Printemps mauricien: bourgeons et épines

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Deux mobilisations sociales – dont l’une a battu des records d’affluence – à deux semaines d’intervalle. Des revendications qui se cristallisent autour de la gestion jugée calamiteuse du naufrage du vraquier japonais MV Wakashio et le déversement des hydrocarbures. Est-ce le début du printemps mauricien ?

Non catégorique de Jean Claude de l’Estrac, journaliste, ancien ministre, ancien secrétaire général de la Commission de l’océan Indien et auteur d’ouvrages historiques. Il nous réfère à une précédente intervention où il précisait déjà que la référence au printemps «n’est valable que dans les pays régis par la dictature. Or nous sommes dans un pays démocratique où les gens sont autorisés à s’exprimer librement été, hiver et printemps». Pour lui, l’expression printemps mauricien est «abusive parce que nous ne sommes ni une dictature ni un État policier». Il souligne que si cela avait été le cas, «les journalistes auraient été en prison. Ils n’auraient pas pu accuser le gouvernement de corruption et circuler librement le lendemain».

De son côté Jean-Claude Lau Thi Keng, docteur en sociologie invite tout d’abord à la prudence face aux risques «d’interprétation communale» des mobilisations citoyennes. Jean-Claude Lau Thi Keng explique qu’il se rapproche ainsi d’une thèse de Claude Orian, «De l’osmose contrariée au consensus négatif», étude anthropologique de la société mauricienne (1980). Il explique qu’à l’arrivée des travailleurs engagés, les tendances à la solidarité, voire à la fusion avec les descendants d’esclaves, ont été contrariées par les maîtres coloniaux, entre autres. Dans cet «ordre Covid» où nous sommes depuis la pandémie, il n’établit pas de parallèle entre le printemps comme on a pu le voir dans des pays arabes et le contexte local. Par contre, il y voit des «problèmes qui n’ont pas été réglés depuis l’ère coloniale». La situation des squatteurs délogés en plein confinement à Cité Malherbes, Pointe-aux-Sables et Riambel nous ramène, souligne-t-il, aux problématiques d’accès à la terre et au logement. «C’est un peu l’Histoire qui nous rattrape. Il y a plein de revanches à prendre.»

Jean-Claude Lau Thi Keng souligne que si on entend parler du re- nouveau du mauricianisme, «on ne sait pas s’il s’agit des symboles ou des valeurs. Pour qu’il y ait eu des siècles de cohabitation entre les différents groupes, il doit y avoir des valeurs communes». C’est sur elles qu’il faudra compter pour mettre un terme à d’éventuels débordements.

L’historien Jocelyn Chan Low a, lui aussi, un point de vue nuancé. Cela dépend de ce qu’on entend par «printemps mauricien». Il cite le printemps de Prague, «qui n’a pas abouti à une révolution», Mai 68, le printemps arabe. Reprenant ce qu’a dit Jean-Luc Mélenchon, président du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, l’historien explique que ce sont des «révolutions citoyennes».

«On a pris les Mauriciens pour des imbéciles. On est venu expliquer l’inexplicable. Personne n’aime cela.»

À la différence des révolutions ouvrières du passé, les révolutions citoyennes réunissent l’ensemble du pays, «la classe moyenne qui est durement frappée par la mondialisation et la crise économique». Le drapeau rouge de la révolution a cédé la place au drapeau national. «Le mouvement revendique la légitimité nationale.» Une manière de dire «l’État c’est nous, contre l’idée de l’État c’est moi du petit prince».

Par plusieurs aspects, le printemps est là, affirme-t-il. Le système – pas que le gouvernement – est contesté. Tout ce qui entraîne la «médiocratie et le communalisme, la corruption, les institutions prises en otage par un petit groupe». Au-delà du seul clivage opposition-gouvernement. Mais surtout, souligne l’historien, le printemps, c’est la jeunesse. Auparavant, c’était «les anciens des années 70 qui étaient au front. Là ce sont des nouvelles têtes qui émergent». Pour sa part, Faizal Jeeroburkhan de Think Mauritius voit plusieurs similarités. «Ce sont des contestations populaires qui concernent différentes classes sociales et groupes d’âge.» Dans le printemps arabe, il y a le phénomène de contagion entre pays d’une région, «pour contester le régime en place, les abus de pouvoir, la mauvaise gouvernance, la fraude et la corruption».

Les événements déclencheurs ont été la gestion du naufrage du MV Wakashio, le déversement des hydrocarbures et l’échouage des dauphins. «On a pris les Mauriciens pour des imbéciles. On est venu expliquer l’inexplicable. Personne n’aime cela

Est aussi apparue une «personne catalyseur», Bruneau Laurette, pour donner le «printemps mauricien». Est-ce que ce mouvement va durer ? Faizal Jeeroburkhan rappelle que Maurice n’a pas le même nombre de citoyens «pouvant descendre dans la rue» que dans les pays où a fleuri le printemps arabe. «Je n’en suis pas sûr.»

Samedi prochain, pas de marche, mais un concert d’artistes populaires pour soutenir financièrement des squatteurs délogés. «On s’est rendu compte que cela ne peut pas durer longtemps. Si on persiste, cela peut diluer l’impact du mouvement.»


Nominations controversées : Assez de copinage

Parmi les sujets de mécontentement du peuple en marche : les nominations de ces dernières semaines. C’est le cheval de bataille de Transparency Mauritius. Pour sa présidente, Lovania Pertab, le népotisme n’a plus sa place. «La position de Transparency Mauritius est qu’il faut absolument aller en guerre contre le népotisme. Le copinage et le choix de parents ou d’amis à des postes de responsabilités, nuisent au pays.» Selon elle, ces choix controversés mettent à rude épreuve, la confiance des citoyens dans le gouvernement. «Ils ont aussi un impact sur le niveau des services, pouvant conduire au ‘State Capture’. Ce qui signifie la mainmise sur toutes les institutions.» Des principes qui vont à l’encontre de la bonne gouvernance. «C’est bien que le peuple fasse entendre sa voix. Ils ont dit non à la corruption

Pour l’ancien ministre Armoogum Parsuramen, les nominations politiques n’ont que trop duré. «Les Mauriciens sont fatigués de ces nominations des proches à des postes clés.» Ce dernier soutient qu’à l’époque où il était ministre, cela n’était pas le cas. «C’était des personnalités ayant de l’expérience dans le domaine du judiciaire ou de l’éducation qui étaient pressenties. Même si elles étaient à la retraite, on leur demandait de siéger car ils avaient l’expérience et étaient respectés de tous.»

Maintenant, la famille passe avant tout. «Au ministère de l’Éducation, on a nommé l’époux, l’oncle, le frère et la cousine ! C’est trop. Les gens vont être révoltés surtout que c’est quand plusieurs perdent leur emploi

«Au ministère de l’Éducation, on a nommé l’époux, l’oncle, le frère et la cousine ! C’est trop.»

C’est également le ressenti de l’ancien haut fonctionnaire, Kris Ponnusamy. Il faudrait réfléchir à une nouvelle formule pour la promotion au sein des instances gouvernementales, dit-il. «Il est vrai que ces revendications ne datent pas d’hier. Mais aujourd’hui, les abus sont décriés plus vivement.» Ce dernier soutient que l’on a besoin des nominés politiques qui peuvent apporter une valeur ajoutée au système. «Tout le monde est réaliste à ce sujet. Mais quand ces nominés n’apportent rien alors l’on peut parler d’une forme de corruption.» Il trouve inapproprié de donner de l’argent à des gens qui ne travaillent pas ou qui ne font que le strict minimum. «Tôt ou tard, on savait qu’il y aurait un clash. Le fonctionnaire est révolté de voir un conseiller de ministre toucher plus que lui, en sus d’une voiture et toutes les facilités. C’est pour cela que le peuple dit non aux abus

Quoi faire maintenant ? La question reste posée. «C’est un véritable débat. Et la meilleure formule que j’ai trouvée, c’est de faire un profil pour chaque poste à pourvoir. Par exemple, si l’on veut un Chairman pour Mauritius Telecom, il faut savoir si l’on a besoin d’un avocat, d’un notaire ou autre. Après avoir dressé le profil, on a à passer l’annonce dans la presse et voir les candidatures que l’on reçoit.» Au meilleur profil d’obtenir le poste.


Quand les citoyens crient: «Dégage !»

Faut-il voir des échos du phénomène des gilets jaunes dans les mobilisations citoyennes ? L’une des principales différences que fait l’historien Jocelyn Chan Low avec le mouvement qui a campé sur les ronds-points en France durant de longues semaines, c’est la ruralité. «En France, la ruralité est méprisée. Il y a la domination de Paris sur toutes les grandes villes de province. Il n’y a pas les services essentiels. À Maurice, la fracture géographique du pouvoir n’est pas la même. On ne paie pas de taxe mais on a droit aux services.» Autre exemple, «il y a de bonnes routes dans certains gros villages, mieux que dans les faubourgs de Port-Louis».

L’historien rappelle que les gilets jaunes sont nés, «à la base, avec plusieurs leaders catalyseurs, notamment du milieu associatif». Il cite les figures emblématiques Patricia Ludosky, Eric Drouet, Jérome Rodrigues. Chez nous, les citoyens déclencheurs sont Bruneau Laurette et l’ONG Eco-Sud.

«Le citoyen est en train de se réveiller.» Ils découvrent, selon l’historien, la «politique-spectacle où les opérations de communication cachent souvent de «sombres affaires. La démocratie représentative est confisquée trop souvent par des partis qui représentent des intérêts particuliers. Les changements qu’ils promettent ne viennent jamais. Il y a tout le temps de gros scandales politico-financiers». Autant de choses que les citoyens veulent mettre à plat, à travers le «dégagisme». Il s’est exprimé en Tunisie, au Mali, en Égypte. «En France aussi on a dit, ‘Macron dégage’.» Le tout motivé par un « même besoin de réappropriation des institutions».

Faizal Jeeroburkhan de Think Mauritius rappelle que le mouvement des gilets jaunes démarre en signe de protestation contre la vie chère, la hausse des prix du carburant. À quoi sont venues s’ajouter d’autres revendications. À Maurice aussi il y a les problèmes de préca- rité et de justice sociale. «D’un côté, on démolit la maison des squatteurs et de l’autre côté on donne des arpents de terres appartenant à l’État.»

Il souligne que les gilets jaunes ont été beaucoup soutenus par les syndicats. Le mouvement a aussi porté des revendications sur les conditions de travail. «Il est vrai que Rashid Imrith (NdlR : président de la Fédération des syndicats du secteur public et co-fondateur du Kolektif Konversasyon solider) est venu, mais pas pour faire des revendications pour son syndicat.»

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