rodriguais sont seulement capables de prendre des décisions sans grande importance ou carrément inutiles ou sommes-nous capables de prendre notre destin entre nos mains et décider de notre sort dans son intégralité ?» Tout projet politique où Maurice continuera à décider pour Rodrigues, n’aura rien d’un projet émancipateur et sera toujours considéré comme une forme de colonisation. Rodrigues a besoin d’un système politique où les Rodriguais auront les pleins pouvoirs de décider par eux-mêmes. Tout projet de société où les Rodriguais continueront à vivre sous la tutelle de Maurice n’a rien de révolutionnaire, ni de visionnaire.

Comment peut-on l’améliorer ?
Nous avons droit à la même fierté que les autres peuples libres. Les Rodriguais ont le droit d’être fiers d’être des Rodriguais à part entière tout comme les Mauriciens sont fiers d’être des Mauriciens à part entière. Les Rodriguais ont droit à la liberté comme tout autre peuple qui vit sous la tutelle d’un autre peuple sans son consentement. Comme Maurice a le droit de considérer que les Anglais les ont dupés sur la question des Chagos, il doit aussi se rendre à l’évidence que les Britanniques nous ont aussi dupés, quand, avec quelques gouttes d’encre sur un morceau de papier, ils ont transféré un peuple qui était sous leur tutelle à un autre peuple sans son consentement.

C’est tout comme un maître, qui décide d’émigrer, transférerait son troupeau de bétail à un autre ; mais dans notre cas, nos ancêtres étaient des humains et non pas du bétail. Toute forme d’amélioration doit avoir pour vision la liberté totale des Rodriguais de décider de leur avenir et celle des générations futures par euxmêmes. Toute autre forme d’amélioration sans cette vision n’aura aucun sens. Par contre, «Enn Rodrig lib kot fer bon viv» est une vision légitime pour un peuple qui n’a jamais connu de liberté.

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