Fêtes de fin d’année: prévisions de consommation déboussolées

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Dépréciation de la roupie, approvisionnement et logistique à l’importation perturbée, fermeture des frontières et production en baisse à l’échelle mondiale. Ce sont là tous les courants contraires que doivent affronter les importateurs, les grandes chaînes de distribution et les commerçants à l’approche des fêtes de fin d’année dans le contexte d’une pandémie mondiale sans précédent. En face, des foyers affectés par des réductions de salaire, le chômage et une baisse du pouvoir d’achat. Avec une contraction du commerce mondial, «d’une ampleur inégalée», fait ressortir l’Organisation mondiale du commerce dont le scénario pessimiste affiche une baisse de 32 %. Quelles en seront les répercussions sur les importations des produits prisés par les Mauriciens pour les fêtes de fin d’année mais surtout assisterons-nous à un changement dans le mode de consommation avec la hausse des prix des denrées ? 

Les acteurs du secteur nous font part de leurs inquiétudes et difficultés à l’approche des festivités. «Les commandes à l’import ont démarré depuis le deuxième trimestre 2020 et cela concerne plusieurs catégories de produits tels que  jouets, pétards, chocolats de Noël, bûches de Noël, glaces et produits alimentaires festifs. Jusqu’à présent nous n’avons pas vraiment de grosses annulations. Par contre, nous avons pas mal de difficultés sur la partie logistique qui pourrait éventuellement nous impacter par des arrivages tardifs, juste avant Noël et le Nouvel an», fait valoir Alberto Mariette, directeur des ressources humaines à SOMAGS Ltée, et ajouté à cela, l’impact de l’indisponibilité des containers vides pour la réservation et pas mal de transbordements via Colombo et l’île de La Réunion par des bateaux qui ne passent pas directement par Maurice depuis le début de la pandémie. «Toutes ces contraintes sont susceptibles d’impacter le planning de livraison des marchandises.» 

À Intermart, même constat, la logistique étant perturbée, il faut s’y prendre plus tôt pour les commandes tout en tenant compte de la disponibilité des produits, du taux de change et des négociations avec les fournisseurs pour garantir des prix raisonnables. «Nous devons attendre au minimum sept semaines pour recevoir les containers maintenant contre quatre avant la pandémie. Au niveau de la production dans les pays où nous importons, il y a aussi des contraintes, certains ne tournent pas à plein régime avec des problèmes pour accéder à leurs matières premières, par exemple. Nous aurons tous les produits habituels mais ça prendra plus de temps à arriver», note Andrew Sin, directeur général d’Intermart (Mauritius). 

Quid de la consommation ? Selon Andrew Sin, si pour l’instant l’enseigne n’a pas constaté de grosse chute de la demande, il faut attendre et voir comment cela va se passer en décembre, mois qui en général connaît une croissance d’environ 50 % des ventes. «La consommation sera-t-elle au même niveau que les années précédentes ? Cela reste à voir, mais nous allons essayer de maintenir les prix bas au maximum malgré l’appréciation des devises face à notre monnaie.» 

La hausse des prix est en effet un aspect difficile à ignorer considérant qu’un foyer mauricien sur trois a connu une baisse de revenus comparée aux 12 mois avant le couvre-feu, comme le démontre une analyse de Statistics Mauritius avec la collaboration de la Banque mondiale. Toutefois, il n’y aura pas moyen d’y échapper, «avec la fluctuation du taux de change des principales devises, dont le dollar et l’euro et l’augmentation des coûts à l’importation, les produits auront un landing cost plus cher et de ce fait on peut s’attendre à des augmentations sur certaines catégories de produits. Deuxième facteur qui impacte déjà lourdement les prix des produits, est le coût du fret aérien qui a beaucoup augmenté depuis le Covid-19», tient à préciser Alberto Mariette. 

Ces inconvénients, les commerçants de tous bords les ressentent également. Il ressort que les petits commerçants travaillent toujours avec leurs stocks de début 2020 car, avec la chute du pouvoir d’achat et le manque de touristes, la vente reste minime. «Comme le commerce ne va pas très bien et l’avenir reste incertain, c’est difficile pour un petit commerçant de s’approvisionner trois à quatre mois à l’avance comme les années précédentes. Au niveau de l’association, nous allons analyser l’évolution des deux prochains mois et prendre une décision», explique Hydar Ryman, président de la Street Vendors Association. En cas de besoin, les petits commerçants s’approvisionneront au mois de novembre auprès des grossistes. 

Toutefois, si la situation internationale avec les effets de la pandémie ne s’améliore pas, il y aura certainement un manque de nouveaux produits sur le marché ainsi qu’un ralentissement total des activités des petits commerces. «Ce sera une situation très difficile car les commerçants attendent beaucoup des 15 derniers jours de décembre pour faire des affaires», signale-t-il. 

Pour Raj Appadu, président du Front commun des commerçants de l’île Maurice, les mois d’août et de septembre sont normalement la période où les commerçants voyagent pour passer leurs commandes. «Si nous passons nos commandes et recevons les marchandises, il faut que les Mauriciens aient les moyens d’acheter. Il est probable que les produits coûtent plus cher. Au niveau de l’association, nous réfléchissons toujours à la marche à suivre pour les commerçants. Le nouveau stock pourra-t-il se vendre ? Les commerçants vont-ils prendre le risque d’importer ou vont-ils travailler avec les moyens de bord en fin d’année ? » se demande-t-il. 

Selon lui, en général, les commerçants préfèrent aller sur place dans les pays exportateurs pour choisir leurs marchandises, sauf que cette fois, ils n’auront pas d’autre choix que de passer leurs commandes en ligne. «Quoi qu’il en soit, la Chine reste le principal marché d’importation. Pour les autres marchés comme l’Inde, l’Afrique du Sud et l’Europe, soit il n’est pas possible d’importer pour l’instant, soit les produits sont coûteux.» 

Alain Fok Chak, marketing manager de l’enseigne Chong and Sons, soutient pour sa part que les usines n’ont guère de nouveautés. «Le marché est réduit. Avec la récession, la production est moindre. Il y a des produits fabriqués bien avant la pandémie et les usines ne produisent pas ce qu’ils ont déjà en stock car ils ont aussi peur de ne pas vendre. Les usines ont appliqué des frais supplémentaires aussi n’ayant pas travaillé pendant le confinement et ils doivent recruter pour pouvoir boucler les commandes à temps. Nous essayons d’absorber ces coûts additionnels, mais nous ne pouvons assurer qu’il n’y aura aucune hausse de prix.» Il n’est donc pas exclu qu’il y ait moins de jouets en vente sur le marché pour cette fin d’année. 

Pour d’autres, si l’approvisionnement n’est pas un problème, la tendance de la consommation reste à analyser. «En ce qui me concerne, nos produits sont commandés un an à l’avance, la production se fait normalement et nous recevons nos produits dans les temps. Maintenant il faut suivre la tendance, les gens vont-ils conserver leurs emplois ? Il est difficile d’anticiper le taux de consommation, il faut attendre et voir», indique Dominique Filleul, directeur général de City Sport. 

En attendant, devant ou derrière le comptoir, les difficultés persistent pour les commerçants comme pour les consommateurs pour ces fêtes de fin d’année qui s’annoncent définitivement pas comme les autres, le Covid-19 leur ayant, à n’en pas douter, volé la vedette.

Pas de pénurie de devises sur le marché 

Y a-t-il suffisamment de devises sur le marché ? Oui, assure Daniel Essoo, Chief Executive Officer de la Mauritius Bankers Association (MBA). Il explique qu’en temps normal, les touristes apportent des devises sur le territoire mauricien. Et, en contrepartie, les commerçants-importateurs achètent ces devises et les dépensent à l’étranger pour acheter leurs marchandises. La demande et l’offre sont alors équilibrées. Sauf que dans le contexte actuel, «sans touristes, il n’y a pas autant de devises sur le marché. Toutefois, la Banque centrale s’est engagée à intervenir. Ce qui signifie qu’il n’y a pas de pénurie. En cas de besoin, celle-ci vendra des devises», nous fait-on comprendre Daniel Essoo. Bien que la quantité de devises disponibles ne soit pas la même qu’avant le Covid-19, tout le monde sera servi. Comment ? Il y a d’un côté une baisse de rentrée, une chute au niveau de la consommation et les commerçants ne vont pas passer autant de commandes, avance notre interlocuteur. Ce qui réduit la pression sur les devises. Par ailleurs, Daniel Essoo fait valoir que la MBA suit la situation de près.


Sonny Wong: «La morosité du marché risque de prendre de l’ampleur»

Sonny Wong, Chief Operating Officer, Innodis.

Les fêtes de fin d’année approchent à grands pas. Doit-on s’attendre à la non-disponibilité de certains produits prisés pendant les fêtes, Covid-19 oblige ? 
La pandémie du Covid-19 a changé beaucoup de choses dans notre société et dans le monde. Nous pensons qu’au lendemain de cette crise, la situation ne redeviendra pas forcément ce qu’elle était auparavant. Nous devons nous adapter pour comprendre ce qui s’est passé, retenir les leçons de cette crise et enfin nous adapter pour mieux préparer l’avenir. 

Dans la grande distribution, on a constaté une contraction de la demande car les consommateurs sont confrontés à un pouvoir d’achat réduit. Du côté des distributeurs, nous avons dû revoir notre réseau de distribution car les hôtels qui représentent un pourcentage important de notre chiffre d’affaires sont actuellement ouverts seulement aux résidents et la demande au niveau des supermarchés est en baisse. Les distributeurs ont aussi revu leur approvisionnement afin d’éviter un surstockage de produits. Il y a actuellement une morosité au niveau du marché et elle risque de prendre de l’ampleur car nous pensons que les mois qui viennent ne seront pas forcément meilleurs pour les ventes. Il faudra attendre décembre pour espérer une certaine reprise de la demande. 

Chez Innodis, nous suivons la situation de près. Bien que l’hôtellerie soit encore en phase de redémarrage, nous pensons importer des produits festifs comme à notre habitude afin d’offrir une gamme de produits élargie aux Mauriciens. Nous pensons à la dinde qui est désormais une tradition, mais aussi au maigret de canard, aux fruits de mer, aux fromages frais et aux crèmes glacées. 

Sur le plan des importations, la plupart des produits alimentaires arrivent par voie maritime. Cependant, dans certains pays, le Covid-19 entraîne bien souvent des délais plus longs, causés parfois par des congestions dans le port, mais en général les conteneurs continuent d’arriver, même s’il y a des retards de temps à autre. Les pays les plus touchés sont principalement l’Afrique du Sud et l’Inde.

La dépréciation de la roupie n’est guère à l’avantage des importateurs. Quelles sont les conséquences de la hausse des prix sur les bons de commande ? 
Les prix des produits alimentaires ont augmenté depuis le confinement et cela est principalement dû à la dépréciation de la roupie face aux monnaies étrangères, principalement le dollar américain, le dollar australien et l’euro. L’augmentation des prix pèse certainement sur les consommateurs, mais les distributeurs sont impuissants face à la dépréciation de la roupie. De ce fait, on voit une demande à la baisse chez les consommateurs, supermarchés et boutiques traditionnelles. Néanmoins, nous avons remarqué que, depuis ces deux dernières semaines, la roupie est restée plus ou moins stable vis-à- vis de ces monnaies étrangères.

La production et la consommation diminuent dans le monde. Note-t-on déjà un changement dans le mode de consommation ? 
Les consommateurs font attention à ce qu’ils achètent. Il y a moins d’achats impulsifs. Certains mangent de moins en moins au restaurant et cette tendance continuera aussi longtemps qu’ils n’auront pas confiance que demain sera meilleur.

L’absence de touristes dans le pays réduit la demande pour certains produits de consommation haut de gamme, quid de l’impact sur les importations habituelles ? 
En l’absence de touristes, nous avons remarqué une baisse de nos ventes en général car les hôtels sont fermés ou achètent des volumes bien en dessous de la moyenne habituelle. Les produits haut de gamme sont certes prisés par les hôtels et les touristes, mais également par un segment de la demande locale. La fermeture des hôtels pose des problèmes au niveau de notre approvisionnement car nous devons importer les mêmes produits mais en quantité moindre. Cela peut nous désavantager au niveau des prix à l’importation.

Quelles sont les répercussions financières de ces changements d’habitudes pour les importateurs ? 
La baisse de notre chiffre d’affaires impacte forcément notre profitabilité et nous faisons de notre mieux pour contrôler encore plus nos coûts d’opération. Nous ne pouvons qu’espérer une reprise de la demande locale pour bientôt ainsi que la relance de l’industrie touristique en tenant compte de toutes les précautions sanitaires nécessaires.

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